En 2005, l’institut américain, the Yale Interdisciplinary Initiative for the Study of Antisemitism (YIISA) ouvrait ses portes au sein de l’université de Yale, Connecticut. Depuis 5 ans, son directeur, Dr Charles A. Small y organisait des séminaires de qualité, auxquels participaient universitaires et chercheurs de renommée internationale.
L’été dernier avait lieu une conférence internationale, « Global Antisemitism : A Crisis of Modernity », qu’on peut qualifier d’exceptionnelle tant par la qualité de son contenu que par le nombre de chercheurs présents. Des vidéos ont été diffusées, une chaîne sur YouTube a été créée et plus de 800 pages d’écrits ont couvert l’événement. En ma qualité d’historienne, spécialiste du négationnisme international et de son impact dans l’espace public de différents pays, j’ai été amenée à fréquenter différents centres de recherches en France, en Allemagne, en Angleterre, au Canada, aux Etats-Unis et en Israël. Or, très peu parmi ces instituts universitaires sont parvenus, comme YISSA, à allier savoir et diversité dans la recherche sur l’antisémitisme. Depuis cette conférence, je peux même dire que YISSA rayonnait sur le monde de la recherche.
Et cependant, au début du mois de juin, un coup de massue nous a été asséné : l’université de Yale a décidé de fermer l’institut. La raison invoquée a provoqué l’indignation. Sommée de s’expliquer, l’université a justifié sa décision par le fait que YIISA ne comptabiliserait pas suffisamment d’étudiants et trop peu de publications d’articles. Pour certains, qui crient au scandale, des analyses associant antisémitisme et antisionisme lors de cette fameuse conférence l’été dernier, auraient contrarié le lobby musulman, lequel aurait usé de toute son influence pour faire fermer l’institut. L’université s’en défend. De leur côté, les antisémites et négationnistes invoquent régulièrement un « complot juif international ». Complot musulman pour les uns donc, complot juif pour les autres.
Ce genre d’accusations que l’on se renvoie dos à dos n’est guère constructif et n’apporte rien au débat.
Néanmoins, soyons clairs, sur le fond du problème. Est-il possible d’analyser l’antisémitisme de nos jours sans y observer effectivement l’antisionisme ? J’ai toujours pensé qu’antisémitisme et antisionisme sont deux idéologies extrémistes qui se définissent et évoluent individuellement. Toutefois – deux exemples parmi d’autres – l’analyse des propos négationnistes depuis 1950 d’une part, tâche à laquelle je me consacre depuis des années, et d’autre part, l’accumulation des agressions antisémites en France ou en Angleterre ces dernières décennies, en relation directe avec les conflits israélo-palestiniens, révèlent l’évidence : ces deux idéologies se mêlent pour n’en former plus qu’une.
Les actes et propos antisémites et antisionistes parlent d’eux-mêmes, les chercheurs ne les mettent pas volontairement en rapport de par leurs opinions politiques, ils les constatent et les décrient.
La crainte de débats houleux dans le campus universitaire sur l’antisémitisme, sur Israël et les Juifs a également été mise en avant pour expliquer cette décision. Un débat avait alors été lancé aux Etats-Unis sur la place d’un institut au sein de l’université.
La France : 10 ans de retard
YISSA est la première initiative dans le domaine de la recherche dédiée à l’antisémitisme basée dans une université américaine. Puis en 2009, un autre institut s’officialise à l’université d’Indiana ; il s’agit de l’Institute for the Study of Contemporary Antismistism (ISCA) auquel nous souhaitons un début aussi prometteur que celui de l’institut de Yale et une fin moins tragique. Cette bataille pour que des instituts puissent rester au niveau académique est saine. Il est évident que l’étude de l’antisémitisme a toute sa place au sein de l’Université. La sagesse de YIISA avait été d’en dégager les principales bases sans prendre position dans ce conflit politique. Maintenant, il faut l’avouer, les instituts qui travaillent sur l’antisémitisme ne pourraient pas subsister sans le financement des fondations privées.
