… Mais la Turquie trouve la Chine un peu trop énorme à avaler…
Ces derniers temps, il est devenu assez dangereux pour quiconque portant des traits extrême-orientaux de faire une balade dans une rue turque ou d’aller apprécier un plat de sushi. Pour les Turcs en colère, tout asiatique est un Chinois qu’il faut pendre à un crochet de boucher. Pour protester contre les soi-disant mauvais traitements de la Chine envers les Musulmans turcs Ouïghours, les Turcs en colère ont attaqué un restaurant chinois dans le quartier de Tophane à Istanbul. Cihan Yavuz, le propriétaire du restaurant (qui n’existe plus) « Chine Heureuse », presque en larmes, a déclaré aux reporters : « Nous sommes Turcs. Notre cuisine est Ouïghour et turque… Nous ne vendons même pas d’alcool ici… Je crois que je vais devoir fermer ce restaurant et quitter la ville ».
Le restaurant chinois « Happy China » d’Istanbul, après que sa vitrine ait subi des jets de pierre lors d’une émeute anti-chinoise. |
Dans un autre incident encore plus douloureux, également à Istanbul, un groupe de nationalistes turcs a attaqué un groupe de touristes coréens, en les prenant par erreur pour des Chinois. On ne peut que hurler devant ce mélange primitif d’ignorance et de fanatisme. L’équipe d’un restaurant populaire chinois du centre-ville d’Ankara a mentionné avoir requis la protection de la police.
Au matin du 5 juillet, ce quartier d’ordinaire très tranquille d’Ankara est devenu étrangement bruyant, rempli par les chants de guerre de ces mêmes protestataires en colère. Malheureusement, l’Ambassade de Chine est située juste à quelques centaines de mètres de là. Les manifestants-casseurs agitaient des drapeaux turcs et du Turkistan de l’Est (identiques sauf pour leurs couleurs : le drapeau ouïghour figure les mêmes croissant blanc et l’étoile sur un fond bleu-ciel, contrairement au rouge du drapeau turc). La pénétration de cette foule émeutière dans la rue où se situent les bâtiments de l’ambassade, a été bloquée par la police. Cette foule était constituée d’un assortiment étrange de Ouïghours et de Turcs nationalistes et islamistes, jurant bruyamment de se venger des « bâtards rouges de Chine ». Occasionnellement, on les aurait entendu hurler le slogan-cliché islamiste : « Allah W’Akbar ». Ils ont exigé de la police qu’elle leur « rende le consulat », probablement pour y aller lyncher le personnel de l’ambassade.
En début de soirée, le groupe de manifestants était parvenu à rassembler quelques milliers d’individus prêts à en découdre. La plupart des rues et routes menant au quartier étaient bloquées, fermées et sous couvre-feu. Les chants et slogans annonés à tue-tête, mettaient en vedette un menu riche de genres ultra-nationalistes, racistes et islamistes, et se sont poursuivis jusqu’à tard dans la nuit, avant que la foule ne soit dispersée, heureusement sans incident notable.
Lorsque les incidents et les troubles ont éclaté dans la province du Xinjiang en Chine, où vit la majorité des Ouïghours et -reflétant leur lutte pour l’indépendance, ils ont appelé cette région « Le Turkestan de l’Est » – un journal islamiste, Yeni Akit, a publié son grand titre : « La Chine, la Jumelle d’Israël« . Le récit de l’article prétendait qu’il s’agissait « de la guerre sans nom de la Chine contre l’Islam et les Musulmans ». Il citait Seyit Tumturk, Vice-Président du Congrès Mondial Ouïghour, qui expliquait que le problème repose sur le fait que : « Les Chinois ont organisé un festival de distribution de boissons, dans le but de se moquer du jeûne des Musulmans, durant le Ramadan et les provoquer pour créer des violences ». Dans la mentalité de l’homme Ouïghour, les Hans, non-Musulmans chinois ne doivent pas consommer d’alcool, sans quoi il s’agit d’une provocation contre les Ouïghours musulmans. Et que se passe t-il donc lorsqu’ils se sentent « provoqués »?
