Attentat de Conflans : les dernières révélations de l’enquête

Selon les informations du « Monde », l’homme qui a décapité Samuel Paty a donné plusieurs centaines d’euros à des élèves du collège en échange d’informations pour identifier le professeur.

 

NDLR: 1ère leçon d’éducation civique : ne pas parler à un étranger au collège, qui pose des questions « bizarres ». Surveiller les réseaux sociaux électroniques, et aussi les réseaux sociaux naturels, trop « prolixes », par volonté de nuire (Brahim Chnina, Sifrioui, Mosquée de Pantin…) ou inadvertance-maladresse. Pour cela, il faut encadrer et activer des capteurs « naturels » de gens à même de détecter les situations à risque, les informations qui ne doivent pas sortir du « cercle des habitués »… 

Par  et  Publié aujourd’hui à 04h41, mis à jour à 10h24

Conflans, Yvelines, le 16 octobre, sur la scène de crime où le professeur d'histoire a été décapité.

Conflans, Yvelines, le 16 octobre, sur la scène de crime où le professeur d’histoire a été décapité. LAURENCE GEAI POUR « LE MONDE »

Trois jours après l’attaque au couteau qui a coûté la vie à un professeur d’histoire-géographie du collège du Bois-d’Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), et dont le corps a été retrouvé décapité, vendredi 16 octobre, non loin de l’établissement scolaire, les enquêteurs ont plusieurs pistes de travail. Mais l’un de leurs enjeux immédiats est d’essayer de comprendre comment l’assaillant, originaire d’Evreux, à plus de 80 km de là, a bien pu identifier sa victime à sa sortie des cours, en cette veille de vacances scolaires.

Le tueur, Abdulhak Anzorov, un jeune homme d’origine tchétchène âgé de 18 ans, abattu de neuf balles par les forces de l’ordre, a-t-il été renseigné très en amont de son passage à l’acte ? Ce qui impliquerait d’éventuelles complicités. Avait-il ainsi des éléments précis sur l’identité et les horaires de travail de l’enseignant de 47 ans, père d’un enfant de 5 ans, qui avait montré des caricatures de Mahomet lors d’un cours d’enseignement moral et civique quelques jours plus tôt ? Ou son assassinat au moyen d’un long couteau de cuisine de 35 cm est-il le seul résultat d’une bouffée individuelle de violence ?

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A ce stade de l’enquête, les deux pistes restent ouvertes. D’après nos informations, un élément pourrait toutefois étayer la seconde hypothèse. Lorsqu’il est arrivé devant le collège du Bois-d’Aulne, vendredi, muni de deux couteaux et d’une arme de poing de type Airsoft, Abdouallakh Anzorov a en effet eu recours à un procédé inhabituel pour un terroriste : nanti de plusieurs centaines d’euros (provenance? Cagnotte jihadiste?), il a abordé des collégiens en leur proposant de l’argent en échange d’informations. La somme a ensuite circulé de mains en mains. L’un des élèves, âgé de 15 ans, a pour cette raison été placé en garde à vue, dimanche.

Rien ne permet de dire à ce jour que le garçon ayant désigné Samuel Paty pouvait imaginer la suite macabre des événements. En tout cas, le mode opératoire d’Abdouallakh Anzorov contribue à rendre particulièrement délicates les investigations pour les policiers de la sous-direction antiterroriste (SDAT) de la police judiciaire et de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Elles s’inscrivent en effet dans un environnement très tendu, dans lequel beaucoup de témoins sont mineurs.

Récente radicalisation

A ce stade de l’enquête, le récit des heures et des jours qui ont précédé la tuerie demeure d’ailleurs peu « stabilisé », comme le confient plusieurs sources interrogées par Le Monde. Les auditions des onze personnes actuellement en garde à vue se chevauchent et se contredisent. Notamment sur le moment du départ d’Evreux du jeune Tchétchène pour Conflans-Sainte-Honorine, ou encore sur la présence ou non dans l’établissement scolaire lors du cours de M. Paty, de l’élève de 13 ans dont le récit a incité son père à lancer un appel à la mobilisation contre l’enseignant sur les réseaux sociaux.

 

Le Monde a toutefois pu reconstituer le fil des événements, tel qu’il est globalement connu de la justice. Selon nos informations, c’est en partie en voiture qu’Abdouallakh Anzorov pourrait ainsi s’être rendu jusqu’en région parisienne, vendredi 16 octobre. Deux de ses amis, âgés de 17 et 18 ans, avec qui il aurait voyagé, se sont rendus spontanément à la police dans la nuit de vendredi à samedi. Ils sont actuellement en garde à vue. Mais il est possible que le jeune Tchétchène ait aussi utilisé un autre moyen de transport, en particulier le train, qui relie Evreux à Conflans-Sainte-Honorine en une heure trente. Un troisième proche du terroriste a par ailleurs été arrêté durant le week-end.

