La confrontation entre la Turquie et Israël : quelques enseignements qu’Israël doit tirer.
La confrontation entre la Turquie et la Russie accentue l’instabilité au Moyen-Orient en réduisant d’autant la possibilité de mettre un terme à l’actuelle crise interminable en Syrie et d’affronter l’Etat Islamique avec succès. Israël peut déduire un certain nombre de leçons tactiques et stratégiques de cet affrontement russo-turc et, dans ce cadre, devrait aussi souligner qu’on ne pourra pas réunifier la Syrie et que l’ensemble de la zone doit être stabilisée à travers une redéfinition et un redécoupage des frontières, peut-être dans un cadre fédératif.
Pourtant, indépendamment de la solution à trouver, le premier enseignement à tirer de la confrontation turco-russe pour toutes les parties impliquées en Syrie est que dans ce Moyen-Orient aussi complexe, on ne devrait pas permettre à la rivalité entre deux parties de rendre une tièrce partie plus acceptable. En d’autres termes et en même temps, l’opposition à l’implication russe en Syrie ne peut pas déboucher sur le fait de concevoir que l’Etat Islamique ou le Front al Nusra pourraient légitimement remplacer Assad. Le défi, alors, consiste à trouver la bonne stratégie globale, soutenue par une détermination sans faille, les ressources et les forces terrestres nécessaires pour combattre simultanément Assad et les forces djihadistes salafistes en Syrie et en faisant cela, pour créer une réalité viable sur ce théâtre d’opérations.
Une image prise sur le vif, à partir d’une vidéo, montre l’avion de combat russe en flammes, en train de brûler après s’être fait tirer dessus près de la frontière turco-syrienne, dans la province d’Hatay, le 24 novembre 2015. L’incident fait craindre un nouveau pic majeur dans les tensions entre deux protagonistes de premier plan de cette guerre civile en Syrie qui dure depuis plus de 4 ans. AFP PHOTO / IHLAS NEWS AGENCY ***TURKEY OUT*** / AFP / IHLAS NEWS AGENCY / –
Israël n’est pas partie prenante du bouleversement en cours au Moyen-Orient et n’y joue presque aucun rôle actif. Que ce soit parce que l’Etat Juif n’avait pas le choix ou que ce soit dicté par les circonstances, la politique israélienne a, jusqu’à présent, favorisé une posture consistant à s’asseoir sur le banc de touche et à observer en coulisse comment les choses évoluent. Indépendamment des questions consistant à savoir si c’est une sagesse fondamentale qui oriente cette politique, les événements actuels obligent Israël à internaliser et comprendre les opportunités et les risques émergents dans son proche environnement. En effet, dans une région qui doit, en commun, s’adapter à de nouveaux modèles de comportement – reflétant des changements fréquents dans l’équilibre délicat entre les très nombreux acteurs impliqués – un nouveau chapitre s’inaugure sur ce terrain complexe, avec la première confrontation militaire entre la Turquie et la Russie. Le fait que la Turquie abatte l’avion russe SU-24 a, à la fois, mis en lumière et aggravé les contradictions et l’état des forces en présence aux niveaux bilatéral et international.
Les responsables de l’armée russe observent alors que des soldats turcs transportent le cercueil du pilote russe dont l’avion a été abattu par les avions de l’armée de l’air turque, Ankara, 30 Novembre 2015. Photo: AFP / Turkish Army Press Office
Par-dessus tout, c’est un affrontement entre deux pays dont les relations sont fondées sur une rivalité historique qui est sans rapport direct avec le contexte présent. Les Russes et les Turcs se sont, par le passé, engagés dans les conflits militaires de grande envergure où l’un et l’autre envisageaient ces luttes pour le contrôle et l’influence dans des régions cruciales, en particulier les Balkans et la Mer Noire, et Ankara perçoit Moscou comme une menace palpable contre ses intérêts. Les politiques suivies par les dirigeants actuels ne font qu’illustrer de telles tensions. Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine incarnent tous deux des leaders agressifs et ambitieux guidés par le désir de transformer leurs pays respectifs au niveau des puissances qu’ils représentaient auparavant. En effet, les deux chefs d’Etat ont été surnommés « le Sultan » et le « Tsar », incarnant le personnage que chacun d’entre eux cherche à devenir.
Deuxièmement, cette difficile relation déjà lourdement chargée entre la Turquie et la Russie est affectée par des considérations stratégiques et des intérêts politiques relatifs à la réalité présente au Moyen-Orient et en Europe. Ces deux pays connaissent de nombreuses divergences concernant la crise en Syrie et la solution qui serait préférable pour en sortir. Alors que la Turquie a adopté comme but ultime la chute d’Assad du pouvoir, la Russie voit le maintien du règne d’Assad comme la condition nécessaire à la promotion de la stabilité pour cet Etat qui s’est déjà effondré et pour la préservation de ses propres intérêts au Moyen-Orient.
