LE GRAND CHAMBARDEMENT ÉCONOMIQUE
Bonsoir
Merci
Les vingt premières années du XXIème siècle sont marquées par une succession de crises économiques : krach boursier de 2001-2002 avec l’explosion de la bulle internet, crise des « subprimes » de 2008-2009crise des dettes souveraines en 2011crise grecque de 2010 à 2013crise de la COVID de 2020 à 2022 et dernièrement la guerre en Ukraine depuis février 2022…
Jusqu’ici, l’économie mondiale a réussi à les dépasser et surtout celle de 2008-2009, d’une intensité équivalente à celle de 1929. Mais qu’en sera-t-il avec les deux dernières, le Monde ayant à faire face successivement à celle de la pandémie et à celle de la guerre poutinienne.
Le 18 janvier dernier, je présentais des turbulences macroéconomiques. Au 118ème jour de l’invasion russe, celles-ci se sont accentuées alors que les conséquences de la guerre se font sentir mais n’ont pas encore fini de produire tous leurs effets.
Une des premières manifestions est le passage de hausses de prix à l’inflation. Un seul chiffre vaut tous les commentaires : en mai, en glissement annuel, elle a atteint 8,1 % contre 7,4 % en avril, des chiffres inconnus depuis le début des années quatre-vingts. L’inflation va-t-elle s’installer ?
La pandémie a fait resurgir « le fantôme de l’inflation » avec la hausse des prix alimentée par l’envolée des prix des hydrocarbures et des matières premières, notamment agricoles, ainsi que par la généralisation de pénuries de certains produits. La guerre en Ukraine a accéléré le mouvement.
L’inflation a été souhaitée par certains car elle permet de diminuer les valeurs nominales et facilite le remboursement des dettes qui ne cessent de s’accumuler ; les États, et plus particulièrement ceux européens s’en trouveraient soulagés et la zone euro consolidée. Représentant 348 % du PIB mondial, la dette publique et privée s’en trouverait de facto diminuée et son remboursement facilité malgré la remontée des taux d’intérêt. Tant que les taux d’intérêt réels sont négatifs, les débiteurs sont favorisés.
Un des questions des opérateurs ; cette inflation est-elle temporaire ou s’agit-il d’un phénomène plus durable ? Les banques centrales américaine et européenne tablent sur un phénomène passager. La Banque centrale européenne (BCE) va même jusqu’à prévoir un retour à 3 5 % dès 2023 et à 2,1 % en 2024.
Rien n’est moins sûr !
Ne nous trompons pas ! L’inflation est comme la pâte de dentifrice ; quand elle sort du tube, il est difficile, voire impossible, de la rentrer. Une fois apparue, l’inflation se propage dans tout le circuit économique avec les indexations de tous les biens. Elle va s’alimenter avec :
  • La boucle prix/salaires et autres revenus. L’inflation rogne le pouvoir d’achat des salariés et retraités ; plus généralement, elle appauvrit les classes moyennes qui n’ont pas les capacités de se prémunir contre la valse des étiquettes. Cet enchaînement sera alimenté par l’augmentation des coûts de main d’œuvre occasionnés par les remises en cause de la mondialisation avec la pandémie.
  • L’augmentation de toutes les matières premières hydrocarbures (même si le prix du baril n’a augmenté que de 15 % depuis le 24 février, le boycott du gaz russe, le non-retour du brut iranien sur le marché et la faible augmentation de la production de l’OPEP ne feront que tendre les prix), métaux précieux (Or, Argent, Platinum, Palladium…), matières premières industrielles (Acier, Aluminium, Inox, Lithium, Nickel…), matières premières agricoles (Blé, Maïs, Sucre…), spéculations agricoles (Coton…)…
  • Les difficultés d’approvisionnement et les problèmes logistiques. Apparues avec la pandémie, elles n’ont cessé de s’accentuer avec notamment les blocages dans les mers d’Azov et d’Aral.
  • La remontée des taux d’intérêt et l’alourdissement des charges financières.
