Publication en avant-première des extraits du rapport annuel 2023 des auditions des chefs du renseignement américain devant le Sénat.
e 9 mars dernier, pendant deux heures, les sénateurs de la commission du renseignement ont auditionné Avril Haines, la directrice nationale du renseignement (DNI), le directeur de la CIA William J. Burns, le général Paul Nakasone, patron du commandement cyber et de l’Agence nationale de sécurité (NSA), le général Scott Berrier qui dirige l’Agence de renseignement militaire (DIA) ainsi que le directeur du FBI, Christopher Wray. La synthèse* que ces chefs espions ont présentée aux élus démarre par la longue description de la menace qu’ils considèrent comme la première pour les États-Unis : celle de la Chine. En voici des extraits.
[…] Pékin accélère le développement des moyens stratégiques dont il pense que l’Armée populaire de libération [APL] a besoin pour affronter les États-Unis dans le cadre d’un conflit durable et à grande échelle.
• Pékin continue de renforcer sa capacité de production d’armes de destruction massive et d’armes conventionnelles avancées en recourant à des stratégies de substitution des importations. Pékin s’efforce d’atteindre son objectif de mettre sur pied, d’ici à 2027, une armée susceptible de dissuader les États-Unis d’intervenir lors d’une future crise dans le détroit de Taïwan. Les forces navales et aériennes de l’APL sont déjà les plus importantes de la région, et l’édification de plateformes avancées se poursuit afin de permettre à la Chine d’établir sa supériorité aérienne et de projeter sa puissance de feu au-delà de la première chaîne d’îles. Les systèmes conventionnels à courte et moyenne portées et à portée intermédiaire de la dissuasion nucléaire chinoise peuvent probablement mettre en danger les forces et les bases américaines dans la région.
Pékin accélère le développement des moyens stratégiques dont il pense que l’Armée populaire de libération [APL] a besoin pour affronter les États-Unis.
• L’APL poursuivra la mise en place d’installations militaires hors de ses frontières et cherchera à obtenir les accès lui permettant de consolider sa puissance et protéger les intérêts de la Chine à l’étranger. Si cette politique d’expansion militaire progresse de façon inégale, Pékin adaptera probablement son approche pour répondre aux préoccupations locales, tout en s’efforçant d’améliorer les relations avec les pays qui lui sont favorables et à faire progresser ses objectifs en matière d’implantation à l’étranger. Outre le développement de sa base militaire à Djibouti, Pékin chercherait à établir des bases au Cambodge, en Guinée équatoriale et dans les Émirats arabes unis. […]
Espace
[…] L’APL continuera d’intégrer les services spatiaux – tels que la reconnaissance et le positionnement par satellite, la navigation et le chronométrage – et les communications par satellite dans ses armes et ses systèmes de commandement et de contrôle, afin de diminuer l’avantage américain en matière d’information militaire. […]
• […] Les opérations de contre-espace feront partie intégrante des campagnes militaires potentielles de l’APL, et la Chine dispose d’armes spatiales destinées à cibler les satellites américains et alliés. L’APL met en service de nouvelles armes antisatellites [Asat] terrestres et spatiales destructrices et non destructrices.
• La Chine a déjà déployé au sol un arsenal sophistiqué, notamment des systèmes de guerre électronique, des armes à énergie dirigée et des missiles antisatellites destinés à perturber, endommager et détruire les satellites visés. La Chine a également procédé à des tests technologiques en orbite terrestre qui prouvent sa capacité à utiliser de futures armes dans et depuis l’espace.
Technologie
[…] Pékin dispose d’une variété d’outils, de l’investissement public à l’espionnage, pour améliorer ses capacités technologiques, protéger les entreprises nationales de la concurrence étrangère et faciliter leur essor mondial. […]
• La Chine poursuivra ses efforts pour acquérir des informations ainsi que des compétences scientifiques et technologiques étrangères, en recourant largement aux collaborations et aux partenariats scientifiques, aux investissements et aux acquisitions, au recrutement de talents, à l’espionnage économique et au cybervol pour obtenir et transférer des technologies et des connaissances techniques.
• Le ralentissement de l’économie obligera probablement Pékin à choisir « entre le beurre et les canons », entre l’investissement dans le développement technologique et sa politique industrielle. […] Bien que nous n’ayons pas encore vu Pékin faire de tels compromis en matière de technologie, il semble cependant que le gouvernement chinois réévalue le programme « nouvelles routes de la soie ». Les prêts engagés pour son financement ont diminué au cours des cinq dernières années, mais de nouveaux prêts et ressources restent mobilisables pour financer les projets prioritaires de la Chine et de ses partenaires. […]
La domination de la Chine dans l’extraction et le traitement de plusieurs matériaux stratégiques, comprenant les métaux de terres rares, place les États-Unis en position de faiblesse.
• La Chine est à la pointe de l’investissement dans le marché mondial des puces, projetant de construire des dizaines d’usines de semi-conducteurs d’ici à 2024, dont la plupart s’appuient sur des technologies plus anciennes et plus matures. Alors que la Chine ne représentait que 11 % de la capacité mondiale de fabrication de semi-conducteurs en 2019, elle devrait atteindre 18 % en 2025. En raison des contrôles à l’exportation imposés par les pays occidentaux, le Chine se concentre sur la technologie des puces de base à faible capacité, et pourrait devenir une puissance dans ce segment, ce qui rendrait à terme certains acheteurs plus dépendants.