Selon un magazine turc, Aktuel, the massacres dans la province du Xinjiang ont éclaté, à la suite d’un délit de fuite d’une voiture à un barrage routier de la police. Les policiers chinois qui, selon les reportages, ont poursuivi le véhicule se sont faits mortellement poignarder par les passagers musulmans de la voiture. D’autres policiers arrivés en renfort ont alors commencé à tirer à vue sur les suspects. Dans les violences qui s’en sont suivies, 28 Ouïghours ont été tués, d’après un bilan sommaire.
Le problème est plus profond que ces incidents occasionnels qui tournent aux troubles violents, fondés sur la lutte de plus de six décennies des Ouïghours pour une patrie indépendante, qui recourt fréquemment aux méthodes terroristes.
Les responsables chinois accusent la Turquie d’autoriser systématiquement un passage sûr des militants et terroristes ouïghours dans les rangs des guerriers terroristes de Syrie et d’Irak, et de les laisser ensuite repartir en traversant la même frontière turque, où ils sont hébergés secrètement et renvoyés en Chine pour y mener des opérations terroristes. « Nous soupçonnons qu’il y a plus de 1.000 Ouïghours impliqués dans des groupes extrémistes en Syrie et en Irak. Ils constituent une menace sécuritaire pour la Chine », a déclaré un responsable chinois sous couvert de l’anonymat.
Les inquiétudes de la Chine sont légitimes. Le Calife auto-proclamé de Daesh, Abu Bakr al Baghdadi, dans sa déclaration du Califat, a mis la Chine au sommet de sa liste des pays qui violeraient les droits des Musulmans. Al Baghdadi a aussi fait circuler sur Twitter des cartes destinées à préciser les plans d’expansion de Daesh, qui comprennent des parties substantielles du Xinjiang, la plus vaste province de Chine.
Une fois encore, les Turcs nationalistes et islamistes sont, de concert, en colère. Mais leur gouvernement, si on compare son attitude aux tirades anti-israéliennes antérieures, à propos du conflit israélo-arabe, adopte, de façon inhabituelle, profil bas. En 2009, lorsque des incidents similaires ont éclaté au Xinjiang, où environ 100 Ouïghours ont trouvé la mort dans les heurts, le Premier Ministre d’alors, Recep Tayyip Erdogan, a désigné leur mort comme un « quasi-génocide« . Cela a mis la Chine en colère. De plus, le gouvernement turc a appelé à un boycott des produits chinois.
A l’époque, alors que les relations politiques entre la Turquie et la Chine tournaient au vinaigre, les réalités géopolitiques sont intervenues rapidement dans le tableau. Erdogan et consorts ont fini par saisir contraints et forcés, que la Chine était un morceau trop gros pour l’avaler. A ce moment-là, le boycott des produits chinois a fait étalage de tout le sérieux des Turcs, lorsqu’ils menacent de frapper un pays étranger sur le plan économique. Les importations de Chine ont presque doublé, de 12, 6 milliards de $ en 2009 à 24, 9 milliards de $ en 2014. Comment dit-on pure hypocrisie, en turc?
La Turquie continue à vouloir se faire de nouveaux ennemis – dans sa région avoisinante et bien au-delà . C’est la conséquence directe du procédé qui consiste à susciter les ressentiments populistes dans le domaine international pour en faire la ligne démagogique de sa politique publique.
Les Turcs se sentent, à la fois, hostiles à et menacés par la grande majorité des pays du monde – ce qui n’est pas surprenant dans un pays où le dicton national semble être : « Le seul ami d’un Turc est un autre Turc ». Le récent psychodrame turco-chinois n’est qu’un nouvel exemple qui démontre à quel point le souhait de la Turquie de jouer le sauveur de tous les Musulmans et de tous les Islamistes en territoires étrangers est, parfois fort embarrassant, parce que totalement disproportionné, quant à sa puissance et à son influence réelle…
Burak Bekdil, basé à Ankara, est un éditorialiste turc de Hürriyet Daily et chercheur au Middle East Forum.
Adaptation : Marc Brzustowski.
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Le restaurant chinois « Happy China » d’Istanbul, après que sa vitrine ait subi des jets de pierre lors d’une émeute anti-chinoise.