Tout se combine pour alimenter le processus inflationniste. Dans ces conditions, il est fort peu probable que la situation redevienne normale dans les dix-huit mois ; il faudra au minimum trois, voire quatre ans avant que le phénomène ne s’inverse !
Face à l’inflation, les Banques centrales ont commencé à réagir dans deux directions :
  • La sortie programmée des achats de titres publics, annoncée depuis février. Il était grand temps de mettre un terme à cette politique de liquidités abondantes, d’argent facile et bon marché. Il aura fallu la guerre et l’inflation pour un retour à la normale. À trop attendre et à agir sous la pression, les banques centrales ont pris de gros risques. La diminution des liquidités a entrainé un plongeon des marchés d’actions, et il est probable que les marchés obligataires enregistrent des mouvements.
  • La remontée des taux d’intérêt européens, avec une augmentation de 0,25 % dès juillet et une seconde annoncée pour septembre.
Elle va entrainer une accentuation des écarts entre l’Allemagne et les autres pays, ce qui peut perturber le fonctionnement de la zone euro. La BCE a anticipé le risque en réunissant, la semaine dernière, un Conseil des Gouverneurs « non prévu ». Un dispositif a été mis en place pour différencier les États dans la réduction des achats, en fonction de leur niveau d’endettement ; elle sera plus rapide pour l’Allemagne que pour l’Italie dont l’endettement suscite des inquiétudes,
Pour assurer un atterrissage en douceur et ne pas étouffer la croissance mondiale, les banquiers centraux devront avoir une gestion fine des remontées des taux pour arbitrer entre la lutte contre l’inflation et le soutien de l’activité économique.
Dans ce contexte, quelles sont les perspectives de croissance ?
L’OCDE a dernièrement revu à la baisse les perspectives de croissance ; elle passerait pour la zone de 2,7 en 2022 à 1,6 % en 2023, et pour le Monde de 3 à 2,8 %. Comme toujours, dans un contexte général de diminution de la croissance, les différences sont notables :
  • L’Inde se distingue avec une forte croissance même si elle passerait de 6,9 à 6,2 %.
  • Avec des intensités différentes, trois pays devraient enregistrer une hausse de leur PIB. Celui de la Chine passerait de 4,6 à 4,9, fermant la parenthèse de la politique de « zéro COVID » (quel que soit l’importance de ce niveau, il n’est pas suffisant pour satisfaire les besoins de la population chinoise et éviter un « chômage de masse ») ; le Japon devrait connaître une légère amélioration de 1,7 à 1,8 de taux de croissance ; enfin, la situation du Brésil s’améliorerait avec un accroissement de la croissance de 0,6 à 1,2 %.
  • En revanche, la situation économique de la zone euro et des États-Unis ne s’améliorerait pas ; le taux de croissance chuterait respectivement de 2,6 à 1,6 % pour le Vieux Continent, et de 2,5 à 1,2 % pour le Nouveau.
Je concluais ma chronique du 18 janvier : « … le Monde va continuer d’osciller entre les quatre scenarii de Nouriel ROUBINI exposés dans ma chronique du 19 octobre, même si celui de la concomitance d’une croissance ralentie avec l’inflation semble prédominer. » Ce schéma demeure toujours le plus probable.
Cette perspective de refroidissement économique est de nature à casser l’inflation, et à retrouver un sentier de croissance durable sauf si :
  • Le retour de la guerre en Europe et l’augmentation des dépenses militaires ne vienne compenser une demande déficiente.
  • La multiplication des perturbations ne plonge l’économie mondiale dans un grand chambardement
Un sursaut de gouvernance mondiale s’impose. Depuis deux ans, la mondialisation a été remise en cause avec la pandémie et la fermeture des économies et par le regain des nationalismes. Il est urgent de casser ces engrenages pour atténuer les antagonismes, source de guerres. Heureusement que de Genève, une bonne nouvelle nous est parvenue avec l’accord conclu à l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
Dov ZERAH
N°281 : Le grand chambardement économique

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