Emor 5775

14 Iyyar 5775

Un Président coupable d’abus sexuel (M. Katsav). Un premier ministre (E. Olmert) inculpé pour des accusations de corruption et de fraudes. Des Rabbins dans plusieurs pays accusés de pratiques financières répréhensibles, d’harcèlement sexuel et de sévices sexuels sur des enfants. Que de telles choses se produisent témoignent d’un profond malaise dans la vie contemporaine juive.

Il y a là bien plus l’enjeu que la simple moralité. La moralité est universelle. La fraude, la corruption et l’abus de pouvoir sont  inacceptables, et tout aussi intolérable quiconque s’en rend coupable. Pourtant, lorsque les coupables sont des dirigeants, une dimension supplémentaire est atteinte : ce sont les principes introduits dans notre paracha de Kiddush-ha-Shem et Chillul-ha-Shem : « Ne profane pas Mon nom saint,  de telle sorte que Je sois sanctifié au sein du peuple des Israélites, alors, Moi, le Seigneur, Je te sanctifierai » (Lev. 22: 32).

Les concepts de Kiddush et Chillul-ha-Shem ont une histoire.  Bien qu’ils soient intemporels et éternels, leur déroulement se produit avec le temps. Dans notre paracha, selon Ibn Ezra, le verset possède un sens précis et localisé. Le chapitre dans lequel il en est question, est consacré  aux devoirs de la prêtrise et à l’extrême vigilance qu’ils doivent avoir en servant Hachem à l’intérieur du Sanctuaire. Tout Israël est saint, mais les prêtres représentent une élite sainte au sein de la nation. C’était leur devoir de préserver la pureté et la gloire dans le Sanctuaire comme demeure symbolique de Hachem au milieu de la nation. Ainsi, les commandements représentent une attribution particulière des prêtres pour en prendre un soin exemplaire en tant que gardiens du Sacré.

Une autre dimension a été révélée par les prophètes, qui utilisaient l’expression Chillul-ha-Shem décrivant une conduite immorale qui apporte le déshonneur à la Loi de Hachem  en tant que code de justice et de compassion. Amos (2:7) parle d’individus qui « écrasent la tête des faibles comme la poussière du sol, et nient la justice envers les opprimés…et ainsi profanent-ils Mon Saint Nom ». Jérémie invoque le Chillul-ha-Shem pour décrire ceux qui contournent la loi en émancipant leurs esclaves dans le seul but de les reprendre et les réenchaîner (Jer.34 :16). Malachie, le dernier des prophètes, dit des prêtres corrompus en son temps, «Du lever au coucher du soleil, partout, Mon nom est honoré parmi les nations…mais vous le profanez » (Mal. 1-11-12).

Les sages [1] ont suggéré qu’Abraham faisait référence à la même idée lorsqu’il contestait Hachem, à propos de son plan visant à détruire Sodome et Gomorrhe si cela signifiait punir le juste autant que l’abject. « Loin de vous [Chalilah lekha] l’idée de faire une telle chose ». Hachem et le peuple de Hachem doivent être associés à l’idée même de justice. L’incapacité de l’exercer constitue un Chillul-ha-Shem.

Une troisième dimension apparaît dans le livre d’Ezéchiel. Le peuple Juif, ou au moins une partie significative, a été réduit à l’exil à Babylone. La nation a subi une défaite. Le Temple a été mis en ruines. Pour les exilés, cela a représenté une tragédie humaine. Ils ont perdu leurs maisons, la liberté et l’indépendance. Cela a été également une tragédie spirituelle. “ Comment pouvons-nous chanter le Chant d’Hachem en pays étranger ?” [2] Mais Ezéchiel l’a perçue également comme une tragédie que ressentait Hachem :

Fils de l’homme, lorsque le peuple d’Israël vivait dans sa propre terre, il la souillait par sa conduite et ses actions…Je les ai dispersés parmi les nations, et ils ont été éparpillés à travers les pays (du monde) ; Je les ai jugés selon leur conduite et leurs actions. Et partout où ils sont allés parmi les nations, ils ont profané Mon nom sacré, et pour cela ils ont dit, ‘C’est le peuple du Seigneur, et maintenant il doit quitter cette terre’ (Ez. 36: 17-20).

