Un traître russe à la CIA ? L’hypothèse qui relance les règlements de compte entre espions

Le livre d’un ancien agent de la CIA sur l’existence d’un traître au plus haut niveau de l’agence repose la question de la censure.

En démocratie comme en dictature, les services de renseignement et de contre-espionnage font rarement bon ménage. Les premiers sont au contact de tant de sources étrangères que les seconds les soupçonnent en permanence de pouvoir basculer dans le camp ennemi. Dans Le Quatrième Homme – Un espion russe à la CIA, Robert Baer raconte comment s’est constituée en 1994, au sein de la célèbre agence de renseignement américaine et à la demande du département des opérations, ​une Special Investigative Unit. Objectif de cette SIU ? Comprendre pourquoi Edward Lee Howard et Aldrich Ames, tous deux officiers de la CIA au début des années 1980, avaient pu trahir leur pays au profit de l’URSS.

Au cours de leur enquête, qui a permis d’arrêter un troisième espion, l’agent spécial du FBI Robert Hanssen, et au vu de cette série noire catastrophique en matière d’informations livrées au KGB, certains des agents de la SIU, selon Baer, ont fini par se demander s’il n’y avait pas en fait un quatrième homme qui aurait délibérément sacrifié les trois premiers pour pouvoir rester en place et continuer à espionner au profit de Moscou.

Dans le récit fascinant de cette traque, Robert Baer lâche le nom de l’un des possibles suspects : Paul Redmond. Il s’agit non seulement de l’un des anciens chefs du département de contre-espionnage au sein de la CIA, mais aussi de celui à qui sera confié un temps le pilotage de la SIU. « Mes anciens collègues me disaient que cette histoire de quatrième homme n’avait aucun sens alors que le FBI était absolument convaincu du contraire, mais j’ai de multiples sources dont j’ai enregistré les déclarations, des tonnes de notes et d’informations recoupées, nous confie Robert Baer à l’occasion de la sortie de son livre en France. Nous sommes comme au tribunal avec un procureur qui pense que la personne inculpée est coupable et un avocat de la défense qui l’estime innocent. Mais c’est au jury de décider, et ce jury c’est nous. »

Un nom livré en pâture

Épinglé par ses anciens collègues et dans la presse pour ne pas être un véritable insider puisqu’il n’a ni participé à la traque ni évolué dans les sphères du département Russie de la CIA ou dans sa section de contre-espionnage, Baer se pose en victime. « Je suis comme ce fameux Serpico, ce flic qui avait dénoncé la corruption à tous les étages dans la police de New York [et qui a été tué dans des circonstances très louches] : quand on veut tuer le message, on s’en prend au messager… »

Baer a bien évoqué la culpabilité de Redmond lorsqu’il s’est entretenu avec lui au cours de son enquête. Ce dernier a nié être le quatrième homme. Outré d’avoir été sali, Redmond s’est fendu en février dernier d’une critique sans concession du livre dans le prestigieux International Journal of Intelligence and CounterIntelligence.

David Ignatius, le spécialiste du renseignement au Washington Post, a vertement critiqué Baer pour avoir livré un nom en pâture sans preuves et pour alimenter la paranoïa du FBI. « Je ne peux pas dire que Redmond est coupable parce que je n’ai pas eu accès aux 25 à 30 indices compromettants que le FBI détient sur lui, rétorque Baer. J’admets qu’il est totalement improbable en tant que suspect, mais ce n’est pas moi qui livre le nom de Redmond, c’est la SIU et le FBI. »

Dans la revue en ligne The Cipher Brief, spécialisée sur le monde de l’espionnage, trois anciens officiers supérieurs de la CIA ont demandé que les dirigeants de leur agence, restée silencieuse, dénoncent les « allégations » de Baer et instaurent un régime bien plus sévère de censure très en amont de l’écriture de tels livres. « Cette histoire, ils la connaissaient, mais ils n’osent pas dire qu’ils détestaient leurs chefs qui étaient négligents, peu attentifs aux détails, plus soucieux de leur avancement que tout autre chose, riposte Robert Baer. Leurs réactions sont dignes de l’Église de scientologie. C’est comme si j’avais péché et qu’il m’était désormais interdit d’écrire sur le monde du renseignement. »

Poutine dans l’ombre

Dans sa version originale, le titre du livre ajoute qu’il traite aussi de « la montée en puissance de la Russie de Poutine ». Comme si les années passées à débusquer les trois premiers espions, puis la chasse au quatrième homme avaient rendu la CIA aveugle sur l’ascension fulgurante de l’ancien membre du KGB devenu maître du Kremlin.

« Ce que je sais, c’est qu’en 1997 et 1998 la CIA n’avait aucune source russe, pas une seule, avance Robert Baer. C’est ce que m’ont confirmé le responsable du desk Russie de l’agence, l’ambassadeur sur place à l’époque et l’agent ​chargé de la Russie au Conseil national de sécurité à la Maison-Blanche. Si bien que lorsque Poutine est arrivé au pouvoir, la CIA ne savait pas qui il était vraiment. » Et d’enfoncer le couteau dans la plaie : « Il y a même eu une période pendant laquelle tenter de retourner une source russe pouvait interrompre brutalement votre carrière parce que c’était prendre trop de risques et mettre l’agence en danger. »

La CIA et le FBI n’ont pas porté plainte contre Robert Baer, même si des émissaires ont cherché à le dissuader d’écrire son livre. Au téléphone, il nous jure que son ouvrage n’est pas celui d’un homme aigri ou revanchard, mais celui d’un enquêteur qui aimerait voir son pays mieux défendu.

BAER Robert, Le Quatrième Homme – Un espion russe à la CIA, Saint-Simon,

Le JDD

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