Bien que ces deux pays s’opposent formellement à l’Etat Islamique et cherchent à l’affaiblir, en réalité, ils l’utilisent pour donner une certaine légitimité à leurs activités en Syrie, qui font partie intégrante d’efforts de bien plus haute importance pour chacun d’entre eux : les efforts menés par la Turquie contre les Kurdes et les efforts de la Russie contre les groupes d’opposition qui ne s’alignent pas sur l’Etat Islamique (mais dont la majorité est soutenue par la Turquie). Dans le contexte de la crise en Ukraine et de l’opposition unifiée de l’Occident contre Poutine (donc par les membres de l’OTAN qui sont virtuellement les alliés de la Turquie), les conflits d’intérêts entre la Turquie et la Russie en Syrie, en plus de l’opposition ferme de la Turquie à l’intervention russe en Syrie, placent ces deux pays sur une trajectoire de collision.
Sans aucun doute, le confrontation entre la Turquie et la Russie accentue l’instabilité dans la région en réduisant d’autant les possibilités de mettre un terme à la crise en cours en Syrie et d’affronter avec succès l’Etat Islamique. Cela étant dit, une diversité de scénarios à venir, dans cette confrontation turco-russe est désormais possible, qui vont de la retenue dans cet affrontement et au retour vers des relations normales, à l’hostilité mutuelle diplomatique et économique (comme c’est déjà le cas dans les relations israélo-turques), à l’escalade militaire ( comme par le lancement de missiles S-400 pour descendre un avion turc, une cyber-attaque ou des actions militaires plus profondes). Il est difficile d’évaluer quel est le scénario le plus probable, mais la Turquie commence à peine à comprendre que le fait d’abattre cet avion russe est une étape lourde de conséquences. Erdogan a exprimé sa volonté de diffuser des excuses voilées et les deux parties doivent commencer maintenant à se comporter avec prudence. De plus, même à ce stade et indépendamment des différents scénarios adoptés, Israël peut déduire un certain nombre de leçons et d’aperçus sur cette confrontation.
Les enseignements tactiques
D’abord et avant tout, l’interception de l’avion russe met en lumière la marge de manoeuvre minimale d’erreur qu’on puisse tolérer ; en même temps, les Turcs auraient pu exercer de la retenue et s’abstenir d’abattre l’avion russe. Les images radar indiquent que l’avion russe est bien effectivement entré dans l’espace aérien de la Turquie, mais que sa pénétration était négligeable (elle a duré seulement 10 à 17 secondes) et elle ne reflétait aucune intention hostile envers la Turquie. L’avion n’a pas été intercepté accidentellement, mais il n’est très clair de savoir qui a donné l’autorisation finale de cette interception. En Israël, on doit faire des efforts pour s’assurer qu’une telle autorité demeure bien au plus haut niveau politique et militaire possible.
Le déroulement des événements, à partir du moment où la décision a été prise d’intercepter l’avion, met en lumière le besoin d’assurer les conditions maximales de contrôle sur la chaîne de décision à l’avenir, concernant les événements contenant la potentialité d’une escalade dans laquelle Israël puisse être empêtré. Bien qu’il existe en Israël des mécanismes de contrôle de toute escalade qui soient suffisamment efficaces, et que tout événement guerrier ne conduise pas nécessairement à une guerre de grande ampleur, Israël doit, quoi qu’il en soit, développer une pensée stratégique concernant les mécanismes permettant de contenir une escalade potentielle et de conclure des campagnes militaires, même après une action déclenchée préventivement ou de façon réactive que l’on considère d’importance cruciale.
Au niveau de la coordination avec la Russie, depuis son implication en Syrie, Israël doit maintenir l’entente réalisée avec la Russie en octobre 2015 et envisager si elle doit maintenant être renforcée, à la lumière des leçons tirées de l’incident à la frontière turque. De plus, le stationnement de systèmes de missiles S-400 à Latakia (Syrie) change les règles d’engagement dans l’espace aérien autant pour Israël que pour d’autres et requiert l’instauration d’un mécanisme strict afin d’empêcher une collision israélo-russe de cet acabit. Israël, actuellement, ne connaît pas de points de frictions particuliers avec la Turquie (hormis le passif), mais doit néanmoins en déduire les bonnes leçons qui s’imposent.
La Turquie a prouvé avoir la gâchette facile et qu’elle met ses menaces à exécution : il y a approximativement deux ans, la Turquie a prévenu qu’elle intercepterait tout avion qui violerait sa souveraineté. A l’avenir et en se fondant sur de précédents affrontements ( comme dans le cas de la flottille de Gaza en 2010), il est important qu’Israël garde pleinement à l’esprit cet événement de potentielle confrontation avec une flottille turque ou un avion turc qui puisse s’approcher à l’avenir des côtes ou des frontières israéliennes.
