Obsédés par leur crainte d’un encerclement chiite, les Saoudiens ont engagé une opération militaire d’envergure au Yémen contre les milices houthis. Une fois n’est pas coutume, l’Arabie saoudite s’est lancée dans une vaste entreprise de communication, largement inspirée par l’opération américaine en Irak, « Tempête du désert ». Une guerre des images parfaitement maîtrisée pour masquer la complexité d’un conflit engagé avec le soutien tacite des Etats-Unis mais qui profite, par ricochet, à Al-Qaïda et l’Etat islamique…
Les images de bombardements diffusées par l’agence de presse saoudienne

Longtemps, les conflits au Yémen ont été des guerres sans images. Déjà, en 2009, des combats meurtriers opposaient les milices houthistes aux troupes du président Saleh, soutenu alors par l’Arabie saoudite. A l’époque, les autorités interdisaient aux médias étrangers d’accéder à la zone des combats. L’envoyé spécial du journal Asharq Al-Awsat, pourtant proche de l’Arabie saoudite, consacra alors un long article à cette «  guerre sans images qui n’en finit pas ».

Six ans plus tard, les alliances entre les différents belligérants ont changé : écarté du pouvoir par l’Arabie saoudite, l’ancien président Saleh est fortement soupçonné de soutenir activement les milices houthis qui se sont emparés de Sanaa, la capitale du pays mais aussi le port d’Aden, et d’avoir trompé son ancien allié saoudien. Mais les Saoudiens, largement coachés par leurs amis américains, ont retenu une leçon. Une guerre qui se perd sur le terrain peut se gagner sur les écrans. Une victoire médiatique qui dans un monde ultra-connecté vaut largement une victoire militaire, beaucoup plus difficile à obtenir.

L’Arabie saoudite qui a mobilisé 150 000 hommes, déployé plus de 100 avions de chasse et rallié à sa cause plus de dix pays désormais engagés dans une coalition anti-Houthis a complètement revu sa stratégie de communication sur le modèle de la première guerre du golfe menée par les Américains contre l’Irak de Saddam Hussein. A l’époque, c’est l’imposant Général Schwartzkopf qui menait l’opération « Tempête du désert » (« Desert storm »). Une guerre télégénique caractérisée par la diffusion des vidéos de bombardements des cibles irakiennes — les fameuses « frappes chirurgicales » avec ces tirs de missiles qui illuminent le ciel de Bagdad —, les conférences de presse quotidienne de l’état-major américain et des journalistes fascinés par ce nouveau spectacle de la guerre en direct. 

L’Arabie saoudite vend ce même genre de spectacle à l’opinion arabe. Chaque jour à 19 heures, le royaume organise une conférence de presse quotidienne du général Assiri en charge de l’opération « Tempête décisive » (« Decisive Storm »). Cet ancien élève de Saint-Cyr qui parle trois langues (arabe, anglais et français) est chargé de tenir l’opinion en haleine et de l’informer sur la progression régulière des troupes saoudiennes : « Tous les soirs, il rend compte des interventions militaires effectuées dans la journée au Yémen. Il n’hésite d’ailleurs pas à illustrer ses propos en projetant des vidéos de sites bombardés ou des échanges de communication radio. Les journalistes assistent ainsi à de l’information-divertissement. Du jamais vu en Arabie saoudite, où l’information est plutôt contrôlée et disséquée » écrit la correspondante de RFI à Riyad.

Le général Assiri, toujours habillé en treillis, répond aux questions avec la même virtuosité que les célèbres militaires américains (Colin Powell, Norman Schwartzkopf, etc.) qui ont successivement vendu aux opinions occidentales les campagnes militaires américaines.
 
Le général Assiri va même jusqu’à donner des interviews à la BBC pour rassurer les diplomaties occidentales sur les buts de guerre de son pays : « Nous utilisons tous les moyens de nos services de renseignement pour nous assurer que nous visons uniquement des forces houthis ou les troupes du président Saleh. Pour le moment, nous ne menons pas d’opérations au sol mais s’il s’avère que les troupes au sol sont nécessaires, nous les utiliserons. Il ne s’agit en rien d’une guerre de religion, notre but de guerre vise uniquement à sécuriser notre frontière et stabiliser le pays ».   
 

Selon l’AFP, ces opérations de communication militaire, inenvisageables jusque-là dans le très fermé royaume saoudien seraient même supervisées par une société de relations publiques basée à Dubaï. Le tout sous l’évidente influence des Américains qui apportent leur soutien à l’opération. Les chaînes saoudiennes diffusent quant à elle les vidéos des bombardements censées prouver la progression des opérations. « Une preuve par l’image » toute relative à laquelle les opinions occidentales sont habituées, mais qui apparaît donc comme une vraie nouveauté dans le Golfe.

 L’autre star du conflit est le jeune et nouveau ministre de la Défense Mohamed Bin Salman, fils du nouveau roi d’Arabie saoudite, très présent sur les réseaux sociaux. Il possède déjà sa page Facebook et représente une nouvelle génération de leaders saoudiens. On le voit, lui aussi, à la manœuvre, au chevet des soldats dans les hôpitaux, passant ses troupes en revue.

Le compte Twitter de l’agence de presse officielle du royaume pratique presque le « live-tweete » (le récit des événements en temps réel) avec des photos des réunions de l’état-major du royaume, des clichés des bombardements, des troupes engagées sur le conflit et des installations militaires.
 
Une communication millimétrée pour démontrer la mobilisation du royaume et les progrès militaires. L’Arabie saoudite n’a, en revanche, pas encore adopté le journalisme « embedded » (« embarqué » en français) qui consiste pour l’armée à emmener les journalistes sur le champ de bataille… toujours interdit aux journalistes.

Par sa communication tous azimuts, le royaume saoudien détourne en tout cas l’attention d’une réalité beaucoup plus contrastée. Sur le terrain, les milices houthis ont continué à progresser dimanche dans Aden, la deuxième ville du Yémen, se rapprochant d’un port et du siège de l’administration de la province.

Les ONG s’inquiètent du nombre très élevé des victimes civiles, certaines demandant une pause dans les bombardements. Par ailleurs, ce conflit sectaire fait surtout le jeu des organisations terroristes comme AQPA (Al-Qaïda dans la péninsule arabique) ou l’Etat islamique. Car pour conserver les prises stratégiques de villes comme Sanaa ou Aden, les rebelles délaissent d’autres villes moins importantes. 

Opposants à Al-Qaïda, les milices houthis jouaient un rôle non négligeable dans la lutte contre l’organisation terroriste. Ainsi, jeudi, la ville portuaire d’Al-Mukalla, cinquième ville du pays, a été largement conquise par Al-Qaïda qui, dès son arrivée, a libéré les prisonniers de la ville, parmi lesquels nombre de militants du mouvement terroriste. 

Obsédés par la crainte d’un encerclement chiite, les Saoudiens, malgré leurs efforts de communication, en ont ainsi très vite oublié leurs belles promesses, certes récentes, de lutter  contre le terrorisme islamiste. La lutte contre le terrorisme est désormais devenue une question très secondaire pour les saoudiens. 

Selon le Washington Post, les bombardements saoudiens ont largement détruit les équipements militaires, pour l’essentiel américains, des unités yéménites d’élite chargées de lutter contre Al Qaida. Et il est désormais à craindre que chaque défaite houthie soit une opportunité de conquête pour des organisations terroristes qui prospèrent dans le chaos politique et militaire que ne font qu’accroitre ces opérations saoudiennes, soutenues par Washington.   

Régis Soubrouillard- Marianne

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