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La police judiciaire explore aussi depuis vendredi la façon dont Abdouallakh Anzorov, né le 12 mars 2002 à Moscou, a pu se radicaliser. Ses proches placés en garde à vue – dont ses parents, son grand-père de 69 ans et un de ses frères âgé de 17 ans – l’évaluent à une période qui varie de six mois à un an. Solitaire, taciturne, amateur de sports de combat, le jeune homme n’était pas connu des services de police jusqu’à son passage à l’acte. Il avait seulement fait brièvement parler de lui lorsqu’il était mineur, pour des faits de dégradation de bien public et de violences en réunion. Faits qui n’avaient donné lieu à aucune condamnation.

D’origine tchétchène, arrivé en France à l’âge de 6 ans selon le porte-parole de la représentation russe à Paris, Abdouallakh Anzorov avait obtenu le statut de réfugié par l’intermédiaire de ses parents, après un recours en 2011 devant la Cour nationale du droit d’asile. Une procédure habituelle pour beaucoup de candidats à l’asile. Sur le cadavre du terroriste a d’ailleurs été retrouvé le titre de séjour qu’il avait obtenu en devenant majeur, en mars. Il était valable jusqu’en mars 2030.

Compte Twitter signalé en juillet sur la plate-forme Pharos

Le principal élément qui permet de dater plus précisément la bascule d’Abdouallakh Anzorov est le compte Twitter avec lequel il a revendiqué l’attentat en publiant une photo de la tête coupée de Samuel Paty accompagnée du message : « Au nom d’Allah, le tout miséricordieux, le très miséricordieux, (…) à Macron, le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaisser Muhammad, calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment. »

Abdouallakh Anzorov avait créé ce compte Twitter en juin, sous le pseudonyme Al-Ansar @tchétchène_270. Ce compte a publié jusqu’à plus de 400 Tweet ces dernières semaines. Le jeune homme y diffusait beaucoup d’extraits du Coran, des commentaires sur diverses actualités, comme le projet de loi contre les séparatismes, et vilipendait les « mécréants ». Il signalait, dans sa phrase de présentation : « Pas de femme en mention ni DM » (un DM est un message privé). Parmi sa centaine d’abonnés se trouvaient de nombreux jeunes d’origine tchétchène, dont certains faisaient référence à l’islam radical.

Ce compte Twitter avait été signalé en juillet sur la plate-forme gouvernementale Pharos, qui permet d’organiser la veille des contenus ou comportements illicites sur Internet. Ce signalement avait ensuite été traité par l’Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication. Ce dernier remonte toutes les informations qui concernent le terrorisme directement à la DGSI, depuis que celle-ci a absorbé l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (UCLAT). Au grand dam de la direction générale de la police nationale qui avait auparavant la main sur ce service. C’est l’UCLAT qui, en France, gère les demandes de protection. Si elle l’avait jugé utile, elle aurait pu, ainsi, en accorder une à Samuel Paty.

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Mais la veille des réseaux sociaux et l’appréciation de la menace par l’antenne locale du renseignement territorial chargée de suivre les tensions au sein du collège du Bois-d’Aulne, début octobre, ne sont pas allées dans ce sens. Selon une note transmise aux autorités compétentes, le 12 octobre – dont Le Monde comme d’autres médias a eu connaissance –, l’éducation nationale a très vite entendu le professeur après l’émoi suscité par son cours. Des élèves et des parents ont aussi été auditionnés. Or, à l’issue de cette médiation, l’enquête interne a conclu que Samuel Paty avait agi de manière appropriée. La situation se serait alors calmée au sein de l’établissement, selon le renseignement territorial.

Une note qui semble avoir sous-estimé l’impact qu’ont pu avoir, en parallèle, plusieurs messages et vidéos diffusés sur les réseaux sociaux, notamment par Brahim C., le père d’une élève de 4– depuis placé en garde à vue – ayant pour professeur Samuel Paty. D’après les éléments divulgués par le procureur antiterroriste Jean-François Ricard, lors d’une conférence de presse, samedi, trois vidéos ont particulièrement contribué à emballer les réactions sur les réseaux sociaux contre l’enseignant.

Trois vidéos

La première date du 7 octobre. Dans cette vidéo diffusée sur Facebook, on y voit le père de l’adolescente donner une première version des faits tels qu’ils lui ont été rapportés par sa fille de 13 ans. D’après lui, celle-ci lui aurait confié que M. Paty avait demandé aux élèves de sa classe de confession musulmane de lever la main, puis de sortir de cours s’ils ne souhaitaient pas voir les images qu’il allait montrer. Notamment une image du « prophète nu ». Offusquée par cette démarche, l’adolescente se serait rebellée et aurait été exclue. Le père appelle alors une première fois à la mobilisation contre l’enseignant.

