Pourquoi l’implication de l’Iran en Syrie peut se retourner contre lui

Il est généralement tenu pour vrai que l’ Iran a émergé comme le vainqueur de la guerre qui fait rage en Syrie depuis 2011. Bien que la survie du régime du président syrien Bachar al-Assad est maintenant pratiquement garantie, c’est une victoire à la Pyrrhus : l’ Iran s’est laissé entraîné dans un bourbier coûteux, sans perspective de sortie en vue.
L’Iran va être obligé de se maintenir en Syrie pendant des années – peut-être des décennies – aux côtés de la Russie, pour soutenir un régime vidé de sa substance, brutal et corrompu. C’est un cas classique de dérive de la mission initiale : l’Iran est intervenu à la légère pour soutenir son allié, mais s’est laissé entraîner dans une spirale toujours plus coûteuse à partir de laquelle il ne peut pas se dégager.

Gains iraniens …
L’Iran a indéniablement fait des gains importants. Il est profondément impliqué en Syrie ; Ses officiers sont intégrés dans toute l’armée syrienne et ont acquis une influence importante sur les forces pro-Assad. Les milices soutenues par l’Iran jouent un rôle décisif dans les efforts du régime pour faire reculer l’opposition armée. L’Iran pénètre de plus en plus dans l’économie de guerre syrienne, en construisant des actifs, dont il sera en mesure de tirer parti après la guerre.
Les Forces de défense nationale (FND), une coalition de milices locales soutenues par l’Iran, devraient rester constituées en Syrie après la guerre. Inspiré par le modèle du Hezbollah, l’Iran encouragera probablement le FND à former un mouvement politique. Cela a déjà commencé : les Forces de défense locales, une autre coalition de groupes soutenue par l’Iran, fournissent des services sociaux à Alep, depuis que la ville a été prise par le régime. De plus, les milliers de miliciens chiites étrangers soutenus par l’Iran resteront des instruments utiles pour projeter son influence dans la Syrie d’après-guerre (pour ceux qui restent) mais aussi en Irak, en Afghanistan et au Pakistan où les rapatriés pourraient être remobilisés pour défendre les intérêts iraniens.
L’Iran acquiert, également, une formidable expérience de combat. L’Iran a, notamment, démontré qu’il pouvait soutenir le déploiement à long terme de milliers de soldats dans une zone de guerre. Le régime a tiré des leçons importantes concernant la politique, l’économie et la logistique de l’envoi de troupes à l’étranger, ce qui renforcera sa capacité à projeter son pouvoir expéditionnaire à l’avenir.
… mais une intervention coûteuse
Pourtant, comme je le dis ailleurs, cela a été coûteux. La Syrie d’avant 2011 ne réapparaîtra pas : Assad a survécu, mais il est confronté à des insurrections persistantes, et le pays restera concentré sur les processus extraordinairement difficiles de stabilisation et de reconstruction. La Syrie d’Assad était le seul allié de l’Iran et son partenaire essentiel pour faire pression sur Israël et les Etats-Unis. Un Assad affaibli nuira à la capacité de l’Iran de projeter son influence dans la région.
Lorsque la situation en Syrie a dégénéré, le Hamas s’est rangé du côté de l’opposition contre son patron iranien. L’Iran n’a pas tardé à répliquer en lui retirant son soutien. Malgré les tentatives de rapprochement (et l’entraînement prodigué au Liban), il est peu probable que la relation revienne à ce qu’elle était avant 2011. Le dernier partenaire palestinien de l’Iran, le Djihad islamique, est un petit groupe axé sur le djihadisme violent et dispose d’une base de soutien plus étroite. Cela réduit la capacité de l’Iran à faire pression sur Israël.