La France a dix ans de retard dans ce domaine. Où trouve-t-on un centre de recherche spécialisé dans l’étude de l’antisémitisme à l’université française ? Serait-il même possible de le concevoir ? Avec la création de YIISA, l’université américaine pouvait se vanter d’avoir réussi à intégrer l’étude de l’antisémitisme et l’antisionisme dans l’une de ces plus prestigieuses institutions. Elle peut aujourd’hui déplorer sa perte et la régression de ses aspirations scientifiques et morales.
Suite aux nombreuses plaintes qui ont fusé durant une dizaine de jours, un nouvel institut axé sur l’antisémitisme vient d’ouvrir ces portes à l’université de Yale avec à sa tête un universitaire du département français, spécialiste du judaïsme du 19e siècle. Reste à espérer que les actes de ce nouveau directeur soient à la hauteur de ses ambitions.
Antisémitisme et antisionisme : des opinions ?
En tout état de cause, une chose semble claire à présent : Charles A. Small a bien été évincé de ses fonctions parce qu’il s’est attaché à lier l’antisémitisme et le terrorisme islamiste de groupes tels que le Hamas ou le Hezbollah. En revanche, A. Butz, professeur d’ingénierie à l’université de Northwestern qui nie depuis les années 1970 l’existence du génocide des Juifs et qui tient pour responsable Israël de ce mensonge, est toujours à son poste universitaire au non de la liberté américaine et à la seule condition qu’il ne diffuse pas ses opinions au sein de l’université.
Cet « assassin de la mémoire » a été interdit d’émettre son opinion durant ces cours ; mais il offre une légitimité incontestable aux négationnistes qui peuvent ainsi se vanter d’avoir un professeur d’université. Quant à Charles A. Small, on lui a confisqué son poste puisque son objet d’étude est considéré comme une simple opinion. C’est là que le bât blesse : l’analyse de l’antisémitisme et de l’antisionisme n’est pas une opinion, mais constitue des idéologies extrémistes.
Comme l’analysait H. Arendt, il s’agit d’idéologie totalitaire où il est important d’observer la cohérence logique du processus qui en découle. Dans toutes ses idéologies (l’antisémitisme, l’antisionisme, le négationnisme), il est important, tel que l’explique la philosophe, d’analyser la « logique interne » propre au totalitarisme qui permet que l’idée fonctionne comme un instrument logique d’interprétation où une seule idée peut expliquer l’ensemble des événements historiques.
En réalité, pour l’idéologie, ce ne sont pas les faits qui permettent de comprendre, mais la cohérence imaginaire du système. Le thème de la conspiration juive mondiale en est le meilleur exemple. S’appuyant sur un antisémitisme ancien, il est devenu un élément inhérent au nazisme et « aussi réel et intangible que les règles de l’arithmétique ». Ce totalitarisme enfermé dans une logique interne devient tyrannique et entraîne la soumission des hommes qui ne peuvent plus distinguer le vrai du faux, la contradiction n’a également plus de sens. Les idéologies telles que l’antisémitisme, l’antisionisme et le négationnisme se situent dans cette même « logique interne » : elles réussissent à se doter d’une cohérence fictive, à intégrer la contradiction dans un processus logique et à empêcher toute distinction entre le vrai et le faux.
Souhaitons au directeur de YIISA et à ses membres que son institut puisse s’ouvrir dans une autre université ou dans un temps où l’on comprendra que l’antisémitisme et l’antisionisme ne sont pas des opinions. Un institut qui ferme, c’est un peu comme des livres qui ne seront jamais écrits, des ouvrages qui auraient pu permettre d’analyser avec les mots un mal qui non seulement dure depuis des siècles mais en plus évolue.
Stephanie Courouble-Share est une historienne franco-israélienne et docteur en histoire contemporaine. Chercheuse associée en 2010 au Centre pour l’Etude de l’Antisémitisme et du Racisme contemporain de l’Université de Tel- Aviv, elle est maintenant rattachée au laboratoire « Communication et Politique » du CNRS, Paris.
STEPHANIE COUROUBLE-SHARE
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