Comment les Etats-Unis ont fait pression sur la Pologne pour qu’elle assouplisse sa loi concernant le discours sur la Shoah

Mateusz Morawiecki

Le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, visite le musée de la famille Ulma, le 2 janvier 2018. Les critiques de droite dans son pays accusent Morawiecki d’avoir capitulé devant Israël pour assouplir une loi sur la rhétorique concernant la Shoah. (Janek Skarzynski / AFP / Getty Images)

JTA ) – Après que le Premier ministre de la Pologne a annoncé un retrait important dans la loi controversée du discours sur la Shoah de son pays, beaucoup de ses critiques de droite l’ont accusé de capituler devant Israël.

La concession présentée par Mateusz Morawiecki était un amendement adopté à la hâte mercredi au parlement, modifiant une loi de février qui devait punir ceux qui accusent la nation polonaise de crimes nazis. L’amendement en fait essentiellement une infraction civile plutôt que criminelle.

Les groupes et les organisations juives ont réagi avec un optimisme prudent à l’amendement d’une loi qui, selon eux, étoufferait la connaissance et la liberté d’expression. En Pologne, certains critiques de la nouvelle législation ont déclaré qu’elle ne va pas assez loin.

Pour les nationalistes polonais, cependant, la loi originale était essentielle pour défendre l’honneur du pays et empêcher les universitaires et les journalistes d’utiliser des termes comme «camps de la mort polonais» ou pour dépeindre les Polonais comme n’étant, finalement, que des victimes des nazis. Et ils savaient juste qui accuser pour adoucir cet amendement : Israël.

Marek Markowski, un activiste nationaliste, a déclaré que l’amendement était une «reddition honteuse» face à «l’extorsion et au bras fortement armé d’Israël qui signifient apparemment que cette nation étrangère interfère dans nos affaires internes», écrit-il sur Twitter.

Markowski et d’autres se sont emparés de l’opposition inhabituelle d’Israël à la loi. Mais dans les coulisses, selon de nombreux analystes polonais, la vraie raison de ces concessions semblait être la pression des Etats-Unis, pas d’Israël.

En mars, le site d’information Onet a déclaré avoir obtenu des documents montrant que Morawiecki et le président Andrzej Duda ne seraient  pas reçus par le président Donald Trump ou tout autre membre de l’administration américaine, si la loi n’était pas révisée. Onet a déclaré qu’il n’a pas publié les documents pour protéger sa source.

Le personnel de l’ambassade américaine à Varsovie a également menacé de suspendre le financement de projets militaires conjoints entre les États-Unis et la Pologne, selon le rapport Onet.

Les fonctionnaires polonais et américains ont nié ces allégations. Mais Trump et Duda ne se sont pas rencontrés une seule fois lors de la visite de cinq jours du dirigeant polonais aux États-Unis le mois dernier, alors que Trump a rencontré le président de l’Ouzbékistan à la Maison Blanche.

Les experts en Pologne ont également relevé le poids de la pression américaine. Katarzyna Pełczyńska-Nałęcz, ancienne ambassadrice polonaise en Russie, a accusé le chantage politique brutal des Etats-Unis d’avoir décidé de modifier la loi, a- t- elle déclaré mercredi au diffuseur de Tok FM.

Dans une tribune pour le site d’information Opinie, le chroniqueur Maciej Deja a écrit que l’amendement est venu « quand il s’est avéré que, malgré la position polonaise, les Etats-Unis se sont également tenus du côté juif ».

Même Krzysztof Bosak, un militant d’extrême droite qui encourage les théories du complot sur Israël, a reconnu que la pression mettant au défi la loi sur la Shoah venait principalement des États-Unis. Qualifiant l’amendement de « désastreux », il a blâmé « l’alliance aveugle et unilatérale de la Pologne avec les Etats-Unis » dans une interview accordée au quotidien Dziennik Zachodni. Mais Israël a joué un «rôle d’inspiration», a-t-il également déclaré.

Une source proche de Morawiecki a confirmé cette revendication.