Le Hezbollah a acquis une expérience de combat et a acquis de nouvelles armes avancées, grâce à la guerre, mais le mouvement a subi jusqu’à 2 000 morts au combat, y compris des commandants d’élite, et jusqu’à 5 000 blessés. La guerre est également politiquement coûteuse : le soft power du Hezbollah a été endommagé, car il est maintenant considéré moins comme la résistance de première ligne contre Israël et plus comme la ligne de survie d’un régime combattant les sunnites. S’enliser en Syrie contraint également sa capacité à affronter Israël.
L’intervention de la Russie a transformé les perspectives de survie d’Assad en faisant pencher la balance du pouvoir en faveur de l’axe Damas-Téhéran-Moscou. Pourtant, les bénéfices russes ne se traduisent pas par un ratio de 1/pour 1 en bénéfices pour l’Iran : les gains russes s’agrègent en partie aux dépens de l’Iran.
Les deux régimes ont mis de côté leurs divergences et, reconnaissant le besoin de travailler ensemble, ont approfondi les relations à des niveaux sans précédent. En chemin, cependant, il y a de la place pour des tensions croissantes, car les deux cherchent à émerger en tant qu’acteur extérieur dominant en Syrie. La vision de l’Iran d’une Syrie décentralisée, en particulier, est susceptible de se heurter à la préférence de la Russie pour un gouvernement central plus fort. La Russie est également plus sensible aux intérêts d’Israël et de l’Arabie saoudite et est plus disposée à négocier avec les États-Unis.
Depuis sa révolution de 1979, l’Iran se positionne comme l’avant-garde de la résistance contre les politiques américaines et israéliennes. Sa capacité à rallier les musulmans a toujours été plus rhétorique que réelle. Néanmoins, il bénéficie d’un soutien parmi les populations musulmanes, notamment en période de crise. L’Iran a systématiquement tenté de tirer parti de ce pouvoir diffus pour faire pression sur ses rivaux pro-américains, bien que sa capacité à le faire ait été, dans la pratique, limitée. Pourtant, la réputation de l’Iran – telle qu’elle a été – a été entachée, en particulier chez les Arabes sunnites, car elle est perçue comme soutenant un régime essayant d’écraser une opposition majoritairement sunnite.
Se projeter dans l’avenir
L’Iran a indéniablement fait des progrès en Syrie, surtout maintenant que la survie du régime d’Assad est garantie dans un avenir prévisible.
Son engagement apparemment permanent en Syrie est coûteux. L’Iran et ses alliés ont aligné des victoires militaires tactiques sur le champ de bataille depuis 2015. Mais cela ne revient pas à gagner la guerre : Assad n’est pas assez fort pour éliminer l’opposition, et il y a peu de chances qu’il ait la capacité ou la volonté de mener le processus de reconstruction du pays vers des résultats tangibles et susceptibles de le réunifier.
L’Iran – et la Russie – en ce sens, sont responsables d’un pays dévasté et déchiré par des lignes de fracture sectaires, régionales et politiques souffrant d’une catastrophe humanitaire de proportions épiques. Le PIB de la Syrie est réduit de 75%, environ 70% des Syriens vivent dans une pauvreté extrême, près de 60% sont au chômage, plus de 400 000 sont morts – et la moitié de la population du pays a été déplacée de force. La reconstruction coûtera des centaines de milliards, que ni la Syrie, ni l’Iran ni la Russie n’ont et que la communauté internationale hésitera à leur fournir.
Ce qui reste du régime Assad est profondément divisé et affaibli : les commandants de l’armée et les chefs de milices pro-Assad sont pour la plupart devenus des seigneurs de guerre locaux autofinancés qui se nourrissent de corruption, de violence et de racket et, souvent, ne reçoivent pas d’ordres de Damas. Reconstruire le pays sera extrêmement difficile. Et la Syrie, il convient de le souligner, est le seul allié de l’Iran au Moyen-Orient.
Thomas Juneau est professeur adjoint à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa.
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Syriens, Iraniens, shiites, sunnites, qu’ils crèvent tous !!