
Muhammed Muheisen/AP
Les troupes combattant Daesh apparaissent sur le point de remporter une nouvelle victoire sur le Califat Islamique autoproclamé, depuis mercredi dernier, alors qu’elles sont en mouvement vers une ville qui a servi d’artère principale pour les combattants étrangers et les livraisons d’armes de Daesh. Mais la prise potentielle de la ville syrienne de Manbij par les forces soutenues par les USA ne va probablement déclencher qu’une nouvelle bataille pour son contrôle – qui mettra peut-être, cette fois, aux prises les Arabes contre les Kurdes.
Cette bataille de mercredi dernier, 01er juin reflétait un problème croissant pour les Etats-Unis et sa tendance à entraîner des combattants locaux, alors même que ces forces reprennent des territoires à Daesh. Qui, désormais, va diriger ces villes? Est-ce que ce seront les Kurdes qui ont mené le combat contre Daesh? Ou est-ce que ce seront ceux que quelques-uns, au Pentagone appellent en privé les « pions Arabes » entraînés par les Etats-Unis pour les accompagner?
De l’autre côté, certains s’inquiètent de fait qu’un contrôle kurde de Manbij pourrait conduire à une forme d’épuration ethnique, générant le type même de privation de droits qui a débouché sur la montée en puissance de Daesh. La chute de Manbij entre les mains des Kurdes, cependant, apporterait aux Kurdes la maîtrise d’une grande région contiguë dans le Nord de la Syrie. En outre, le contrôle de Manbij par les Kurdes pourrait provoquer l’ire de l’allié des Etats-Unis, la Turquie, qui rejette toute mainmise kurde sur ses frontières.
La question : « Qu’est-ce qui se passe après Daesh? » plane de plus en plus au-dessus des efforts américains pour en venir à bout. En effet, les responsables de la défense disent à quel point la réponse apportée à la question de la gouvernance à Manbij pourrait annoncer la stratégie suivie pour Raqqa, la capitale de Daesh en Syrie. Des forces locales appuyées par les Américains, accompagnées par les forces U.S., ont fait mouvement à l’intérieur d’un périmètre de 29 kms de la ville, la semaine dernière. Au cours du week-end du Jour du Souvenir (28-29-30 mai), un membre des services américains a été blessé en portant assistance aux combattants locaux.
« Daesh est en train de perdre. Les Etats-Unis doivent s’assurer que ce qui va ressortir n’est pas un naufrage total qui permettra à cette organisation brutale ou à quelque chose du genre de revenir après-coup », explique au Daily Beast, Daveed Gartenstein-Ross, un chercheur principal à la Fondation pour la Défense des Démocraties, basée à Washington D.C.
Les responsables américains peuvent reporter une première fois, la réponse à ce qui se passe après Daesh, en disant que leur seul point de focalisation est de mettre un terme à la brutalité du groupe terroriste. Mais le flux régulier de défaites du groupe djihadiste rend de telles questions incontournables. La campagne de frappes aériennes des Etats-Unis a sérieusement endommagé l’infrastructure des opérations logistiques de Daesh, contraignant le groupe terroriste à se retirer de territoires qu’il contrôlait auparavant. De telles pertes ont rendu plus difficile pour Daesh de transporter des armes, de la nourriture et des combattants autour du Califat autoproclamé et semble avoir affaibli les capacités du groupe à étendre sa structure étatique à travers le Moyen-Orient et l’Afrique.
Ces derniers mois, Daesh a perdu le contrôle d’Ash Shaddadi, une ville d’approvisionnement logistique majeure, à l’Est de Raqqa, et plusieurs villes au nord de la Capitale de Daesh. Et, à présent, il apparaît que la ville irakienne de Fallouja,le dernier bastion que Daesh contrôle près de Bagdad est en danger d’échapper des mains de Daesh.
Au paroxysme de l’organisation Daesh, il y a environ 2 ans, des milliers de combattants de Daesh entraient, chaque mois, en Syrie grâce à la poche de Manbij et se déplaçaient à leur guise à travers la Syrie et l’Irak. L’armée américaine estime à présent, que ce chiffre est plus près de 500 par mois, alors qu’il semble que Daesh propage plutôt ses combattants étrangers à travers la région vers des aires comme la Libye et l’Egypte. Le groupe terroriste a même demandé à ses recrues de rester en Europe et d’attaquer à partir de là.
Les Kurdes ont donné le ton de cette guerre contre Daesh en disant depuis des mois qu’ils voulaient prendre des sites comme Manbij avant de se rapprocher de Raqqa, la capitale de Daesh.
