Commémoration le 16 juillet 1956 à Paris de la rafle du Vel d’Hiv au cours de laquelle plus de 13.000 Juifs avaient été arrêtés à leur domicile à Paris et en banlieue par des fonctionnaires français afp.com/-

Commémorer la Shoah en temps de Guerre froide

A partir des exemples de la France et de la Bulgarie, ces deux ouvrages montrent à quel point l’histoire et la commémoration de la Shoah ont été l’un des enjeux de la guerre froide.

De Paris à Sofia, la survie des Juifs et la commémoration de l’extermination ont été centrales dans les enjeux politiques et mémoriels. Les parutions des travaux de Simon Perego et Nadège Ragaru en soulignent les contours.

Les différentes formes prises, au-delà de la douleur des survivants et de la mémoire des crimes, représentent un enjeu politique dont l’analyse a déterminé les positions des associations et l’importance de la guerre froide et aussi les équilibres internes dans les pays communistes.

De Paris…

En France, la mémoire de la Shoah chez les Juifs parisiens se construit dès la Libération. L’analyse de la commémoration des morts vient rappeler qu’elle n’est pas née à partir de 1967 mais qu’elle est une constante dans la vie juive parisienne dès les lendemains de la guerre.

Simon Perego explique en premier lieu que la vie juive s’est reconstituée rapidement et qu’elle a été particulièrement active. Ses foyers se sont refondés autour des organismes sociaux animés par des organisations politiques.

Ainsi, l’auteur recense près d’une centaine d’associations juives qui recouvrent tout l’arc politique des organismes sionistes nationalistes jusqu’aux communistes en passant par les bundistes, les socialistes non sionistes proches de la SFIO, qui sont les plus nombreux, les sionistes collectivistes et les organisations religieuses.

Les divisions sont multiples et se superposent favorisant les alliances tactiques et les confrontations d’abord entre les prosoviétiques et les anticommunistes, puis entre les sionistes et les autres et enfin entre les religieux et les laïcs.

Dans les premières années, une unanimité existe pour commémorer la Shoah sur les lieux des crimes, avec par exemple une importante manifestation à Drancy. La rupture s’opère et le communisme est la ligne de partage principale.

En 1949, les commémorations donnent lieu à des tensions physiques puis sont dédoublées. Simon Perego souligne par ailleurs que les lieux de commémoration favorisent une partition mémorielle et qu’à partir de 1967, l’État hébreu a tendance à capter l’héritage mémoriel, traduisant aussi l’évolution générationnelle et politique de la vie juive en France. L’histoire de la Shoah est un enjeu important de la guerre froide dans le monde juif comme dans le reste de la société.

… à Sofia

Cet enjeu et ces conflits mémoriels se recoupent même si leurs développements sont différents dans la Bulgarie communiste. Ils renvoient aussi à la particularité du pays dans lequel il y a eu des lois raciales mais dont la population a empêché massivement les déportations.

Les opérations ont été stoppées à plusieurs reprises entre 1942 et 1944 par des protestations importantes de la population et seule une faible partie de la population juive a été touchée par les déportations et les violences.

C’est sur ces faits que se construit l’après-guerre. L’un des premiers objectifs des nouvelles autorités est de juger la collaboration. Compte tenu de l’attitude de la population, la justice prend un sens particulier.

Il s’agit dans les procès pour faits de collaboration et de participation aux crimes nazis d’unifier les Juifs et les Bulgares afin de montrer l’unité du peuple. L’extermination des Juifs prend un sens différent selon qu’il est traité par les Bulgares installés en Israël ou par les Juifs communistes bulgares.

Pour les premiers, l’extermination se situe dans la liste des persécutions millénaires alors que les seconds y analysent une conséquence des oppressions politiques diluées dans un ensemble plus vaste qu’est le fascisme.

C’est à partir du moment où la chape de plomb communiste s’est abattue sur le pays que l’évocation des violences des Juifs prend un sens variable selon les périodes renvoyant aux jeux de pouvoir en Bulgarie et dans le monde communiste.

En effet, l’antisémitisme latent est favorisé par la politique stalinienne entre 1948 et 1953. Il a pendant quelques années fait taire la mémoire juive. Après cette date, il s’agit pour les Juifs communistes bulgares d’exprimer une mémoire particulière. C’est à travers le cinéma et la coopération bulgaro-est-allemande que s’opère l’émergence de cette mémoire.

Nadège Ragaru développe l’analyse du film Zvezdi / Sterne (l’étoile) dans lequel la production binationale initialement à la gloire de l’antifascisme permet d’évoquer les persécutions. Elle insiste également sur un paradoxe. Un film réalisé et retrouvé en Allemagne, dont on ne sait pas tout, sur la seule rafle de 1943 a été retrouvé dans les années 1960.

Son utilisation par les autorités vient montrer en creux que les Juifs de Bulgarie ont été sauvés. Enfin, cette question est aussi centrale dans l’opposition entre l’Est et l’Ouest puisqu’elle permet aux uns et aux autres d’aborder la question de la responsabilité des pays dans la politique de collaboration et d’extermination, la construction de la mémoire antifasciste en Bulgarie insistant sur la symbiose judéo-bulgare.

La fin du communisme modifie les équilibres, laissant réapparaître en Bulgarie les tendances politiques antérieures à la Seconde Guerre mondiale mais surtout favorisant une approche scientifique dans laquelle l’analyse idéologique passe au second plan.

Dans leur travaux, Nadège Ragaru et Simon Perego soulignent ainsi les interférences de la mémoire et des engagements partisans sur l’écriture de l’histoire.

Sylvain BOULOUQUE

https://www.nonfiction.fr/article-10570-commemorer-la-shoah-en-temps-de-guerre-froide.htm

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