Comment une photo d’attentat terroriste est devenue un complot d’assassinat iranien
David Katz
Une photographie de l’attaque terroriste du 31 mai à Gush Etzion Junction a été réutilisée en ligne pour étayer une fausse allégation concernant un assassinat à Beersheba.
La même image est apparue dans un reportage du journaliste israélien chevronné Amit Segal, puis dans des publications d’Ethan Levins, influenceur anti-israélien sur les réseaux sociaux, mais avec des descriptions de l’événement totalement différentes.
Cet épisode démontre comment des photographies authentiques peuvent être détachées de leur chaîne de reportage et réattribuées à des récits totalement différents.
Le soir du 31 mai, un terroriste palestinien a perpétré une attaque à la voiture bélier au carrefour de Gush Etzion, au sud de Jérusalem.
La police israélienne, l’armée israélienne, le service de secours Magen David Adom et plusieurs médias israéliens ont rapporté que l’assaillant a foncé en voiture sur des civils qui attendaient près du carrefour avant d’être abattu sur place. Parmi les blessés figuraient deux adolescentes, dont une jeune fille de 17 ans grièvement blessée.
Au fur et à mesure que l’attaque se déroulait, Amit Segal, analyste politique en chef de la chaîne 12, a publié une série de mises à jour sur sa chaîne Telegram, documentant l’évolution de la situation à travers des bilans de victimes, des informations opérationnelles et des confirmations officielles.
L’une de ces mises à jour comprenait une photo prise sur les lieux montrant une Peugeot argentée avec l’avant gravement endommagé, les airbags déployés, l’avant droit écrasé, un ruban de police déployé au premier plan et des agents de sécurité rassemblés autour du véhicule sous les projecteurs.

L’image est entrée dans le domaine public dans le cadre du reportage entourant un attentat terroriste documenté.
L’histoire change

Quelques heures plus tard, la même photographie est apparue sur les comptes X et Telegram d’Ethan Levins, un influenceur anti-israélien qui se décrit comme un journaliste indépendant et qui s’est constitué une importante audience en ligne grâce à ses commentaires géopolitiques, ses affirmations d’actualité et ses analyses sur l’évolution de la sécurité régionale.
La photographie diffusée lors d’un reportage en direct depuis Gush Etzion fut alors associée à un tout autre récit. Levins présenta l’image comme la preuve de l’assassinat d’un officier de Tsahal à Beersheba.
Son message s’étendit ensuite au-delà de cet assassinat présumé, affirmant que le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien avait infiltré profondément Israël et laissant entendre que le Premier ministre Benjamin Netanyahu n’était plus en sécurité.
L’image elle-même restait exactement la même. La Peugeot endommagée, le cordon de police, l’intervention des secours et les infrastructures du carrefour visibles sur la photo étaient autant d’éléments de la scène de l’attaque du Gush Etzion déjà documentés ailleurs ce soir-là. Ce qui changeait, c’était le récit associé à l’image.
Suivre la piste des images
Contrairement à de nombreux cas de désinformation, la chaîne de preuves dans ce cas précis est exceptionnellement claire.
La photographie apparaît dans des reportages contemporains liés directement à l’attaque. Publiée par Amit Segal alors que les faits étaient encore en cours, elle a également été attribuée au Conseil régional de Gush Etzion.
Les détails visuels restent constants d’une publication à l’autre, notamment les dégâts causés au véhicule, l’intervention des secours et la configuration des lieux.
L’importance de cette affaire réside dans cette continuité. L’image n’a pas subi de multiples modifications, transformations ou manipulations. Elle a traversé de multiples récits.
Une photographie documentant les conséquences d’un attentat terroriste a été réattribuée à un prétendu assassinat dans une autre ville, puis a été transformée en allégations de pénétration iranienne en Israël et de menaces contre les dirigeants du pays.
Les preuves visuelles n’ont jamais changé.
Le récit l’a fait.
Deux écosystèmes d’information
Le contraste entre les deux chaînes de transmission d’informations illustre comment une même image peut fonctionner très différemment selon son point d’entrée dans l’environnement informationnel.

