Sylviane Serruya vient de publier aux Editions BoD, Moïse de Tétouan, Sa Mémoire en Héritage, 1492-1962. L’ouvrage de 382 pages, fort documenté et bien écrit, comporte le sous-titre révélateur, De Mégorachim à Dhimmis puis à Citoyens Français. Dans cette fresque historique et sociale, oscillant entre la biographie et le récit historique, entre le roman et le document, l’auteure, née à Oran, fait découvrir l’histoire de ses ancêtres mais aussi celle d’une partie du peuple juif.

En effet, Sylviane Serruya exhume des profondeurs de l’oubli la biographie de son bisaïeul, Moïse Serruya, né en 1854 à Tétouan et décédé dramatiquement en 1891à Oran où il émigra. Elle reconstitue la figure ancestrale à partir de documents familiaux, administratifs ou journalistiques retrouvés dans différents centres d’archives, tels le C.A.O.M. (Centre des Archives d’Outre-mer), le C.AR.A.N. (Centre d’Accueil et de Recherches des Archives Nationales), la B.N.F. (Bibliothèque Nationale Française). L’auteure s’appuie encore sur la lecture d’ouvrages d’historiens reconnus (tels G. Bensoussan, P. Weil, F. Renucci, G.  Dermendjan, G. Nahon, M. Ansky, D. Nadjari, Sarah Leibovici, Valérie Assan..) qui ont aidé à apporter des éclaircissements, des précisions et à situer les cadres sociaux, religieux, économiques, historiques dans lesquels vécurent ses ancêtres.

Ainsi, Sylviane Serruya procède à un travail de mémoire familiale et de reconnaissance filiale déclenché au décès de son père auquel elle veut rendre hommage. Elle le remercie de la sorte des principes d’éducation et de l’héritage culturel transmis. Elle réalise aussi à son tour, pour ses descendants, un travail pédagogique de transmission du patrimoine religieux, culturel, historique laissé par son père.

Mais, l’auteure exécute surtout dans ces 382 pages une véritable fresque historique et sociale de la vie que menèrent les Juifs des différents époques traversées. La figure ancestrale de Moïse Serruya, sert de point de départ et de fil conducteur pour rappeler l’histoire des Mégorachim, ses aïeux chassés d’Espagne en 1492 par les rois catholiques. Le parcours du bisaïeul retrouvé sert aussi de prétexte à Sylviane Serruya pour évoquer l’histoire des ancêtres installés à Tétouan, appelée autrefois la Petite Jérusalem, après leur expulsion d’Espagne. Ils fuirent ensuite leur statut humiliant de dhimmi au Maroc pour s’établir dans l’Algérie coloniale porteuse d’espoir d’avenir meilleur et sécurisé. Moïse fut, malgré sa mort précoce et douloureuse, à trente-sept ans, le témoin d’une époque en pleine effervescence avec ses changements sociaux, industriels, urbanistiques, politiques. Il fut aussi un acteur du formidable essor économique de l’Algérie et d’Oran en particulier. Il vécut les mutations de la condition des Juifs dhimmis devenus citoyens français en masse puis la montée de l’antisémitisme pour des raisons électorales et les violences engendrées dans la colonie. Son parcours permet de rappeler les différentes traditions et étapes de la vie juive dans le quartier juif d’Oran, le Derb el Houd ou au Village Nègre où il résida avec sa famille.

L’histoire émouvante de Moïse constitue ainsi l’axe central de ces pages. Sur celles-ci se greffent d’autres axes secondaires. Le récit de coutumes, de petites histoires ou d’anecdotes font revivre au lecteur des épisodes méconnus ou peu connus de l’histoire juive, comme celle des pirates juifs, celle du Pourim d’Oran, celles dramatiques de Hanina Mellul, de Busnach ou de Solika Hatchuel, les figures d’Emmanuel Nahon, des rabbins Hayim Bibas et d’Isaac Bengualid….  Les rappels d’épisodes de l’histoire générale du bassin méditerranéen comme ceux de la piraterie barbaresque et ses conséquences internationales, de la colonisation de l’Algérie, de la spoliation des indigènes, du Code de l’indigénat, de l’émancipation des Juifs, de l’acquisition de la citoyenneté française, du senatus consulte de 1865, du décret Crémieux, du décret Lambrecht et de l’antisémitisme des colons français, rythment aussi ces pages dans un mouvement pendulaire. La vie exhumée de Moïse est rappelée dans un va-et-vient constant entre sa petite histoire personnelle et la Grande Histoire, l’une illustrant et expliquant l’autre.

Moïse eut en réalité un parcours banal, celui des milliers de fugitifs juifs refusant les conversions forcées, les massacres périodiques, condamnations à mort, les confiscations de biens, les pillages de leur quartier, les impositions fiscales exorbitantes, la condition de soumis, la dhimmitude. Comme ses coreligionnaires, il ambitionnait une amélioration de ses conditions de vie et aspirait à retrouver sa dignité humaine. Ainsi, ce parcours commun est exemplaire et représentatif de celui de l’ensemble des Juifs expulsés d’Espagne, installés au Maroc puis en Algérie où ils devinrent citoyens français.

Beaucoup de lecteurs (re)découvriront l’histoire de leurs aïeux qui traversèrent courageusement les embûches de l’histoire pour devenir citoyens français. Les heureux curieux trouveront l’histoire exemplaire et universelle d’un immigré, marocain judéo-espagnol, devenu libre et indépendant.

Moïse de Tétouan
Sa Mémoire en Héritage, 1492-1962

De Mégorachim à Dhimmis puis à Citoyens Français

Livre paru aux Editions BoD au prix de 23 €, à commander chez l’éditeur, à la FNAC ou chez Amazon.

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