Ce qu’Israël doit retenir de la crise grecque

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La crise socioéconomique grecque actuelle n’est pas seulement le résultat de la mauvaise gestion des nombreux gouvernements grecs successifs. Diverses décisions de l’Union Européenne ont aussi apporté une énorme contribution à cette calamité. Comme la plupart des bouleversements majeurs dans le monde, celui-ci également livre d’importants enseignements à Israël. La question relative à la crise grecque ne consiste pas à se demander si elle aura ou pas un impact immédiat sur la réalité israélienne, mais plutôt ce qu’Israël apprend de cette affaire de crise grecque.

En Europe, l’essentiel de l’attention au sujet de la crise grecque s’est concentré sur les aspects financiers de la crise. Les questions qu’on entend souvent sont : “Est-ce que la Grèce va devoir quitter la Zone Euro?”, “ Quels seront les impacts financiers sur l’Euro?”, et “Comment est-ce que tout cela va affecter d’autres aspects de la vie de l’Union Européenne?”. L’accord de compromis le plus récent (le 13 juillet au petit matin) ne change pas grand chose aux problèmes structurels de la Grèce.

Cette focalisation forte sur les problèmes financiers est à courte vue et unilatérale. Il y a des aspects politiques à cette crise qui, sur le long terme, peuvent devenir plus cruciaux. Il suffit de se rappeler que lors de la Conférence de Yalta en 1945, Staline et Churchill ont débattu de leurs sphères d’intérêts dans l’Europe d’après-guerre. Staline a cédé aux exigences britanniques, disant qu’alors que les pays des Balkans seraient sous le contrôle de l’Union Soviétique, la Grèce resterait presque entièrement sous celui de la Grande Bretagne[1].

Le chaos en Grèce peut avoir d’énormes retombées politiques. L’influence russe croissante à l’intérieur du pays pourrait avoir valeur de nuisance substantielle pour l’Ouest. L’influence chinoise, bien que considérée comme moins probable, pourrait même être encore pire. Pour l’OTAN, la Grèce est très importante et ce pour de nombreuses raisons. Il y a, par exemple, une base navale de premier plan de l’OTAN, en Crète, à Souda Bay[2]. La Grèce n’a pas toujours été un partenaire amical. Dans les années 1980, le Premier Ministre d’alors, Andreas Papandreou déclarait que les buts de sa politique étrangère se fondait sur son refus d’être un “Etat-client de l’Occident[3]”.

Un observateur étranger m’a demandé récemment s’il “était conceivable que des terroristes grecs puissent commettre des attentats contre l’UE, soit à Bruxelles soit ailleurs. J’ai d’abord été décontenancé par cette question, mais en lui prêtant un peu d’attention, j’ai répondu que bien que ce soit hautement improbable, ce n’était pas, en soi, tolatement inconcevable. Le groupe terroriste marxiste-léniniste Novembre 17, particulièrement dangereux, par exemple, a fait 23 victimes, dont des Grecs, autant que des diplomates américains, britanniques et turcs, au cours de ses activités entre 1975 et 2002[4].

Je me suis souvenu des années où je travaillais en Grèce à la fin des années 1990. J’étais alors conseiller stratégique du président de l’une des plus grosses corporations du pays, qui n’était pas sous le contrôle de l’Etat. Comme il avait fréquemment des contraintes de temps, je l’accompagnais de temps en temps à l’aéroport. Nous pouvions ainsi avoir une conversation tranquille dans la voiture, un modèle prestigieux de l’un des fabriquants italiens de voitures de luxe. Je doutais qu’il puisse y avoir une autre voiture identique à Athènes. Un garde du corps armé circulait à moto devant nous.

Après avoir atteint l’aéroport, je retournais vers les bureaux de l’entreprise dans la même voiture. Le garde du corps n’avait aucune intention de me raccompagner au bureau – il était engagé pour veiller sur le président et personne d’autre. Au cours de ces traversées de retour, il m’arrivait de songer que les terroristes potentiels ne pouvaient pas savoir que la personne présente dans ce véhicule particulièrement visible n’était pas le président de l’entreprise, mais seulement moi. Cela suscitait en moi un sentiment de malaise mais cela faisait partie de ma réalité en Grèce à cette période.

Il y a des considérations plus terre-à-terre concernant la crise grecque actuelle. Les exportations israéliennes vers l’U.E seront affectées par une baisse supplémentaire de l’Euro. Il y aura des conséquences significatives, puisque l’U.E représente le plus grand marché d’Israël à l’extérieur. On tire aussi d’autres considérations de plus grande ampleur, qui ont moins à voir avec les problèmes internes de la Grèce et plus avec la façon dont l’U.E gère de telles questions. De mes visites fréquentes en Grèce, il y a quinze ans ou plus, il me semblait évident qu’il y avait là d’énormes difficultés économiques, résultant, entre autres, d’une bureaucratie aussi pléthorique qu’incompétente. Ses rangs étaient remplis de partisans des deux partis, qui alternaient dans la capitation du pouvoir politique : le Pasok socialiste et les Nouveaux Démocrates libéraux. En tant qu’étranger, je ne pouvais pas comprendre tous les détails de la corruption substantielle qui régnait, mais je pouvais en ressentir l’impact diffus.

La Grèce a rejoint l’U.E en 1981[5].  Au fil des années, les Eurocrates de Bruxelles doivent avoir compris les problèmes du pays avec bien plus de détails que ne le pouvait un étranger tel que moi. Ils devaient savoir que la Grèce n’était pas un candidat convenable pour se joindre à l’Eurozone dans de telles circonstances, et pourtant c’est bien ce qui est arrivé en 2001[6]. Si la Grèce avait conservé le drachme comme monnaie courante, ses problèmes structuraux seraient progressivement revenus à la surface, au fil du temps, mais ils n’auraient pas mené à une telle catastrophe majeure comme c’est actuellement le cas.

