La liste des 4 enfants de la Haggada n’est-elle pas trop brève, à l’ère postmoderne? 

 

Le récit de la Haggada de Pessah peut difficilement restituer la réalité de la Diaspora contemporaine, en ce qui concerne les fils. Aujourd’hui, cette répartition des Juifs en quatre catégories laisse de côté de nombreux types d’individus, à cause de la fragmentation postmoderne qui sévit dans le large éventail du peuple juif en dehors d’Israël.

Les auteurs de la Haggada ont subdivisé les Juifs en groupes de référence en tant que « Fils ». Le premier est le « Fils Sage ». Le second est le « Fils Méchant », qu’on perçoit comme le Juif de l’extérieur ou qui se sent étranger au groupe, et qui interroge la signification des coutumes religieuses juives que pratiquent les autres Juifs. Le troisième est le « Fils Simple » et le quatrième est tellement ignorant qu’il ne sait même pas ce qu’il faudrait demander.

Le dernier Rabbi du mouvement Habad (Loubavitch), Menachem Mendel Schneerson, qui est décédé en 1994, trouvait déjà que quatre catégories étaient insuffisantes. Il avait ajouté un cinquième fils : celui qui ne se présente même pas au Seder[1]. Richard Jacobs, le Président de l’Union du Judaïsme Réformé (URJ) a indiqué l’état déplorable de ce qui représente actuellement le plus vaste mouvement juif présent aux Etats-Unis. Lors de l’assemblée bisannuelle de l’organisation, à la fin 2011, il a déclaré : « le groupe qui augmente le plus rapidement, au sein de la vie communautaire juive et celui qui lui appartient le moins et qui s’en inspire le moins, tout au long de sa propre vie ». Concernant l’URJ, Jacobs a affirmé que : « 80% de nos enfants quittent la synagogue à la fin de la Terminale du système scolaire[2]« . 

A la suite de l’exemple donné par le Grand Rabbi Schneerson, nous pourrions, effectivement, ajouter, pour les sociétés postmodernes, plusieurs autres catégories de fils. Le sixième pourrait être l’enfant de mariage mixte qui a grandi simultanément dans deux environnements religieux différents. Il peut même assister au Seder. On pourrait l’appeler « l’enfant Confus ».

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On pourrait même ajouter un septième fils – celui qui exprime sa propre judéité en attaquant les autres Juifs ou Israël. Il peut demander : « Pourquoi D.ieu et les Juifs oppriment-ils Pharaon et les Egyptiens? On pourrait l’appeler « le Fils atteint de la haine de soi« . Un tel fils peut représenter ceux qui croient que l’expression : « Laisse partir mon peuple », aux temps modernes, fait référence à la prétendue « oppression » israélienne des Palestiniens[3]. Au cours des siècles passés, certains Juifs convertis au Christianisme ont fait preuve d’une haine décuplée envers le Judaïsme. Mais ils ne prétendaient pas être Juifs, tout au contraire.

Aujourd’hui, nombreux sont les membres de cette catégorie de Juifs détracteurs d’Israël qui considèrent comme un avantage d’affirmer leur judéïté dans le seul but de rendre leur incitation antijuive encore plus efficace. Beaucoup de ceux qui se haïssent eux-mêmes trouvent probablement le Seder ordinaire trop douloureux au regard des souffrances qui se sont en définitive abattues sur les Egyptiens. Ils peuvent ressentir le besoin d’ajouter des paragraphes insistant sur le mal perpétré par les esclaves juifs contre leurs maîtres égyptiens et afin de faire la démonstration qu’en fait, ce sont les Egyptiens les véritables victimes dans cette tragique histoire.

 Il peut même y avoir un huitième « non-Fils », quelqu’un qui aimerait peut-être être un « beau-fils » – une personne qui, parfois, « se sent Juif-ve », s’il se trouve parmi les Juifs, ou en général, quand Israël et les Juifs sont attaqués ou qu’il est question d’antisémitisme.  En Diaspora, il se peut que des non-Juifs mariés à des Juives-(fs) ou qui sont amis avec des membres de familles juives, ou simplement parce qu’ils s’intéressent au sens du Seder, participent à la célébration du Seder, une des traditions juives qui fait l’objet de la plus large observance, encore de nos jours. Cela se reflète aussi par le nombre de suggestions d’un Seder inter-religieux, terme qu’on peut retrouver par une simple recherche sur ce mot-clé sur Google[4]. Le Seder devient de plus en plus populaire parmi les Juifs pour Jésus et d’autres groupes chrétiens qui trouvent des correspondances entre les histoires de l’Exode et celle de Jésus[5]