L’exil a été une profanation du nom de Hachem parce que le fait qu’Il ai puni les peuple en le laissant être conquis a éé interprété par les autres nations comme une preuve que Hachem a été incapable de le protéger. Cela rappelle la prière de Moïse après le veau d’or :

“Seigneur” dit-il, “pourquoi ta colère devrait s’abattre sur ton peuple, que tu as sorti d’Egypte avec un grand pouvoir et une main  puissante ? Pourquoi les Egyptiens devraient dire, « C’était avec une mauvaise intention qu’Il les a sortis, pour les tuer dans les montagnes et pour les rayer de la surface de la terre » ? Détourne -Toi de Ta colère ardente, adoucis-Toi et n’apporte pas le désastre sur ton peuple. » (Ex 32:11-12)

Cela fait partie de la souffrance divine. En ayant choisi d’identifier Son nom au peuple d’Israël, Hachem est, en effet, pris entre Ses exigences de justice d’un côté, et la perception des nations, de l’autre. Ce qui semble être un châtiment pour les Israélites ressemble, pour le monde, à une faiblesse. Aux yeux des nations, dont les dieux locaux étaient identifiés au pouvoir, l’exil d’Israël ne pouvait pas être interprété comme l’impuissance du D.ieu d’Israël. Ce qui est, dit Ezéchiel, un Chillul-ha-Shem, une profanation du nom de Hachem.

Un quatrième sens est devenu évident à la fin de la période du Second Temple. Israël est retourné dans son pays et a reconstruit le Temple, mais ils ont été attaqués tout d’abord par les Grecs Séleucides sous le règne d’Antiochus IV, puis par les Romains, et tous deux qui ont cherché à interdire les pratiques Juives. Pour la première fois, le martyre est devenu une caractéristique significative de la vie Juive. La question a surgi : dans quelles circonstances les Juifs ont eu à sacrifier leurs vies plutôt que transgresser la loi Juive ?

Les sages ont compris ainsi le verset, “Vous devrez garder mes décrets et lois qu’une personne devra garder et vivre par eux » (Lev. 18: 5) pourrait induire « et ne pas mourir par eux » [3]. Sauver la vie a préséance sur tous les commandements. Mais il existe trois exceptions : les interdictions contre le meurtre, les relations sexuelles interdites et l’idolâtrie, pour lesquels les sages jugent qu’il est nécessaire de mourir plutôt que de les transgresser. Ils disent alors qu’ « au temps de la persécution », chacun devrait résister au prix de sa propre mort, même à une demande  « de changer un lacet », ce qui veut dire : accomplir un acte quelconque qui peut être interprété comme une façon d’aller dans le sens souhaité par l’ennemi, en trahissant et démoralisant ceux qui restent fidèles à la foi. C’est à cette époque que l’expression kiddush-ha-Shem  a été utilisée pour signifier la volonté de mourir en tant que martyr.

Une des plus poignantes de toutes les réponses collectives de la part du peuple Juif a été de catégoriser toutes les victimes de l’Holocauste comme « ceux qui sont morts al kiddush Hachem », ce qui signifie pour l’amour de la sanctification du Nom de Hachem. Ce n’était pas inéluctable. Le martyre dans le passé signifiait avoir choisi de mourir pour l’amour de Hachem. Un des aspects démoniaques du génocide nazi a été que les Juifs n’avaient pas le choix. En les appelant  rétrospectivement des martyrs, les Juifs ont donné aux victimes la dignité dans la mort par laquelle ils ont été si brutalement arrachés à la vie [4]

Il y a une cinquième dimension. Voici la manière dont Maïmonide la résume :

