Interview d’Amélie Boukhobza est psychologue clinicienne installée à Nice. Elle travaille pour l’association Entr’Autres, qui gère la « déradicalisation » organisée par l’État.

Le Point.fr : L’attentat a eu lieu à Nice. Cela ne vous étonne-t-il pas ?

Amélie Boukhobza : Absolument pas. La région compte énormément de cas de radicalisation suivis par la cellule préfectorale. Nous faisons aussi partie des départements qui fournissent le plus grand nombre de départs en Syrie, sans compter ceux qui ne sont pas repérés. Pendant un an, nous nous sommes concentrés sur les cas que l’on considérait comme prioritairement dangereux, ceux des jeunes passés par la Syrie. On voit bien aujourd’hui que cette donnée n’est plus un indicateur pertinent. Pour Orlando comme pour Nice, les auteurs n’ont, semble-t-il, jamais mis un pied là-bas.

Merah partage l’affiche dans le coeur des jeunes radicaux avec la génération des terroristes du Bataclan

Cette attaque terroriste risque-t-elle de créer de nouvelles vocations ?

Assurément. On assiste en ce moment à une très inquiétante poussée de l’idéologie radicale, qu’elle soit politique ou religieuse. Je le mesure chaque jour dans les maisons de quartier et auprès des missions locales. Mohamed Merah était la principale figure d’identification jusqu’à cette année. Aujourd’hui, il « partage l’affiche » dans le coeur des jeunes radicaux avec cette nouvelle génération de terroristes apparue au Bataclan. Il y a eu un basculement très net au lendemain du 13 novembre 2015. Ces événements ont joué sur la psyché des individus, ils leur ont offert un regain d’assurance, une forme de légitimation de leur haine. Je ne suis hélas pas la seule à l’avoir constaté, d’autres travailleurs au contact du terrain s’inquiètent de l’étendue du phénomène et de sa gravité.

Quels sont les profils des jeunes djihadistes que vous suivez ?

Nous distinguons les « authentiques djihadistes » des « pré-djihadistes ». Les premiers sont enfermés dans leur croyance et rien ne les fera bouger. Ce sont des gens intelligents, parfaitement au courant des textes qu’ils citent à loisir. Ce sont eux qui instillent un discours victimiste chez les « pré-djihadistes ». Ces derniers présentent des profils plus légers, moins aguerris intellectuellement, mais plus à même de basculer dans la violence.

Y a-t-il une manipulation délibérée des « vrais djihadistes » sur les « pré-djihadistes » ?

Les recruteurs ont totalement conscience de ce qu’ils font. Ces penseurs du djihadisme n’ont qu’un but : instaurer la rupture. Ce sont eux qui sont à l’origine de l’amalgame qu’ils dénoncent. Ils sèment la terreur pour que l’on associe les musulmans à des terroristes, qui en retour se sentiront rejetés et se montreront, dès lors, plus réceptifs aux théories victimistes. C’est simple, mais ça fonctionne très bien. Bien souvent, on ne peut rien faire pour déradicaliser

Y a-t-il une « déradicalisation » possible ?

Tous me disent que la vie commence après la mort et que leur but, c’est le paradis. « La vie d’ici vaut 20 % et celle d’après, 80 % », répètent-ils en boucle. Ils nous disent qu’ils aiment la mort « bien plus que la vie » et nous expliquent que tous leurs actes sont menés au nom du bien, pour nettoyer ce monde de corruption. Il n’y a que les profils de « pré-djihadisés » que l’on peut tenter de faire revenir à des positions plus pacifistes. Pour les autres, les discussions sont passionnantes, mais, bien souvent, on ne peut rien faire.

On a cru, jusqu’à la revendication de Daech, à l’acte isolé d’un déséquilibré…

C’est vrai que cela aurait été d’une certaine manière soulageant de croire qu’il s’agissait d’un acte isolé, d’un malade qui décompense. Mais foncer dans le tas, dans des familles, des poussettes, des enfants…, cela correspond parfaitement au mode opératoire préconisé par les théoriciens de Daech. La présence de musulmans lors du feu d’artifice du 14 Juillet ne s’est pas révélée dissuasive, car, pour des radicaux, des musulmans qui participent à une fête républicaine sont des mécréants comme les autres.

Les revers de Daech en Syrie ou en Irak ne changeront rien

Et maintenant, que va-t-il se passer ?

On peut imaginer qu’il se passera la même chose que d’habitude. Les jeunes radicaux se réjouiront de cet acte impardonnable. Ils continueront à propager l’idée d’un nécessaire djihad défensif, qui est un devoir pour tout musulman, à l’inverse du djihad offensif qui doit être décrété par un chef. Les revers de Daech en Syrie ou en Irak ne changeront rien, car le djihadisme ne se limite plus à cette offre.

Amélie Boukhobza est psychologue clinicienne pour l’association Entr’Autres, qui gère la « déradicalisation » organisée par l’État.

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