La gauche est vent debout contre la droite parce que son statut d’intouchable est battu en brèche. Le statut du Commandeur est brisé. Là où la gauche était hégémonique, son statut est désormais remis en cause.

« Vous n’avez pas le monopole du cœur » est une phrase choc prononcée par Valéry Giscard d’Estaing le 10 mai 1974, au cours du débat télévisé de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle française de 1974.

On peut dire aujourd’hui que la gauche n’a plus le monopole du coeur, mais aussi de l’information, qu’elle n’a plus le monopole de la culture et qu’elle n’a plus le monopole de l’humanisme ; pire encore, elle serait devenue l’antithèse de toutes les valeurs morales.

Parce qu’elle est mise à nu, elle se révolte et crie au scandale. Elle va se rouler par terre, manifester, vociférer, mais plus personne n’est dupe.

L’affaire de Canal+ et le cinéma d’opinion constituent l’un des épisodes de ce déclin. C’est ce qui explique la virulence de ces tartuffes qui ne font plus illusion.

Travailleuse du sexe, producteurs télé, historiens de l’art… Qui sont vraiment les 2000 signataires de la pétition anti-Bolloré ?

Parmi les frondeurs de la tribune, nombreux sont ceux qui ne travaillent pas pour le cinéma. Par ailleurs, certains s’estiment floués par un appel au boycott d’UGC ajouté sans prévenir. Nous avons analysé la pétition nom par nom. Elle réserve beaucoup de surprises.

En bons communicants, les auteurs de la « tribune anti-Bolloré » mettent régulièrement en avant le nombre de signatures recueillies. Au dernier décompte, il y en avait plus de 2 400, alors qu’au début de la semaine, on en recensait 600. Mardi 19 mai, cette onde de choc a poussé la ministre de la Culture, Catherine Pégard, à s’exprimer sur le sujet. Au-delà des acteurs connus du grand public, tels Blanche Gardin, Adèle Haenel, Juliette Binoche, Anna Mouglalis, Swann Arlaud, Charles Berling, Agathe Bonitzer ou Jean-Pascal Zadi, le texte présente tous les signataires comme des professionnels du cinéma.

Cette affirmation a étonné plusieurs grands producteurs contactés par Le Figaro. En épluchant en diagonale la liste des frondeurs, ils ont seulement reconnu une poignée de noms. Dans ces personnalités figurent Laetitia Gonzalez, productrice importante du cinéma d’auteur contemporain à la tête des Films du Poisson (on lui doit aussi la nouvelle série Etty , de Hagai Levi, sur Arte), la scénariste Delphine Agut, nominée aux César pour L’Histoire de Souleymane ou Amélie Bonnin, réalisatrice du merveilleux Partir un jour avec Bastien Bouillon et Juliette Armanet.

Des signataires à regrouper en plusieurs catégories

Alors qui sont réellement ces 2 400 signataires ? Pour comprendre, nous avons passé vingt heures entre le 19 et le 20 mai à éplucher la liste, nom par nom. Pour ceux qui se présentent comme scénaristes, réalisateurs, acteurs, chefs décorateur, producteurs, premiers ou seconds assistants, il faut vérifier sur la plateforme Imdb, la bible du cinéma mondial. Pour les autres, les responsables de festivals, les patrons de salles de cinéma et tous ceux qui se présentent succinctement comme « administrateur », « recherchiste », « coordonnatrice de projet » ou « délégué général », il faut chercher sur internet. D’emblée, on sursaute. Dans les noms commençant par « A », on découvre Romy Alizée qui s’affiche comme photographe et travailleuse du sexe. Ça commence bien. Plus sérieusement, on peut regrouper les signataires en plusieurs catégories.

La première n’a aucune accointance avec le cinéma. Ses signataires travaillent pour des émissions télévisées, dans le milieu universitaire, pour des concerts, des clips, de l’art contemporain, des spectacles pour enfants, du théâtre et même au ministère de la Culture. Dans ce premier groupe, on trouve des producteurs de télévision qui ont, par exemple, travaillé sur Rendez-vous en terre inconnue, la plasticienne Anouck Everaere, un directeur artistique du Centre Pompidou, Mathilde Girard, qui signe la photo des clips du trio LEJ, ou l’habilleuse Ambre Amagat, qui a collaboré avec Theodora et le rappeur marseillais Jul. Dans les signatures les plus récentes, on note le danseur Yann Nathan. Sur Imdb, il est uniquement cité pour le clip d’Angèle What You Want. On remarque aussi des historiens de l’art et une vidéaste de films institutionnels. Un second groupe rassemble les « fantômes », ceux dont le nom est introuvable sur internet. Heureusement, ils sont peu nombreux.