« Le gouvernement polonais est idéologiquement en accord avec l’administration Trump et avec Israël« , a déclaré la source, qui a parlé à la JTA sous couvert d’anonymat. « Le seul obstacle était cette loi, et finalement toutes les parties ont vu qu’il fallait juste y aller et la modifier. »

Le poids d’Israël sur la Pologne semble être bien inférieur à celui que l’extrême droite pourrait lui accorder en Pologne. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint 500 millions de dollars en 2015, soit environ un tiers du volume commercial de la Pologne cette année avec d’autres partenaires non européens comme la Biélorussie ou l’Arabie saoudite.

En revanche, la Pologne et les États-Unis réalisent plus de 10 milliards de dollars de commerce, et des pourparlers sont en cours pour l’ouverture d’une énorme base militaire américaine de 2 milliards de dollars sur le sol polonais.

Le président Donald Trump et le Premier ministre Benjamin Netanyahu se serrent la main lors d’une visite au Musée d’Israël à Jérusalem, le 23 mai 2017. (Lior Mizrahi / Getty Images)

Sous les attaques de la base nationaliste de son parti, Morawiecki a tenté de minimiser la portée de l’amendement. En vertu de la loi, « personne dans le monde ne parlera plus maintenant » des camps de la mort « polonais » « en toute impunité », a-t-il déclaré au parlement. Il a également promis de « continuer à se battre pour la vérité » sur les événements qui se sont déroulés au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Dans un autre discours enflammé au Parlement, Morawiecki a réexaminé l’injustice perçue consistant à blâmer les Polonais pour la mort des Juifs.

« Quand un juif rencontrait un Allemand, le Juif mourait. Quand un Juif rencontrait un Polonais, il avait une chance de vivre et de raconter l’histoire « , a-t-il dit.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Polonais ont sauvé des milliers de Juifs. D’autres Polonais ont tué des milliers de Juifs ou les ont trahis en les livrant aux nazis. Les nazis ont tué 3 millions de Polonais juifs et 3 autres millions de Juifs.

Même après la modification, les journaux de l’Ouest vont « réfléchir à deux fois » parce qu’écrire des choses négativement orientées au sujet de la Pologne signifie de devoir « payer une indemnité de 50 [millions] de $ ou 100 millions $, que nous pouvons maintenant réclamer dans une action en justice, » a  dit Morawiecki.

Dans une déclaration conjointe avec Netanyahu, Morawiecki a emprunté un ton plus conciliant.

Tout en réitérant son rejet du terme «camp de la mort polonais», le dirigeant polonais a reconnu l’existence de «collaborateurs» en Pologne et que «certaines personnes» ont révélé leur «côté le plus sombre» pendant la Shoah.

« Les gouvernements de Pologne et d’Israël appellent à un retour au dialogue civil et respectueux dans le discours public », pouvait-on lire dans le communiqué.

Yad Vashem, mémorial israélien de la Shoah, dont l’historien en chef a  fustigé  la loi et certaines déclarations passées de Morawiecki comme « moralement et historiquement viciées », a déclaré que l’amendement était un « développement positif dans la bonne direction. » Jonathan Greenblatt, directeur national de l’Anti-Defamation League, a déclaré que, malgré les problèmes persistants de la loi, l’amendement « permettrait de résoudre une grande partie de ce différend. »

L’Association internationale des avocats et juristes juifs, qui a écrit cette semaine au Tribunal constitutionnel polonais pour se plaindre des dispositions punitives de la loi, a déclaré qu’elle était « exaltée » lors de leur retrait.

David Harris, le PDG de l’American Jewish Committee, a noté à quel point la loi affecte les relations américano-polonaises.

« Corriger cette mesure contreproductive est une étape importante pour restaurer la confiance et faire progresser les liens entre la Pologne, le monde juif et les Etats-Unis », a-t-il déclaré.

De retour en Pologne, cependant, certains critiques de la loi ne manifestent pas particulièrement leur joie.

Même après les amendements, une agence gouvernementale décidera si elle est intéressée à « intenter des poursuites judiciaires au nom de la nation devant les tribunaux civils », a déclaré Rafal Pankowski, un porte-parole du groupe de surveillance Never Again sur le racisme en Pologne, qui s’est avéré un critique farouche de la loi. « C’est mon inquiétude. »

Par Cnaan Liphshiz 

Adaptation : Marc Brzustowski

How the US pressured Poland into softening its law on Holocaust speech

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