L’Arménie chrétienne, si proche de la République islamique d’Iran

 

Si l’Iran reste prudent dans le conflit du Haut-Karabakh, ses liens avec l’Arménie sont étroits, alors qu’ils sont plus complexes avec l’Azerbaïdjan, pourtant chiite.

Stepanakert, la plus grande ville de la république du Haut-Karabakh, redoute l’intensification des frappes arméniennes

Stepanakert, la plus grande ville de la république du Haut-Karabakh, redoute l’intensification des frappes arméniennes

© Sipa Press

Une semaine après le début du conflit, l’Azerbaïdjan a accusé dimanche les forces arméniennes de bombarder Ganja, la deuxième ville du pays, ce qui constitue une nouvelle escalade du conflit dans le Haut-Karabakh. Les autorités de cette enclave sécessionniste arménienne ont dit avoir détruit une base aérienne militaire dans cette ville. L’Arménie a annoncé vendredi qu’elle était prête à discuter avec l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) pour rétablir un cessez-le-feu. Ce que la partie azerbaïdjanaise ne semble pas disposer, pour l’heure, à accepter.

Le conflit du Haut-Karabakh entre Arméniens et Azerbaïdjanais offre bien des surprises. La moindre d’entre elles n’est-elle pas l’étonnante proximité, pas seulement géographique, entre l’Arménie chrétienne et la République islamique d’Iran ? De quoi faire douter de toutes les spéculations sur le «  choc des civilisations  ».

Commençons par regarder une carte : l’Arménie est un petit pays montagneux, à peine plus grand que la Bretagne, totalement enclavé, c’est-à-dire sans débouchés sur la mer. A l’Est à et l’Ouest, ses frontières avec l’Azerbaïdjan et la Turquie sont verrouillées à cause des conflits qui les opposent. Au nord, celle avec la Géorgie est ouverte, mais elle ne permet plus de relier l’Arménie à son grand allié russe, puisque les communications sont coupées entre la Géorgie et la Russie… Reste donc, la petite frontière, tout au sud, entre l’Arménie et l’Iran. Moins de cinquante kilomètres de montagne, avec une seule route et un seul pont traversant l’Araxe, vers la ville de Meghri. Cet enclavement se vérifie également par les airs : cet été, lorsque la Russie a livré du matériel militaire à l’Arménie, les avions-cargos, qui ne peuvent pas survoler la Géorgie et l’Azerbaïdjan, sont passés par la mer Caspienne puis l’espace aérien iranien.

«  L’Arménie ne pourrait pas vivre sans l’Iran  » assure Clément Therme, chercheur français, qui a dirigé le livre «  L’Iran et ses rivaux  » (Passés composés 2020). «  Pour l’Arménie, l’ouverture vers l’extérieur passe par l’Iran, d’autant qu’il y a une forte empathie entre les deux pays  ». Et des intérêts communs car «  l’Arménie permet également à l’Iran de contourner en partie les sanctions occidentales qui visent la République islamique et cela avec la tolérance des Américains.  » Le pont sur la rivière Araxe est un «  corridor commercial, avec beaucoup de commerce informel et même du tourisme  » note le chercheur. Jusqu’à la conquête russe en 1828, le territoire de l’actuelle République d’Arménie faisait partie de l’empire perse, c’est-à-dire de l’Iran. Ce territoire n’a jamais appartenu à l’empire ottoman – la Turquie.

Liens étroits. Entre l’Iran et l’Arménie, les liens historiques sont étroits et les deux peuples appartiennent à la même aire de civilisation, même s’ils sont de religion différente. Une minorité arménienne est toujours présente en Iran, en particulier dans «  le business à Téhéran  », note Clément Therme. Une partie du commerce avec les pays occidentaux passe par des intermédiaires arméniens. Cette minorité chrétienne est officiellement reconnue par les autorités de la République islamique et dispose de deux sièges réservés au Parlement.

«  C’est un exemple mis en avant et instrumentalisé par les dirigeants du pays  » reconnaît le chercheur, qui a constaté sur place que «  la vie n’est pas toujours facile dans une théocratie  ». Les Arméniens d’Iran disposent de leur lieu de culte chrétien orthodoxe et peuvent boire – légalement – de l’alcool dans leurs clubs. Les autorités avancent le chiffre de 200 000 Arméniens, mais en réalité «  il est plus proche de 80 000, car beaucoup ont émigré, notamment en Californie », estime Clément Therme. Cette minorité joue un rôle dans les relations complexes entre la Russie et l’Iran, car «  le Kremlin se pose en défenseur des chrétiens d’Iran  ».