 Cette démultiplication possible de fils et ces révisions fréquentes de la Haggada traditionnelle, plutôt que de symboliser la fécondité juive, offrent une illustration de la post-modernité et de la fragmentation de l’identité juive. L’identité juive traditionnelle a changé, elle est brisée et éclatée, en particulier ces dernières années. Le sociologue américain prédominant Steven Cohen affirme : « Dans les années 1960, il y avait encore un large consensus sur le fait qu’être Juif reposait sur les obligations observées. De telles normes pouvaient dépendre de D.ieu, des parents, de la nostalgie, de la tradition, de la Halakha (la loi juive) et/ou du simple fait d’appartenir au peuple juif. On pouvait, bien sûr, enfreindre ce code, mais alors on se sentait coupable de l’avoir fait« . Cohen observe que pour la plupart des Juifs américains de nos jours, le Judaïsme est « une vision du monde esthétique » et que le fait « d’être Juif » devient, de plus en plus, une affaire de choix personnels[6]

 Ce qu’affirme Cohen se vérifie par une grande diversité d’études sur la question, y compris celles provenant du Centre de Recherches Pew. Une étude de 2013, intitulée : « Portrait de Juifs Américains » démontrait que l’auto-identification par les Juifs diffère de façon significative de génération en génération. 93% de membres de la génération née entre 1914 et 1927 s’identifient en tant que Juifs sur le fondement de la religion, alors que les 7% restants se perçoivent comme Juifs sans religion. Cependant, parmi la génération née après 1980, il n’y a que 68% de Juifs s’identifiant comme tels qui s’appuient sur la religion, alors que 32% se décrivent comme n’ayant pas de religion, en fondant leur adhésion à l’identité juive sur la base de leur filiation, de leur ethnie ou de leur culture[7]

Plutôt que de faire subir à la Haggada des extrapolations et prolongements typiques de la postmodernité, nous ferions, finalement, mieux de laisser ce texte être ce qu’il est. La Haggada est un livre pédagogique, un récit historique, grâce auquel les Juifs transmettent à leurs enfants l’histoire de l’Exode et du devenir en tant que peuple libre. Plutôt que d’ajouter de nouveaux « fils », il est préférable de laisser le récit de la Haggada transformer le Seder en débat sur le sens viable de l’identité juive moderne grâce à une prise de conscience et un destin partagés.

 

 Pessach Sameach Ve’Kasher.

 

Par Manfred Gerstenfeld

 

 

Dr.Manfred-Gerstenfeld

 

Le Dr. Manfred Gerstenfeld a présidé pendant 12 ans le Conseil d’Administration du Centre des Affaires Publiques de Jérusalem (2000-2012). Il a publié plus de 20 ouvrages. Plusieurs d’entre eux traitent d’anti-israélisme et d’antisémitisme.

Adaptation : Marc Brzustowski.

 


 

[1] Menachem Posner, “What is the Biblical source for the Four Sons mentioned in the Haggadah?”

www.chabad.org/holidays/passover/pesach_cdo/aid/490677/jewish/What-is-the-Biblical-source-for-the-Four-Sons.htm

[2] Phil Jacobs, “New URJ prez: ‘Synagogues must speak to our souls,’” Washington Jewish Week, 22 December 2011.

[3] http://www.salon.com/2015/03/27/let_the_palestinian_people_go_what_younger_jews_will_be_asking_of_israel_at_passover_seder_this_year/

[4] For example: http://www.interfaithfamily.com/holidays/passover_and_easter/How_to_Run_a_Great_Interfaith_Seder.shtml

[5] http://www.crivoice.org/seder.html

[6] Manfred Gerstenfeld, interview with Steven Cohen, “Changes in American Jewish Identities: From the Collective to the Personal, From Norms to Aesthetics,” in Manfred Gerstenfeld & Steven Bayme, American Jewry’s Comfort Level, (Jerusalem: Jerusalem Center for Public Affairs, 2010), 123-142.

 

[7] “A Portrait of Jewish Americans,” PewResearchCenter, 1 October 2013.  

2 Commentaires

  1. pourquoi les juifs absents? absent comme les 5/6ème des juifs qui ont refusé de quitter l’égypte et qui n’en sont jamais sortis jusqu’à la 9ème plaie qui leur fut fatale ?
    ou encore ces 80% de juifs babyloniens trop bien intégrés dans la bourgeoisie locale pour se risquer à l’aventure au retour périlleux en terre d’israël 70 ans seulement après leur déportation?
    que dire alors des futurs absents après 2400 ans d’absence sur leur terre sacrée des bi-nationaux juifs de france, aux des états-unis ou d’ailleurs ultra intégrés dans leur confort de paris 16 à miami beach ?
    ce ne sont pas des juifs absents mais plutôt des juifs complaisants. Ezequiel 20,32:40 fustige les juifs récalcitrants au retour en israël, docilité passive et veulerie d’une complaisance d’une vie confortable en exil.
    bonne fête de pessah et bon retour

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