Laisser la Grèce s’y joindre était un signe de l’incompétence et de l’irresponsabilité de l’U.E. Lorsque la crise grecque a éclaté, l’U.E s’est principalement focalisée sur le versant financier du problème, comme s’il ne s’accompagnait pas inmanquablement par un volet social. Si l’U.E avait correctement analysé la situation, elle aurait progressivement facilité la sortie de l’Euro de la Grèce. Les membres de l’Eurozone qui ont prêté de l’argent pour maintenir la Grèce à flot étaient conscients que les chances d’être remboursés étaient proches de zéro. Ils ont sciemment trompé leurs citoyens, cependant, en prétendant qu’il y aurait un retour sur leur investissement.

Le problème grec ne disparaîtra pas facilement. Il n’est qu’une parmi tant d’autres énormes erreurs stratégiques commises par l’U.E. La création de l’Euro dans un système économique sans cohérence éloigne de la soupape de sécurité essentielle que peut être la dévaluation, pour les pays les plus faibles. Une telle mise en place ne convenait vraiment qu’aux pays comme l’Allemagne et les Pays-Bas, qui maintenaient de facto des taux de changes fixes avec leurs anciennes monnaies d’avant l’Euro.

Il y a bien d’autres erreurs stratégiques cruciales que l’UE a faites, qui risquent de se retourner contre elle. L’une a consisté à interrompre les dépenses de défense commune à une période où l’Europe était assez opulente pour devenir militairement indépendante des Etats-Unis. Au lieu d’aller de l’avant vers une plus grande puissance et une meilleure stabilité, les forces militaires européennes ont continué de plonger et de diminuer, en affaiblissant l’U.E[7]. Après les tensions qui se sont renouvelées récemment avec la Russie, la faiblesse militaire européenne devient de plus en plus flagrante.

Une autre erreur stratégique substantielle correspond à l’afflux de millions d’immigrés qui, à l’origine arrivaient presque sans aucun contrôle, pour s’installer dans l’U.E. Beaucoup d’entre eux ont émigré de pays musulmans antisémites et non-démocratiques. Bien que de nombreux immigrants se soient intégrés avec succès, la seule présence de millions d’entre eux qui ne le sont pas continuera de provoquer des problèmes récurrents aux pays européens pour les décennies à venir. L’explosion du djihadisme au Moyen-Orient ne fait déjà qu’aggraver un peu plus ces problèmes.

Au regard de sa politique concernant Israël, il est crucial de comprendre que l’U.E n’a à cœur que ses propres intérêts. Ceux qui prétendent voir émerger une force morale de l’Europe affaiblissent la société israélienne par leur manque de perspicacité.

L’U.E voulait et veut encore infliger de grandes souffrances à la Grèce et à ses citoyens, même si c’est un de ses pays-membres. Cela peut nous aider à comprendre que l’U.E se soucierait encore moins de l’impact que ses conseils pourraient avoir sur Israël. Cela seul est une excellente raison pour n’accorder aucune confiance en l’U.E, mais chercher plutôt à évaluer minutieusement les conseils qu’elle assène et les pressions qu’elle exerce, qui sont, parfois, l’inverse exact des intérêts les plus élémentaires d’Israël.

Par Manfred Gerstenfeld

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Le Dr. Manfred Gerstenfeld a présidé pendant 12 ans le Conseil d’Administration du Centre des Affaires Publiques de Jérusalem (2000-2012). Il a publié plus de 20 ouvrages. Plusieurs d’entre eux traitent d’anti-israélisme et d’antisémitisme.

Adaptation : Marc Brzustowski.

Notes :

[1] Stephen G. Xydis, “Greece and the Yalta Declaration,” American Slavic and East European Review, Vol. 20, No. 1 February 1961, pp. 6-24.

[2] “NMIOTC – NATO Maritime Interdiction Operational Training Centre – Hellas,” NATO-OTAN, 2015.

[3] Marlise Simons, “Andreas Papandreou, Greek Leftist Who Admired and Annoyed U.S., Dies at 77,” The New York Times, 24 June 1996.

[4] Helena Smith, “November 17 terrorist vows return to violence after absconding from prison,” The Guardian, 20 January 2014.

[5] “Greece and the Euro,” European Commission, 4 May 2009.

[6] Ibid.

[7]  Steven Erlanger, “Shrinking Europe Military Spending Stirs Concern,” The New York Times, 22 April 2013.

2 COMMENTS

  1. […] Cette focalisation forte sur les problèmes financiers est à courte vue et unilatérale. Il y a des aspects politiques à cette crise qui, sur le long terme, peuvent devenir plus cruciaux. Il suffit de se rappeler que lors de la Conférence de Yalta en 1945, Staline et Churchill ont débattu de leurs sphères d’intérêts dans l’Europe d’après-guerre. Staline a cédé aux exigences britanniques, disant qu’alors que les pays des Balkans seraient sous le contrôle de l’Union Soviétique, la Grèce resterait presque entièrement sous celui de la Grande Bretagne[1]. […]

  2. excellent article, israel ne doit rien attendre de l’ue c’est évident.
    l’ue est représentée dans la prophétie de daniel par les pieds de la grande statue que le prophéte a vue
    composée a la fois de fer et d’argile, a la fois fort et faible.
    royaume qui sera anéanti., par la pierre qui le pulvérisera.
    qui est la pierre qui devient une montagne? a votre avis.
    je vous laisserai vérifier.

    shalom a tous, dieu bénisse juda et israel tout entier.

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