Le reportage de Segal a suivi une démarche journalistique classique. Les informations ont été mises à jour au fur et à mesure de l’arrivée des secours, de la révision du nombre de victimes et de la réception des confirmations officielles. La photographie faisait partie intégrante de ce processus journalistique et servait de documentation d’un événement précis à un endroit précis.

Levins a utilisé l’image différemment. Détachée de son contexte initial, la photographie est devenue un élément à l’appui d’un récit géopolitique beaucoup plus vaste. Un attentat terroriste à Gush Etzion Junction a été transformé en preuve d’un assassinat à Beersheba, d’une opération iranienne en Israël et en un avertissement plus général concernant la sécurité nationale.
L’autorité conférée par l’image demeurait intacte car la photographie était authentique. Les spectateurs voyaient une scène réelle, un véhicule réel et un incident réel. Le décalage résidait entre l’image et l’explication qui l’accompagnait.
Le modèle Levins
Levins s’est constitué une audience sur X et Telegram en se positionnant comme une source alternative d’informations géopolitiques et d’actualités en provenance du Moyen-Orient.
Ses contenus portent fréquemment sur des événements sécuritaires majeurs, des allégations de renseignement, des activités militaires et l’escalade régionale. Ses détracteurs l’accusent de relayer des informations non vérifiées, de diffuser des images mal légendées et de promouvoir des affirmations sensationnalistes avant même qu’une vérification indépendante soit possible.
Que ses partisans le considèrent comme un lanceur d’alerte, un commentateur ou un journaliste indépendant, son influence est considérable. Ses publications peuvent atteindre des centaines de milliers d’utilisateurs en quelques heures, permettant ainsi aux récits de se diffuser bien plus rapidement que les processus de vérification traditionnels.
Cette portée met l’accent sur l’exactitude, notamment lorsque des photographies d’événements réels sont utilisées pour étayer des affirmations sans rapport avec les événements représentés.
La véritable manipulation
Le débat public sur la désinformation porte souvent sur des photographies retouchées, des images générées par l’IA et des fabrications numériques.
Cette affaire a suivi un chemin différent.
La photographie était authentique. Le véhicule existait. L’attaque a eu lieu. Les victimes étaient réelles. L’image est entrée dans le flux d’informations véhiculée par un ensemble de faits et en est ressortie avec un autre.
Son pouvoir de persuasion résidait dans son authenticité. On ne demandait pas aux spectateurs de croire à une image truquée. On leur montrait une véritable photographie et on les incitait à accepter une fausse explication de ce qu’elle représentait.
Cette distinction est importante car elle met en lumière l’une des formes les plus efficaces de désinformation moderne. La crédibilité de l’image est instrumentalisée pour étayer un récit que l’image elle-même ne peut vérifier.
Conclusion
La photographie prise à Gush Etzion documentait une véritable attaque terroriste qui a fait des blessés parmi les civils israéliens et a suscité une large couverture médiatique en Israël.
Quelques heures plus tard, la même image circulait en ligne comme preuve d’un prétendu assassinat à Beersheba et d’une supposée opération iranienne en Israël.
La photographie ne nécessitait aucune modification. Le véhicule, le lieu et l’événement sous-jacent restaient exactement tels qu’ils avaient été initialement rapportés.
La transformation s’est produite après que l’image a quitté son circuit de reportage initial et est entrée dans un écosystème informationnel différent, où une attaque terroriste documentée est devenue la base d’une histoire complètement différente.
Cet épisode nous rappelle que certaines des désinformations les plus efficaces ne commencent pas par de fausses images.
Cela commence par de vraies personnes.
David Katz est un photojournaliste et analyste d’images de renommée internationale, fort de plus de quarante ans d’expérience dans la couverture de l’actualité mondiale, de la politique et des grands événements. Ancien rédacteur photo et collaborateur de grands médias britanniques et internationaux, il est spécialisé dans l’analyse visuelle, l’intégrité des médias et l’influence du cadrage photographique sur la perception du public.
JForum.fr avec HonestReporting
Photo de David Katz
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