• La domination de la Chine dans l’extraction et le traitement de plusieurs matériaux stratégiques, comprenant les métaux de terres rares, place les États-Unis en position de faiblesse. La Chine pourrait diminuer la quantité disponible de ces minerais stratégiques afin d’en tirer un avantage commercial ou s’en servir dans le cadre d’un conflit politique ou commercial. Une interruption prolongée des approvisionnements contrôlés par la Chine entraînerait des pénuries qui affecteraient la production des industries civiles et de défense des États-Unis et des pays occidentaux. […] Les entreprises chinoises sont en passe de contrôler 65 % du marché des batteries lithium-ion d’ici à 2025 et dominent toute la chaîne d’approvisionnement. La Chine produit 40 % des ingrédients pharmaceutiques actifs [IPA] mondiaux et fabrique 80 % des panneaux solaires. Une part qui devrait dépasser 95 % au cours des prochaines années.
Cybersécurité
Nous estimons que la Chine représente la menace de cyberespionnage la plus étendue, la plus active et la plus persistante pour les réseaux gouvernementaux et ceux du secteur privé américains. Les projets de la Chine et l’exportation de technologies connexes portent atteinte à la libre circulation des informations dans le cyberespace et augmentent les risques d’attaques contre les États-Unis – risque de suppression du contenu de l’Internet américain que Pékin considère comme une menace envers sa souveraineté –, autant qu’ils accentuent l’expansion de l’autoritarisme axé sur la technologie à l’échelle mondiale.
• Si Pékin craignait l’imminence d’un conflit majeur avec les États-Unis, il envisagerait très certainement d’entreprendre des cyberattaques contre les infrastructures stratégiques du territoire américain et les actifs militaires dans le monde entier. Ces attaques destinées à entraver la prise de décision, paniquer la population et gêner le déploiement de nos forces auraient pour but de dissuader l’action militaire américaine. La Chine est très certainement capable de lancer des cyberattaques qui perturberaient les services d’infrastructures essentielles dans notre pays, notamment contre les oléoducs, les gazoducs et les systèmes ferroviaires. […]
• Les opérations de cyberespionnage de la Chine comprennent la compromission des entreprises de télécommunication, des fournisseurs de services gérés et de logiciels largement utilisés, et d’autres cibles qui présenteraient un intérêt pour obtenir des renseignements, mener des opérations d’influence ou attaquer.
Influence
[…] La Chine tente d’exploiter les doutes qui planent sur le leadership américain, de saper la démocratie et a élaboré un plan d’action pour l’Asie de l’Est et dans le Pacifique Ouest, qu’elle considère comme sa sphère d’influence traditionnelle. Pékin tente également d’influencer la politique américaine et d’améliorer son image auprès de nos concitoyens. Il est établi que le gouvernement chinois a voulu s’immiscer dans certaines élections contre des personnalités politiques perçues comme hostiles à la Chine.
• Pékin utilise un éventail sophistiqué de moyens dissimulés, manifestes, licites et illicites pour tenter d’atténuer les critiques américaines, de façonner l’opinion des centres de pouvoir américains en faveur de la Chine et d’influencer les décideurs politiques à tous les niveaux du gouvernement.
La Chine tente d’exploiter les doutes qui planent sur le leadership américain, de saper la démocratie et a élaboré un plan d’action pour l’Asie de l’Est et dans le Pacifique Ouest.
Les dirigeants de la République populaire de Chine pensent probablement que le consensus bipartisan contre la Chine entrave leurs efforts pour influencer directement la politique nationale américaine à son égard. Pékin s’est adapté en redoublant d’efforts pour faire évoluer l’opinion au sein des États et sur le plan local, convaincu que les responsables locaux sont plus souples que leurs homologues fédéraux. Les acteurs de la République populaire de Chine sont devenus plus agressifs dans leurs campagnes d’influence. […] Leurs efforts croissants pour exploiter activement les divisions de la société américaine en utilisant de faux comptes en ligne les rapprochent du manuel d’influence de Moscou.
• Pékin intensifie ses efforts pour façonner le discours public américain, notamment en essayant d’infléchir l’opinion de nos concitoyens sur des questions sensibles ou de souveraineté, telles que Taïwan, le Xinjiang, le Tibet et Hongkong, et en faisant pression sur les opposants politiques. Dans le cadre de ses efforts pour étouffer les critiques, la République populaire de Chine surveille les étudiants chinois à l’étranger afin de déceler des opinions dissidentes, mobilise les associations d’étudiants chinois pour mener des activités en son nom et influence les recherches menées par les universitaires et les experts des groupes de réflexion américains. Ces activités ont consisté à exercer des pressions sur les membres de la famille restés en Chine, à refuser ou à annuler des visas, à bloquer l’accès aux archives et aux ressources du pays et à interrompre ou à supprimer le financement des programmes d’échange.
• La Chine développe et améliore rapidement ses capacités en matière d’intelligence artificielle (IA) et d’analyse de données massives (big data), qui s’étendraient au-delà de l’usage domestique.
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