Il y a d’autres actes qui sont aussi inclus dans la profanation du nom de Hachem. Lorsqu’une personne élevée en Torah, connue pour sa piété, commet des actes qui, bien que n’étant pas des transgressions, engendrent le fait que les individus parlent d’elle avec mépris, il s’agit alors d’une profanation du nom de Hachem… Tout cela dépend de la stature du sage [5]

Le peuple lève les yeux vers ceux qui servent d’exemple et qui doivent agir en conséquence. La piété dans la relation avec Hachem doit être accompagnée d’un comportement exemplaire envers son prochain. Lorsque les individus associent la religiosité à l’intégrité, la décence, l’humilité et la compassion, le Nom de Hachem est sanctifié. Lorsqu’ils l’associent au mépris envers autrui et envers la loi, la conséquence est une profanation du nom de Hachem.

L’idée radicale commune aux cinq dimensions, centrale dans la définition que le Judaïsme donne de lui-même, est que Hachem a risqué Sa réputation dans le monde, Son « nom », en choisissant à l’associer avec un peuple unique et singulier. Hachem est le D.ieu de toute l’humanité. Mais Hachem a choisi Israël pour être Son « témoin », Son ambassadeur, aux yeux du monde. Lorsque nous échouons dans ce rôle, c’est comme si Hachem aux yeux du monde avait été bafoué.

Pendant presque deux mille ans, le peuple Juif s’est trouvé sans maison, sans terre, sans droits civils, sans sécurité ni la capacité d’échapper à sa destinée et à son sort. Il a été& réduit au rôle de ce que Max Weber a appelé « un peuple paria ». Par définition un paria ne peut pas avoir un rôle modèle positif. C’est alors que kiddush-ha-Shem a pris toute sa dimension tragique comme la volonté de mourir pour sa foi. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, les Juifs ont à la fois la souveraineté et l’indépendance en Israël, et la liberté et l’égalité ailleurs. Le Kiddush-ha-Shem doit, par conséquent, être rétabli dans son sens positif de décence exemplaire dans la vie morale.

C’est ce qui a amené les Hittites à appeler Abraham “ un prince de Hachem parmi nous ». C’est ce qui conduit Israël a être admiré lorsqu’il s’engage dans des opérations de secours et de sauvetage internationales. Les concepts de kiddush et chillul-ha-Shem forgent un lien indissoluble entre le sacré et le bien.

Si l’on perd cela, nous trahissons notre mission de “nation sainte”. La conviction qu’être Juif implique la poursuite de la justice et la pratique de la compassion est ce qui a conduit nos ancêtres à rester fidèle envers le Judaïsme malgré toutes les pressions pour l’abandonner. Ce serait l’ultime tragédie si nous perdions ce lien maintenant, au moment crucial où nous sommes capables d’affronter le monde d’égal à égal.

Il y a longtemps que nous avons été appelés pour montrer au monde que la religion et la morale vont de pair. C’est encore plus nécessaire à un âge déchiré par la religiosité motivée par la violence dans certains pays, la laïcité effrénée dans d’autres. Etre Juif signifie être dévoué à la proposition qu’aimer Hachem signifie aimer Son œuvre, l’humanité. Il n’y a pas de plus grand défi, surtout pas au vingt et unième siècle, ni de plus urgent que celui-ci.

Par le Grand Rabbin et Lord Jonathan Sacks

rabbisacks.org

Adaptation : Florence Cherki

Notes :

[1] Bereishit Rabbah 49: 9.

[2] Psalm 137: 4.

[3] Yoma 85b.

[4] Il y a un précédent. Dans Av ha-Rachamim prayer (Le Livre de la Prière quotidienne autorisée, p. 426), composé après le massacre des Juifs durant les Croisades, les victimes ont été décrites comme étant “ceux qui ont sacrifié leur vie au nom du al kedushat haShem.” Bien que certaines des victimes aient été à la mort volontairement, ce n’était pas le cas de toutes.

[5] Mishneh Torah, Hilkhot Yesodei ha-Torah 5: 11.

 

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