Dans la crise du Haut-Karabakh, l’affaire se complique par l’existence d’une très forte minorité azérie en Iran. Azéri, comme les habitants de l’Azerbaïdjan, en guerre contre l’Arménie. Comme eux, ils parlent une langue très proche du turc et pratique l’islam chiite. En persan, les Azéris d’Iran sont appelés «  Tork  », c’est-à-dire turc. Ils sont très nombreux dans le nord-est de la République et dans la capitale Téhéran.

«  Monde turco iranien  ». Leur nombre est inconnu car «  il y a une forte hybridation culturelle et un bilinguisme  » explique Clément Therme, qui se méfie de la tentation occidentale de « découper l’Iran en groupes ethniques  », préférant parler d’un «  monde turco iranien  ». Une chose est certaine : il y a plus d’Azéris en Iran (entre 12 et 30 millions selon les modes de calcul, sur une population totale de 80 millions) que dans l’Azerbaïdjan (10 millions). En 1945-1946, une éphémère République populaire d’Azerbaïdjan avait été proclamée dans la zone d’Iran occupée par l’Armée rouge. Les Azéris d’Iran ne sont pas une minorité reléguée, loin s’en faut : Ali Khamenei, le «  Guide suprême  », est lui-même d’origine azérie, comme une grande partie des élites de la République islamique. «  C’est une population conservatrice en matière religieuse  », ajoute le chercheur.

Cette pratique religieuse les différencie radicalement de leurs cousins d’Azerbaïdjan, une République laïque, avec séparation de la religion et de l’Etat. Soviétique durant 70 ans (1920-1991), l’Azerbaïdjan a vécu totalement coupé de l’Iran (et de ses Azéris) durant toute cette période. Aujourd’hui, les relations sont complexes : bonnes sur le plan commercial et pour l’exploitation gazière en mer Caspienne, elles le sont nettement moins au niveau stratégique.

Prudence de Téhéran. Israël et les Etats-Unis entretiennent de bonnes relations avec Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan, ce qui n’est pas apprécié à Téhéran… Même chez les Azéris d’Iran, «  il n’y a pas de forte appétence pour un rapprochement avec les Azéris d’Azerbaïdjan. C’est plutôt un discours que l’on entend à Bakou, où l’on reconstruit une identité nationale après la période soviétique  », précise Clément Therme. Toutefois, des manifestations en soutien de l’Azerbaïdjan ont eu lieu samedi à Tabriz et dans d’autres villes majoritairement azéries. Elles ont été dispersées par la police.

Dans ce contexte et malgré sa proximité avec l’Arménie, l’Iran reste «  très prudent  » sur le dossier du Haut-Karabakh. A Téhéran, la présidence de la République a démenti la semaine dernière la livraison d’armes à l’Arménie, tout en appelant à des négociations entre les deux pays. L’Iran a également mis en garde contre une extension du conflit sur son territoire.

«  L’Iran, qui a déjà suffisamment de problèmes à ses frontières, veut la stabilité sur celle du Nord  », confirme le chercheur français. «  Dans l’espace post-soviétique, la politique iranienne n’a pas de dimension révolutionnaire, contrairement au Moyen-Orient où elle entend défier l’hégémonie américaine et Israël  », poursuit Clément Therme. En «  s’alignant sur la politique régionale russe  », Téhéran ne manquera pas de soutenir les efforts de Moscou pour calmer le jeu entre Arméniens et Azerbaïdjanais.

lopinion.fr

3 Commentaires

  1. Nous n’allons pas cautionner le déplacement de populations qui vivent là. Qui va partir à la conquête de territoires pour en chasser la population? Un peu de logique. Regardons comme les Arméniens ont été bouscules par le passé.

  2. Des Musulmans font la paix avec Israël pays Juif, d’autres Musulmans font la guerre contre des Chrétiens, il faudra bien un jour accepter, voire respecter, et pourquoi pas aimer la diversité, en opposition à toutes les atrocités. Dans le Monde Divin la diversité est en Unité, dans le Monde Terrestre l’Unité est en diversité, d’aucuns connaissent cet adage.

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