Amours, parrains et Poutine : deux anciens espions racontent leur vie de « criminels »

François Waroux et Sergueï Jirnov, respectivement ex-officier traitant de la DGSE et ancien agent du KGB, racontent au micro d’Europe 1 les souvenirs de deux carrières pas si différentes, faites de manipulations, de rencontres inattendues et de vies personnelles parfois compliquées.

Sergueï Jirnov et François Waroux, deux ex-espions, invités d'Europe 1 vendredi à 7h40

« C’est David contre Goliath », commente François Waroux lorsqu’il s’agit de comparer la Direction générale de la Sureté extérieure (DGSE) française, dont il fut officier traitant pendant 20 ans, et le KGB soviétique, puis russe. Deux services de renseignement d’envergure certes différente – 420.000 employés en Russie, contre 5.000 personnes en France -, mais où les espions travaillent, au fond, souvent de la même façon. C’est ce que raconte le Français au côté de Sergueï Jirnov, ancien agent du KGB, dans Deux espions face à face, aux éditions Broché. Invités d’Europe 1, vendredi matin, les deux hommes ont livré quelques anecdotes de leurs carrières respectives.

« On va t’emprisonner, on va t’envoyer au Goulag »

Il y a d’abord le recrutement, et cette question qui fascine bien des enfants (et leurs parents) : comment devient-on un espion ? Pour Sergueï Jirnov, tout a commencé en Russie. « J’ai adoré apprendre le français et on nous interdisait de le pratiquer », raconte-t-il au micro de Matthieu Belliard. « Au bout de trois ans, j’ai pété les plombs, le couvercle a sauté et j’ai participé de mon propre chef à un concours linguistique de la radio RFI. J’ai trouvé la bonne réponse et j’ai envoyé un télégramme à Paris. Depuis l’autre côté du rideau de fer, pendant la guerre froide… »

Une audacieuse manière de se faire remarquer qui lui a valu les honneurs escomptés. « Tout de suite, le KGB a été informé. D’abord, ils ont cru que j’étais soit un dissident, soit un espion. Ils ont fait une enquête, une perquisition chez moi sans que je le sache, ils m’ont mis sur écoute, ils ont filé mes parents. » Puis, le futur agent a reçu la visite du directeur du département de recrutement du service d’espionnage du KGB. « Il a fait tout un cinéma, en disant : ‘On va t’emprisonner, on va t’envoyer au Goulag’. Et après il a fini par me dire : ‘On sait qui tu es, déjà quand tu étais à l’école tu participais à des concours linguistiques et tu étais dans notre base de données.' »

Des conversations « tout à fait banales » avec les cibles

« Nous avons la même mentalité, le même cursus », enchaîne François Waroux, qui détaille les méthodes « d’approche » d’une « source » à espionner. « On fait ce que l’on appelle son ‘environnement’ : quel est son trajet habituel pour aller jusqu’à son bureau, quelles sont ses habitudes pour le déjeuner ? » C’est ainsi qu’un espion parvient à se retrouver assis à côté de sa cible dans le train, sans l’ombre d’un hasard.

A ce moment-là, le but est d’avoir l’air le plus ordinaire possible. « On essaie d’entretenir avec lui une conversation tout à fait banale, en disant des tas de petits trucs qui permettent d’établir un lien. » Par exemple ? « On peut lui demander s’il a du feu pour rallumer sa cigarette. S’il a un ordinateur, on peut dire : ‘Ah tiens, j’en ai un de la même marque que vous, est-ce que vous avez des problèmes ?' » Autant de détails qui peuvent mettre une source en confiance. « Le nec plus ultra, c’est d’amener quelqu’un à trahir son pays sans qu’il ne s’en rende compte », sourit François Waroux.

« Quand vous mentez, on vous donne une médaille »

La maîtrise de ces techniques doit, bien entendu, s’accompagner d’une grande méfiance. « En Ethiopie, je connaissais un attaché de presse de la RDA », se souvient l’ex-espion français. « J’ai dit, comme lui, que j’adorais la musique baroque. Et il m’a offert un disque vinyle de Bach ! A la centrale, ils se sont dit : ‘le père Waroux, il est en train de se faire manipuler !' » L’officier traitant n’a pas donné suite… mais a gardé le disque. « Chez nous, il n’y a pas de moralité », souffle-t-il.