Dans une deuxième vidéo, diffusée le 8 octobre, le père de l’élève se filme avec le même récit des faits. Mais cette fois il est beaucoup plus remonté. Il qualifie l’enseignant de « voyou », et appelle encore plus violemment à la mobilisation : « Si vous voulez qu’on soit ensemble et qu’on dise stop, touchez pas à nos enfants, envoyez-moi un message [il donne alors son numéro de portable]. » Le nom de Samuel Paty et l’adresse du collège de Conflans sont livrés dans un texte à part.

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Une troisième vidéo, publiée le 12 octobre, a enfin fortement contribué, selon la justice, à donner du crédit aux propos du père et de sa fille. Celui qui tient la caméra, cette fois, est un islamiste connu de longue date des services de renseignement : Abdelhakim Sefrioui. Cet activiste propalestinien radical et antisioniste virulent est un vieux routier du Collectif Cheikh Yassine (l’un des fondateurs du Hamas). Dans cette vidéo tournée devant le collège du Bois-d’Aulne, il est accompagné de l’élève de 13 ans. « Même les élèves non musulmans » ont été choqués, assure alors la jeune fille à qui il est demandé à nouveau un récit des faits. Abdelhakim Sefrioui a depuis été placé en garde à vue, ainsi que sa femme.

Dimanche soir, les enquêteurs n’étaient toutefois pas en mesure de déterminer avec certitude si l’adolescente dans la vidéo avait été véritablement présente lors du cours de Samuel Paty. Selon nos informations, la jeune fille était officiellement « malade », les 5 et 6 octobre, jours où l’enseignant a dispensé ses cours d’éducation civique à plusieurs classes de 4e. L’élève a fait ensuite l’objet d’une exclusion de deux jours en fin de semaine pour des motifs de comportements et de retards répétés qui « n’étaient pas en lien » avec l’incident rapporté sur les caricatures du prophète Mahomet, d’après une source judiciaire.

L’enquête a permis par ailleurs d’établir que son père avait une demi-sœur qui compte parmi les Françaises parties dans la zone irako-syrienne. La justice tente de savoir si elle a pu avoir une influence quelconque.

Plainte pour « diffusion d’images pédopornographiques »

Brahim C., n’a en tout cas pas limité son activisme aux réseaux sociaux. Il a pu rencontrer la principale du collège, le 8 octobre. Lors de ce rendez-vous, il était accompagné du militant Abdelhakim Sefrioui. Et cet entretien n’a pas permis de calmer les tensions. Les deux hommes ont réclamé de façon virulente l’exclusion de l’enseignant, sous peine de mobilisation et de manifestation devant l’établissement scolaire.

Au soir du 8 octobre, Brahim C. a décidé en outre d’aller déposer plainte avec sa fille au commissariat pour « diffusion d’images pédopornographiques ». L’affaire a été prise suffisamment au sérieux pour qu’une enquête soit rapidement ouverte et que des auditions aient lieu. A cette occasion, M. Paty a été entendu et il s’est défendu de toute mauvaise intention lors de son cours. Il a assuré avoir seulement proposé à ses élèves de détourner le regard s’ils ne souhaitaient pas voir les images qu’il allait montrer. Choqué par la démarche du parent d’élève, il a alors déposé plainte à son tour pour diffamation.

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Convoqués à nouveau après plusieurs auditions d’autres personnes du collège, Brahim C. et sa fille ne se sont jamais présentés au commissariat. Entre-temps, leurs vidéos ont fini par arriver par le biais des réseaux sociaux jusqu’au quartier populaire de la Madeleine, à Evreux, où résidait Abdouallakh Anzorov. La première vidéo du père a notamment été partagée par le compte Facebook de la mosquée de Pantin (Seine-Saint-Denis), un lieu de culte très influent en petite couronne parisienne, où a longtemps exercé de façon assumée un imam d’obédience salafiste, et dont le compte est suivi par près de 100 000 personnes.

Interrogé par Le Monde, M’hammed Henniche, le secrétaire général de l’Union des musulmans de Seine-Saint-Denis (UAM 93), très lié à cette mosquée, défend ce choix. « Dans sa première vidéo, Brahim C. témoignait sous son vrai nom et donnait son numéro de portable. Nous avons considéré que c’était un gage de sincérité, justifie-t-il. Mais quand nous avons vu qu’Abdelhakim Sefrioui entrait dans le jeu, nous nous sommes arrêtés là. Nous nous sommes tous dit que ça pouvait conduire à des situations comme celle d’Hassen Chalghoumi [ancien imam de Drancy qui vit aujourd’hui sous protection]. Nous ne pensions pas que cela amènerait jusqu’à un attentat, mais nous étions convaincus que ça allait mal finir. »

Elise Vincent et Nicolas Chapuis

 

2 Commentaires

  1. En d’autres termes, ce sont de vils collabos qui se vendent aux plus offrants, pour ne pas dire autre chose, et en rien des idéalistes. Voilà qui clarifie un point!

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