Mercredi, plus de 2.000 combattants sont entrés dans Manbij,qui a servi de voie de passage entre la Turquie et la Syrie. Selon un reportage, les combattants ont pris 20 villages et sont à moins de 16 kms du centre de la ville.
Ces forces ont reçu le soutien des américains, ce qui signale que la coalition accepte de prendre le risque d’une aggravation des tensions entre Kurdes/Arabes et les Turcs, en échange de la libération de Manbij. Depuis le 27 mai, la coalition dirigée par les Etats-Unis a mené 36 frappes aériennes autour de Manbij, dont 18 le dernier jour, selon les statistiques du Département de la Défense (DoD). Et, selon l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme, ces dernières frappes ont tué au moins 15 civils.
Les combattants chargés de reprendre Manjib sont des membres des Forces Démocratique Syriennes (FDS), une force dominée par les Kurdes et appuyée par les Etats-Unis, récemment renforcée par 5.000 combattants arabes entraînés par les Etats-Unis. Au total, il sont en gros 25.000 membres des FDS, selon les statiques du DoD.
Quand on lui demande qui contrôlera Manbij si Daesh s’effondre, un responsable de la Défense oppose une objection, en répondant à la place : « Jusqu’à présent, les FDS serrent les rangs » (marchrent ensemble).
Le plan militaire pour Manjib consiste à donner la responsabilité de l’offensive aux Arabes, soutenus par les Kurdes et ensuite à tenir la ville. Mais savoir précisément comment tout cela se joue demeure flou, concèdent les responsables de la défense. Que va t-il se passer si les combattants arabes appellent les Kurdes à l’aide? Vont-ils recevoir cette aide? Et si c’est le cas, les Kurdes vont-ils réclamer de nouvelles concessions dans la gestion de la ville?
La chute potentielle de Manbij, avec l’aide des Kurdes, en plus de la chute d’autres zones autour de Raqqa, suggère que les Etats-Unis sont prêts à risquer de générer de nouvelles tensions potentielles (entre Arabes, Kurdes et Turcs), afin de se débarrasser de Daesh dans la ville du Nord syrien.
« Tous les indicateurs pointent en direction de l’instauration de facto d’un territoire contigu contrôlé par les Kurdes dans le nord de la Syrie, où on peut dire que les Etats-Unis auront mis la main à la pâte pour créer cette enclave », concluait Aaron Stein, le chercheur principal pour les questions relatives à la Turquie, au sein du Centre Rafic Hariri pour le Moyen-Orient, dans son évaluation de février 2016.
La reconquête de la poche de Manbij – et en particulier de la ville d’Al-Bab – où se trouvent les quartiers-généraux de l’appareil des renseignements extérieurs de Daesh– représenterait un coup de marteau contre les opérations de Daesh dans le Nord Syrien. Pour cette raison, le groupe terroriste continue de faire la démonstration de sa volonté de s’accrocher à ses acquis dans cette zone. Ces derniers jours, ses propres progrès sur le champ de bataille se sont avérés être exactement la conséquence du genre de conflit sectaire et interconfessionnel que le CENTCOM cherche absolument à éviter.
La ville de Marea, dans la province d’Alep, par exemple,est actuellement complètement encerclée à la fois par Daesh et par les milices kurdes appuyés par les Etats-Unis – même si les 400 rebelles syriens de la Brigade Mu’tasim sont aussi des atouts de l’armée américaine, comme le Pentagone l’a confirmé au Daily Beast.
Selon Mustafa Sejry, le chef du Bureau politique de la Brigade Mu’tasim, Daesh a déployé 1.000 djihadistes pour tenter d’envahir Marea, grossièrement le même contingent de force que Daesh a actuellement déployé contre les troupes ^pro-irakiennes au sol dans la ville de Falloujah.
« Daesh a interrompu la route entre Azaz et Marea, il y a six jours », déclarait Sejry, en faisant référence à la ville frontalière cruciale entre la Syrie et la Turquie, que Daesh désigne aussi comme un enjeu majeur de reconquête. « Après cela, Marea a complètement été assiégée par Daesh. Nous sommes engagés dans des opérations visant à briser ce siège. Nous avons fait quelques progrès le deuxième jour, mais nous avons eu la surprise de constater que la coalition a frappé l’un de nos groupes, en tuant dix de nos combattants et en en blessant 12 ».
