L’opération charme de Sissi à Bagdad

Le président égyptien s’est rendu dans la capitale irakienne samedi à l’occasion d’un sommet régional, en marge duquel il a mené des entrevues avec le président français, l’émir du Qatar et le Premier ministre irakien.

Accolades, Ray-Ban et tapis rouge. C’est sans aucun doute en ami que Abdel Fattah al-Sissi a été accueilli par Moustafa al-Kazimi, en amont du sommet régional qui s’est tenu samedi à Bagdad. Un allié aux airs de mentor, dont le Premier ministre irakien semble vouloir s’inspirer afin de rétablir le calme sécuritaire après des années d’instabilité. Une complicité tout aussi courtisée côté égyptien, où l’on cherche patiemment à tisser un réseau d’alliés plus large après des années d’isolement. « Sissi s’adresse à l’Irak en tant que partenaire économique, par exemple dans le secteur de l’énergie, sans pour autant vouloir entrer en compétition avec l’Iran ou l’Arabie saoudite », estime Issandr el-Amrani, analyste politique et directeur de la région MENA à la Open Society Foundation. Pour ce dernier, c’est le statut de puissance médiatrice, davantage qu’une influence politique forte, qui intéresse Le Caire.

L’événement n’avait pourtant pas pour objectif de mettre l’Égypte à l’honneur. Encore moins de servir les desseins régionaux du raïs. Bien au contraire, la conférence régionale « pour le partenariat et la coopération » prévoit de placer les acteurs sur un pied d’égalité, afin de tenter une formule qui n’avait pas été essayée depuis des décennies : renouer le dialogue entre d’anciens rivaux, mettre en scène une solidarité arabe et ressouder les rangs face aux défis de demain. Entre autres enjeux, il s’agit de prendre acte du désengagement progressif de la puissance américaine de la région, dont l’appui inconditionnel semble devenu précaire compte tenu des nouvelles priorités de Washington.

Réunis dans la capitale irakienne, les dirigeants et diplomates des Émirats arabes unis, du Qatar, du Koweït, d’Arabie saoudite, de Jordanie, d’Égypte mais aussi de Turquie, d’Iran et de France (seul pays extrarégional) assurent vouloir déployer leurs efforts afin d’aider à la reconstruction de l’Irak, théâtre d’affrontements entre puissances rivales depuis des décennies. Mais derrière les grandes priorités collectives en coulisses, les pays nourrissent leur propre agenda, notamment par le biais des rencontres bilatérales en marge du sommet. Pour l’Égypte, la séquence est surtout l’occasion de poursuivre des efforts amorcés il y a plusieurs années : confirmer un certain nombre de virages, approfondir des alliances et sceller des réconciliations. « Aux yeux de Sissi, l’influence de l’Égypte a dégringolé depuis l’ère Moubarak, tout particulièrement dans le sillage du soulèvement de 2011 qui a contraint le pays à se concentrer sur les bouleversements politiques en interne », fait remarquer Issandr el-Amrani.

La reconquête d’un statut

En s’affichant aux côtés du président français, de Moustafa al-Kazimi ou du roi Abdallah II de Jordanie, mais aussi en rassemblant les acteurs régionaux de manière beaucoup plus large, le sommet de samedi représente une nouvelle consécration. Le premier grand gagnant est le nouvel axe Le Caire-Amman-Bagdad, né en mars 2019 dans la capitale égyptienne. La coopération entre les trois pays, qui se poursuit en juin dernier par une réunion tripartite à Bagdad, vise avant tout à consolider la coopération après des années d’instabilité qui ont éclipsé ces anciennes puissances régionales au profit des pays du Golfe, de l’Iran ou de la Turquie, nouvelle bête noire du Caire, à couteaux tirés avec Ankara en Méditerranée orientale et en Libye. Cette politique de la main tendue amène également le président égyptien à sceller la réconciliation avec Doha, dans le cadre d’une rencontre avec l’émir du Qatar, cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, la première depuis l’accord de janvier mettant fin à une brouille datant de 2017. Outre l’évolution du contexte régional, le rapprochement des pays du Golfe entre eux et la proximité du Qatar avec les Frères musulmans, les enjeux sont également économiques. Le Caire tente de « négocier des ressources en gaz, alors que sa propre production a décliné et que les besoins continuent de grimper », estime Issandr el-Amrani.

Le président égyptien confirme également une autre grande victoire avec la poursuite de sa lune de miel avec son homologue français. En janvier 2019, les critiques d’Emmanuel Macron, qui avait haussé le ton en indiquant que la stabilité du pays ne saurait se faire aux dépens des libertés, lui avaient valu l’annulation de juteux contrats. Pendant près de deux ans, un malaise s’installe et mine la relation entre les deux hommes. Il ne s’estompera qu’en décembre 2020, lorsque M. Sissi est reçu en grande pompe à Paris. Un nouveau chapitre s’ouvre alors : exit les critiques qui coûtent bien trop cher au « partenariat stratégique ». C’est ce nouveau chapitre qui a continué de s’écrire samedi à Bagdad, lorsque les deux présidents se rencontrent, afin notamment de doubler les investissements français en Égypte, d’étendre la coopération à de nouveaux domaines (transport, trains, voitures électriques, énergies renouvelables), et de faciliter l’implantation en Égypte des entreprises françaises. Aucune mention n’est faite de la dérive autoritaire du régime : l’Égypte compte parmi les plus proches alliés de la France dans la région, notamment dans la rivalité avec Ankara et la lutte contre le jihadisme. Qatar, Paris, alliance tripartie avec Amman et Bagdad, exportation du modèle égyptien : le pragmatisme du raïs a pour objectif premier de promouvoir les intérêts de son pays partout où ils sont en jeu.

Mais les succès restent modestes pour Le Caire, qui n’a pas toujours les moyens de ses ambitions. « L’Égypte reste un acteur de second plan, presque hors jeu, dans les affaires arabo-iraniennes, dans le Golfe et au Maghreb. Malgré les tentatives pour exercer une plus grande influence, certains ne s’en réjouiront pas », conclut Issandr el-Amrani. La situation sécuritaire s’est certes progressivement stabilisée depuis 2013. Mais les fronts internes semblent encore beaucoup trop précaires pour permettre de se projeter dans la région au-delà du voisinage immédiat.

OLJ / Par Stéphanie KHOURI, le 31 août 2021

lorientlejour.com

Le Premier ministre irakien Moustafa al-Kazimi recevant le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, à l’occasion du sommet régional de Bagdad. Bureau de presse du Premier ministre irakien/AFP

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