Et Sergueï Jirnov d’abonder : « On est des criminels. (…) On est le seul service où, quand vous dites la vérité, on vous met en prison, et quand vous mentez on vous donne une médaille. » Le mantra trouve toutefois une exception : « Dans l’action, quand on est face à l’ennemi, il n’y a aucune limite. En revanche, dans votre service, avec votre parrain, il faut tout lui raconter, même les pires fautes. Vous ne devez rien cacher au service. Et si vous êtes malpropre dans votre vie [personnelle, ndlr], vous ne serez jamais recruté à la DGSE ou au KGB. »

« La famille, c’est votre ancrage dans la réalité »

Un bon espion doit donc avoir une vie privée bien rangée… et faire preuve de discrétion. « On avait le droit de le dire à nos parents et à nos proches, sans raconter ce qu’on faisait opérationnellement. Sauf les enfants, ils risquaient d’arriver à l’école et de dire : ‘Mon père est un espion !' », explique Sergueï Jirnov. « C’est quand même un métier qui vous travaille la tête… La famille, c’est votre ancrage dans la réalité. »

Ainsi, l’épouse de François Waroux n’ignorait pas qu’il travaillait pour la DGSE. « Elle savait aussi que j’étais diplomate, parce que c’était ma couverture. Mais elle ne savait pas ce que je faisais précisément. » Quant à son homologue russe, le KGB lui a chaudement recommandé de se trouver une épouse à son arrivée en France. « Ils me disaient ‘ce sera très bien, au bout de deux ans tu auras le passeport et on t’enverra aux Etats-Unis comme un Français' », raconte-t-il. « Mais j’ai eu des remords. Je n’ai pas pu aller plus loin parce que je savais très bien que cette fille, je l’embarquais dans un truc… Elle finissait en prison. »

Vladimir Platov, le nom d’espion du futur président russe

La prison, Sergueï Jirnov a bien cru s’y retrouver quelques fois, lorsque le KGB, qui surveillait tous ses faits et gestes, l’a longuement interrogé après des attitudes jugées suspectes. « Pendant les Jeux Olympiques de Moscou, je faisais les renseignements téléphoniques », se souvient-il. « A un moment, il y a un gars qui m’appelle et qui reste trois heures au téléphone. ».

Un coup de fil qui lui vaut un interrogatoire mené par un certain Vladimir Platov… le nom d’espion de Vladimir Poutine ! « Il a commencé à me demander si j’avais trahi la patrie, ce que j’avais à raconter pendant trois heures au téléphone…. », poursuit l’ancien espion. « Il ne m’aimait pas trop. »

Aujourd’hui, Sergueï Jirnov estime que l’espionnage du KGB de Poutine, devenu président, est « quatre fois plus puissant que celui de l’Union Soviétique pendant la Guerre Froide ». « On était 15 Républiques et presque 300 millions d’habitants. La Russie c’est la moitié, 145 millions d’habitants, et c’est deux tiers de potentiel économique », souligne-t-il.

Une liaison entre un agent et son officier traitant ? « Rédhibitoire »

Et en France ? La vie des espions de 2021 ressemble-t-elle à celle des héros du Bureau des Légendes ? « Il y a des choses dans la série que j’ai peu ou prou connues », répond François Waroux. « Mais il y a des choses, par contre, qui ne sont pas très réelles », sourit-il, citant notamment « les écrans des ordinateurs que l’on voit à travers les vitres des bureaux » et « la liaison entre un agent et son officier traitant » : « Chez nous, c’était rédhibitoire. Cela n’existe pas. »

La fiction reste, toutefois, beaucoup plus réaliste aux yeux du Français que tous les films du plus célèbre des espions britanniques, James Bond. « Je n’ai jamais descendu une pente à 50%, dans une 2 CV, avec une blonde à mes côtés, pour arriver en bas le costume tout frais. »

modifié à 08h21, le 16 avril 2021 Europe 1 Par Margaux Lannuzel

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