La panthéonisation de Marc Bloch a donné lieu à un bel hommage historique, mais notre rédac chef reproche à Emmanuel Macron d’avoir instrumentalisé cet événement contre ses opposants politiques tout en occultant la vraie nature de l’antisémitisme actuel. Quand Guillaume Erner interroge Patrick Boucheron sur l’antisémitisme, celui-ci répond: « On vous laisse parler tout seul. »
Marc et Simonne Bloch reposent au Panthéon. C’est là qu’est leur place. Marc Bloch a été un grand professeur, un historien génial, un soldat courageux, un résistant héroïque, un républicain passionné – et aussi un mari follement amoureux. Un grand Français qui a littéralement donné son corps et son âme à sa patrie. Mais Marc Bloch était-il juif ?


Drôle de question, dira-t-on et qui pourtant, flottait dans l’air à l’approche de la cérémonie. Suzette Bloch, petite-fille de son état, insistait sur ce point. Marc Bloch ne voulait pas que l’on dise devant sa tombe les prières hébraïques qui avaient accompagné ses ancêtres. Elle refusait qu’il fût honoré comme juif, concédant qu’il était un athée d’origine juive – ce qui n’a strictement aucun sens car être athée n’a jamais empêché personne d’être juif et n’a jamais non plus dissuadé les antisémites. Peut-être croit-elle que Marc Bloch a été déchu de sa nationalité, spolié, pourchassé parce qu’il était athée. (NDLR : être Juif c’est naître de parents juifs, et un convertis est considéré comme le fils d’Abraham, le premier hébreu. Un Juif qui se dirait non-juif nie le fait d’être né de parents juifs et dans les parents, il y a Dieu, le père et la mère. Peut-on nié être le fils de…? le judaïsme répond logiquement NON) Il affirmait ne jamais revendiquer son origine, sauf en présence d’un antisémite. Des antisémites, il y en a assez aujourd’hui pour qu’on lui rende son origine et qu’on n’efface pas le Juif en lui.
Macron : un beau discours
On attendait Emmanuel Macron sur le sujet. Son verbe n’a pas tremblé. Marc Bloch, a-t-il proclamé, a été victime de l’antisémitisme d’Etat qui lui a tout pris – son métier, son appartement, son argent, ses livres. Il a fustigé « une mécanique idéologique de haine conjuguée à une épidémie de lâcheté » : « Dans la France de la collaboration avide de prendre sa revanche sur l’affaire Dreyfus, le cas de Marc Bloch montre que dès qu’il faut s’en prendre à un juif, il se trouve toujours un préfet pour réquisitionner. Un policier pour perquisitionner. Un juge pour condamner. Un universitaire pour justifier. Un journaliste pour approuver. Un voisin pour dénoncer. Et tant d’autres pour détourner le regard. »
Quand on est, comme votre servante, bon public pour le grandiose républicain, on se dit que c’était un beau discours qui a serré les cœurs et mouillé les regards. Que le chef de l’Etat a presque été à la hauteur de l’événement. Sauf que, pour Marc Bloch (et tous les historiens), l’histoire a vocation à éclairer le présent. D’où L’Etrange défaite, livre sur la faillite des élites de son temps.
Concernant notre présent, Emmanuel Macron s’est gravement loupé, parce qu’il s’est abandonné à ses vieilles lunes, étalage de vertu et comédie antifasciste. L’esprit de défaite, il le voit toujours du même côté – chez ceux qui aimeraient qu’on s’arrange avec Poutine, jamais chez ceux qui se réjouissent de la « victoire » du régime iranien ou multiplient les accommodements avec l’islam radical. Il s’est donc lancé dans un parallèle lourdingue à peine implicite. « Ce sont toujours les premiers à sacrifier la France aux intérêts de puissances hostiles. Les premiers à la renier. Les premiers à la trahir. (…) Ainsi persiste, encore et toujours, cet esprit de défaite, indissociable de l’esprit de Vichy, poison lent de notre vie publique et qu’il faut combattre inlassablement. » Le parti de l’étranger n’a pas changé, hier l’Allemagne, aujourd’hui la Russie. Pour ma part, je pense que les partisans de l’apaisement avec Poutine se trompent lourdement, mais cette comparaison infâmante et fausse n’éclaire pas, elle obscurcit.
Au-delà des défenseurs du Kremlin, Emmanuel Macron vise tous les Français qui observent avec tristesse, colère ou angoisse la lente dégringolade de leur pays. Ou ne s’enthousiasment pas pour les mœurs qui changent. Comme si aimer son pays imposait de ne pas voir ce qu’on voit. Le président pense-t-il qu’ils sont comme la masse des Français attentistes ou collabos d’hier, « des esprits faibles fatigués de la complexité du monde » ?
L’état-major Lfiste parade au Panthéon
Emmanuel Macron, pourtant garant de l’unité de la nation, surtout un jour comme celui-là, en a donc profité pour faire la chasse à « l’extrême droite ». Au Panthéon, on a pu voir tout l’état-major insoumis rassemblé autour de Mélenchon parader avec la famille de Marc Bloch. Celle-ci décerne un brevet de moralité antifasciste à un parti qui, depuis le 7-Octobre a favorisé ou, a minima laissé prospérer la haine des juifs d’une partie de ses électeurs. Pendant ce temps, les représentants du RN, premier parti de l’Assemblée nationale, n’étaient pas conviés. La petite-fille Bloch assène, sans réaction du journaliste qui l’interroge, que Marine Le Pen n’a jamais désavoué son père. Elle l’a juste viré du parti qu’il avait fondé. Enrôler un homme tombé sous les balles nazies dans l’antifascisme d’opérette d’aujourd’hui, c’est indécent. Pour rester polie.
Contre l’antisémitisme d’hier Macron est intraitable. Mais il ne comprend pas la nature de celui d’aujourd’hui. Si des universitaires le justifient parce que, pour eux, « juifs = génocidaires », ils ne sont pas à droite ni à l’extrême droite. Patrick Boucheron, le grand-historien-humaniste qui a pris la place de Bourdieu dans la vénération progressiste, ne justifie pas l’antisémitisme, il s’en fout1. Quand Guillaume Erner l’interroge sur l’antisémitisme contemporain en lien avec Marc Bloch, il a cette réponse sidérante et incroyablement révélatrice : « Je vous laisse parler tout seul. » Tu n’existes pas. Au moins c’est clair.
C’est la pente que suit, sans même le savoir, toute une gauche aux yeux bandés qui s’abrite derrière les crimes du gouvernement israélien pour ne pas voir ce qui monte ici. Ces histoires de juifs nous ennuient, regardez ce qu’ils font eux. Laissez-les parler tout seuls. Je vous le concède, les Juifs sont souvent énervants. Beaucoup sont même de droite, me dit-on. Mais les laisser parler tout seul n’est pas une option, monsieur le professeur à grande conscience. Le passé qu’on convoque avec tant de gourmandise devrait au moins vous avoir appris que l’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs.
Elisabeth Lévy- Causeur
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