Sejry a partagé avec le Daily Beast des photographies censées montrer les dégâts provoqués par ces supposées frappes aériennes américaines [contre une brigade formé par les Américains]. Il n’est cependant pas possible de confirmer de manière indépendance l’authenticité de ces clichés.
« Depuis lors, nous demandons aux Américains de nous larguer de l’aide », déclare Sejry.
50 combattants de la Brigade Mu’tasim sont gradés par le programme « Entraîner et équiper » du Pentagone, visant à recruter des combattants antiterroristes Arabes sunnites et des Turkmènes sortis des rangs de l’Armée Syrienne Libre, afin de combattre Daesh. Ces hommes ont été entraînés sur une base administrée par les Etats-Unis en Turquie.
Depuis sa création, le programme « Entraîner et équiper » est en proie à des revers et à des échecs, alors que la première cohorte de gradés ont été kidnappés par le Jabhat al Nusra, la filiale d’Al Qaïda en Syrie et que les membres du second contingent ont vendu des livraisons d’armes américaines à cette même filiale, dont des missiles TOW, ce que le Daily Beast a été le premier à dévoiler en exclusivité.
Mais Sejry insiste pour affirmer que la Brigade Mu’tasim est demeurée une exception dans ces mauvais penchants ignobles parmi les petits protégés d’Uncle Sam. « Il n’y a pas d’incident,où notre matériel et notre armement aurait été vendu ou donner à aucun autre groupe, et même pas à d’autres groupes de l’armée syrienne libre », dit-il. « Le gouvernement américain a toujours été très satisfait et enthousiaste à l’idée de travailler avec nous ».
Depuis des mois, la Brigade Mu’tasim a reçu des « cargaisons régulières » d’obus de mortiers, de munitions de fusils d’assaut M16 et de M2, de véhicules, de vêtements et de ceintures des Etats-Unis, ajoute t-il. « Mais depuis la dernière cargaison, nous n’avons plus reçu de livraisons. Nous avons envoyé aux Etats-Unis les coordonnées où ils peuvent nous larguer des caisses en toute sécurité ».
Alors, pourquoi ces cargaisons ont-elles stoppé? La raison donnée par Mu’tasim résonne comme invraisemblable. Les Américains nous ont dit qu’ils craignaient que s’ils nous envoyaient des cargaisons, celles pourraient tomber entre les mains des YPG », nous a déclaré Sejry, en employant l’acronyme qui sert à désigner les unités kurdes qui contrôlent les Forces Démocratiques Syriennes. « Et ils nous ont dit qu’ils ne voulaient pas que cela se produisent. Cela ne nous a pas convaincu, parce que nous sommes parfaitement au courant que les Etats-Unis soutiennent les YPG ». Les FDS, ajoute Sejry, ont autorisé 200 familles (essentiellement des femmes, des enfants et des personnes âgées) à traverser leur territoire pour sortir de Marea, mais elles l’ont fait en échange du contrôle de la petite ville de Sheikh Aisa, dans la province d’Alep. Ils nous livrent une guerre psychologique », conclut Sejry.
Le Commandant de la Marine Kyle Raines, porte-parole pour le CENTCOM, a déclaré au Daily Beast mardi que, pour ce qu’il en est informé, les livraisons d’armes américaines aux forces combattant Daesh n’ont pas été stoppées.
« Nous réapprovisionnons en permanence les membres chevronnés de la coalition syrienne et d’autres types », déclare Raines. « Je ne suis pas en position qui me permette de contredire ce que Sejry a raconté, mais nous avons réapprovisionné continuellement des gens ». Il y a probablement des reports ou des délais, suppose Raines, certainement dus aux conditions sur le champ de bataille qui rendent difficiles ou impossibles le vol d’avions-cargo ou le largage de caissons ».
Mais comment les Etats-Unis vont-ils réconcilier deux groupes supplétifs qui se méfient l’un de l’autre à ce point et sont en désaccord, alors que Daesh prend simultanément pour cibles l’un d’entre eux? Raines a refusé de commenter ce point épineux.
Mercredi soir, après les enquêtes faites par le Daily Beast au CENTCOM, la brigade Mu’tasim a reçu confirmation du Pentagone qu’elle serait réapprovionnée de façon imminente.
Peu de temps après la publication de cet article, Mustafa Sejry a envoyé au Daily Beast une photo de confirmation que la Brigade Mu’tasim a bien reçu de nouvelles livraisons aéroportées d’équipement militaire.
NANCY A. YOUSSEF/ MICHAEL WEISS
PUZZLE 01.06.16 11:19 PM ET
Adaptation : Marc Brzustowski
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