Un appel au boycott des cartes UGC ajouté sans prévenir

À l’inverse, les milieux du court-métrage et du documentaire sont massivement représentés. Comme la scénariste et réalisatrice Cécile Allegra, prix Albert Londres en 2015, ils forment plus du tiers de la pétition. Les gens qui travaillent dans les festivals sont également nombreux. Les membres du collectif de travailleurs précaires Sous les écrans ont signé, ainsi que d’autres qui travaillent pour le Festival de Cannes, le festival des Trois Continents, le festival du Cinéma du réel, le festival des films à Belfort.

Chez les exploitants, on remarque le nom de Sylvie Buscail, qui représente Ciné32, l’association de quinze cinémas dans le Gers. Au premier abord, la position de ces patrons de salles semble un peu schizophrène. Sur le site Désarmer Bolloré qui poste la pétition, la fin du texte appelle le « public, cinéphiles, professionnel-les, ou simplement citoyen, contre le rachat d’UGC et contre l’emprise grandissante de l’extrême-droite. Pour ce faire : Résiliez vos cartes UGC. » Or, ces cartes illimitées sont très utilisées dans les salles art et essai, qui diffusent des films de la diversité. « Quand j’ai signé la pétition avant Cannes , il n’y avait pas cette phrase et ce n’est pas du tout l’esprit initial. Je le découvre et je désapprouve. Il faut que les gens aillent au cinéma et dans celui de leur choix, nous dit François Aymé, patron du cinéma Jean Eustache à Pessac, en Gironde. Lui a signé car il s’inquiète pour UGC : « Ce circuit défend plus que d’autres, le cinéma d’auteur. Si sa programmation change à cause de son nouvel actionnaire, ce ne sera pas anodin. » Comme d’autres, il n’a pas été prévenu de cet ajout qui risque d’avoir des conséquences catastrophiques sur les entrées des salles en France. Contactés par Le Figaro, les responsables du site comme les organisateurs de la pétition n’ont pas donné suite.

Dans les signataires de cette pétition hébergée par le quotidien Libération, on trouve aussi une poignée de journalistes. Outre un reporter qui dit travailler chez Canal+, la plupart signent dans des médias spécialisés : Les Inrocks, le magazine Trois Couleurs de MK2, Deuxième page, média féministe intersectionnel, Sorociné, média cinéma féministe, la revue Positif et Les Cahiers du cinéma.

Il faut que les gens aillent au cinéma et dans celui de leur choix

François Aymé, patron du cinéma Jean Eustache à Pessac, en Gironde
In fine, on déniche des personnes dont le nom figure aux génériques de films sortis en salle. En dehors des retraités, dont la grande époque remonte aux années 1980 et 1990 avec des longs-métrages comme La Cité des enfants perdus, de Jean-Pierre Jeunet (1995), l’immense majorité a travaillé sur très peu de films. Sur Imdb, on compte un, deux, trois projets avec de longues pauses entre chaque. Beaucoup n’ont plus travaillé au cinéma depuis le Covid. C’est le cas de cet ingénieur son au générique de Taxi 4 (2007), Taken (2008) et de Frantz, de François Ozon (2016). De cette technicienne dont le dernier film est Raid Dingue de Dany Boon (2016). Ou de cet acteur qui, de toute sa carrière, n’a joué que dans deux films au cinéma, Guillaume et les enfants à table, en 2013, et Les Crevettes pailletées, en 2019.

Au bout de ces heures de recherche, on comprend la difficulté de percer puis de durer dans cette industrie. Au final, la grande majorité des frondeurs a pris zéro risque car ils ne sont pas au cœur de la production cinématographique. Les 260 000 personnes qui travaillent eux réellement dans la filière, et dont les postes sont aujourd’hui mis en danger par cette pétition, apprécieront. Cela attire encore plus la lumière sur les rares signataires qui enchaînent les succès au box-office. Ce sont eux qui risquent les foudres de Maxime Saada, président du directoire de Canal+. Leur position est difficilement tenable car pour travailler sur des films comme L’Amour ouf, Le Règne animal, La Venue de l’avenir ou L’Histoire de Souleymane, ils ont bénéficié de l’aide financière de Studio Canal. Selon nos informations, un célèbre acteur et réalisateur aurait déjà téléphoné à Canal+ pour faire amende honorable. « J’avais mal lu le texte », aurait-il dit. Contacté par Le Figaro, il n’a pas donné suite. Pour l’heure, son nom figure toujours dans la liste. « Quand le feu est mis à la prairie, ça atteint tout le monde », commente froidement un grand patron du 7e art.

JForum.Fr et le Figaro

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