La leçon stratégique
La question suivante, par conséquent, concerne la décision israélienne à prendre et si le pays doit ou non choisir un camp dans ce conflit en cours entre la Turquie et la Russie et si oui, quel camp choisir. Si on fait exception des attaques aériennes qu’on lui attribue contre des transferts d’armes de haute gamme de Syrie au Hezbollah au Liban, Israël n’est pas un acteur central dans le conflit interne en Syrie ou parmi les parties extérieures impliquées et l’Etat Hébreu ne prend certainement pas part à la confrontation actuelle entre la Turquie et la Russie. Cependant, une évaluation des intérêts israéliens concernant cet affrontement révèle une réalité complexe.
D’un côté, à un niveau bilatéral, Israël aurait un intérêt très net à soutenir Moscou, Les deux pays jouissent de relations positives, bien établies et stables et ont, jusqu’à présent, réussi à naviguer avec succès au-dessus du bourbier engendré par la présence russe en Syrie. De plus, la relation entre Israël et la Turquie sous la férule d’Erdogan est instable et, depuis 2009, s’est caractérisée par une hostilité continuelle qu’il sera de toute évidence difficile d’assouplir, tant qu’Erdogan demeure la force dominante dans la chaîne de décision de l’arène turque. Prendre le parti de la Russie apporte aussi des bénéfices économiques à Israël, alors que la Russie impose des sanctions économiques à la Turquie, là où Israël est en mesure de fournir la Russie par un remplacement partiel de la Turquie en matière d’agriculture, de tourisme et dans bien d’autres domaines.
D’un autre côté, être réellement aux côtés de la Turquie, qui s’oppose à l’axe radical (chiite) en Syrie servirait bien mieux les intérêts stratégiques, logiques et fondamentaux d’Israël. Les opérations russes en Syrie, sous la couverture de la « lutte contre Daesh », fournissent un sceau international qui consiste à approuver l’intervention des pires ennemis d’Israël et les plus dangereux : l’Iran, le Hezbollah et le régime Assad, leur « passeur ».
Dans ce cadre, la Turquie et Israël partagent un intérêt commun, qui comprend l’éviction d’Assad du pouvoir, l’affaiblissement de la domination iranienne en Syrie et le revers qui en résulterait pour le Hezbollah. Un signal turc de volonté de travailler en coopération avec Israël pour répondre à ces menaces et défis et de réduire, par conséquent son hostilité envers Israël, pourraient remettre sur la table d’autres questions qui ont le potentiel d’apporter des bénéfices mutuels, tels que l’ouverture du marché turc au gaz israélien ( un besoin qui va augmenter avec la réduction des livraisons de Gaz russe à la Turquie) ; une amélioration de l’intégration d’Israël dans les activités de l’OTAN (qui a rencontré des difficultés à cause de l’opposition de la Turquie) ; et le retour de la Turquie vers un rôle d’acteur plus positif et central dans le processus politique entre Israël et les Palestiniens, ainsi que le monde arabe en général ( qui a un grand besoin de manoeuvre créative pour rompre avec l’impasse actuelle).
Peut-être que les intérêts contradictoires d’Israël dans le cadre de l’actuelle confrontation entre la Turquie et la Russie peut aussi faire la lumière sur ce qui représente l’objectif le plus important du moment, également pour les Etats-Unis et l’Union Européenne : la formulation d’une stratégie claire qui mènerait, soit simultanément, soit tour à tour, à l’affaiblissement et à la suppression de deux forces négatives opérant en Syrie : le régime Assad d’un côté et l’Etat Islamique de l’autre.
Trouver une solution à la crise en Syrie requerra une action conjointe, incorporant des efforts à la fois militaires, diplomatiques et politiques. La créativité d’Israël dans ce cadre pourrait mettre l’accent sur l’incapacité à réunifier la Syrie et le besoin de stabiliser la zone toute entière à travers un redécoupage des frontières, peut-être à l’intérieur d’un cadre fédératif. Indépendamment de la solution à trouver, les enseignements à tirer de la confrontation turco-russe pour toutes les parties impliquées en Syrie est que, dans ce Moyen-Orient complexe, la rivalité entre deux parties ne doit pas permettre de finir par considérer une tierce partie comme acceptable.
En d’autres termes, le désir d’affaiblir l’Etat Islamique ne devrait pas rendre plus acceptable le régime Assad soutenu par l’Iran et, en même temps, l’opposition à l’implication russe en Syrie ne peut pas faire en sorte que l’Etat Islamique ou le Front Al Nusra apparaissent comme des remplaçants légitimes de Bachar al Assad. Le défi, par conséquent, consiste à trouver la bonne stratégie globale, appuyée à une détermination sans faille, aux ressources et aux forces terrestres nécessaires pour combattre simultanément Assad et les forces djihadistes salafistes en Syrie et, ce faisant, pour créer une réalité viable dans cette arène politique.