L’affaire Sarah Halimi au pays du “plus jamais ça??”

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Quelques réflexions au sujet des espoirs résumés par le mot d’ordre, « Plus jamais ça », et de la mise en pratique d’enseignements qui y sont liés.  À propos des élites politiques et judicaires en Allemagne – ainsi que de dénis de justice qui risquent de devenir systématiques’

 

Par le Prof. Paul Leslie

Suivies d’une lettre ouverte à Esther Schapira au sujet de l’affaire Sarah Halimi.

Avocat de formation, originaire de la ville hongroise de Gyöngyös, Stephen Roth fut une grande personnalité juive qui faisait preuve d’une érudition considérable.  Il avait prouvé plus tôt, pendant la Seconde Guerre mondiale, à quel point il était capable de jouer le rôle d’homme d’action, à force d’avoir participé à l’organisation de nombreuses opérations de sauvetage.  Dans un premier temps, il s’était activé à venir au secours de réfugiés juifs, s’échappant de pays voisins se trouvant sous occupation nazie, les aidant à immigrer en Hongrie.  Dès la fin de l’administration de Miklos Kallay en mars 1944 et l’ascension en Hongrie d’un régime finissant par mettre en pratique, non plus un antisémitisme conservateur – lequel s’était borné en général à édicter un nombre limité de lois antijuives – discriminatoires, mais en général supportables du point de vue économique, du moins dans la capitale – mais les doctrines nazies meurtrières, il avait travaillé à faciliter l’évasion de Juifs hongrois cherchant à passer clandestinement la frontière avec la Roumanie.

Ce que ce grand serviteur du peuple juif accomplit, en sa qualité de directeur de l’Institute of Jewish Affairs, fut de nature à enrichir immensément la vie intellectuelle des Juifs anglais pendant les décennies en question.  Fondé en 1941, sous l’égide du Congrès Juif Mondial, et transféré à Londres en 1965, cet institut de recherche publiait des analyses approfondies des questions sociopolitiques, économiques, juridiques et culturelles –  y compris les manifestations de préjugés antisémites – susceptibles d’exercer une influence sur l’évolution des diverses communautés juives. Autant d’analyses adaptées à l’objectif de faciliter l’organisation de celles-ci et mises tant à la disposition des décideurs communautaires que de chercheurs sérieux, universitaires et autres.

Qui, donc, aurait été mieux placé pour cerner les tendances principales dans l’évolution de l’antisémitisme dans les démocraties dites occidentales, telle qu’elles se manifestaient à la fin des années 1980/au début des années 1990 ?  Au cours de son intervention lors d’une table ronde tenue à Londres vers la fin de l’existence de l’Institute of Jewish Affairs, il a insisté sur le fait que, compte tenu de tous les phénomènes inquiétants constatés à cette époque-là – négationnisme, mensonges et calomnies à l’encontre des Israéliens, dont il prédisait l’aggravation sensible à l’avenir – tous les grands partis majoritaires des démocraties précitées maintenaient fermement une politique de résistance inébranlable à toute tentative d’infiltration de la part de militants s’inspirant de doctrines antisémites.

Cette politique ne se bornant pas à ne pas prêter la main, de quelque façon que ce soit, aux activités des extrémistes antijuifs, mais comportant en même temps, le cas échéant, la prise de mesures visant à combattre les fauteurs de trouble antisémites – y compris parfois, des déclarations publiques qui les dénonçaient, à titre officiel – et à faire marginaliser ces derniers, dans la mesure du possible.  Il importait également de faire en sorte que les victimes juives de pratiques discriminatoires puissent bénéficier également des dispositions législatives pertinentes visant à les réprimer. (Non que l’expression explicite d’opinions, d’attitudes antijuives ne fût jamais constatée dans les milieux politiques, même dans l’enceinte parlementaire – comme, par exemple, dans la France de l’immédiat après-guerre, au sujet de l’homme d’État Pierre Mendès-France.)

Il allait, il va, sans dire qu’il faudrait assurer la protection égale des citoyens – ou administrés – juifs aux cas de crimes/délits qui les visent.  Ce qui ne fut pas toujours été le cas, même dans l’immédiat après-guerre. Il y lieu d’évoquer ici quelques pogroms orchestrés dans nombre de territoires coloniaux à l’époque qui précéda celle de leur indépendance nationale – à Tripoli, en 1945, à Ouijda et Djerada, en 1948, etc. – dont les auteurs pouvaient comptaient sur une certaine complicité passive de la part des autorités.  (Ces pogroms étant comparables à ceux qui s’étaient produits à Constantine, en août 1934, et à Fès, en avril 1912 – ce dernier ayant été précédé de la confiscation systématique d’armes, dont la possession avait été discrètement tolérée par le Sultan afin de permettre aux habitants du mellah de se faire protéger contre des pillards potentiellement meurtriers)

Tout cela s’est-il avéré suffisant, est-il maintenant suffisant, cependant, pour empêcher non seulement que ne puisse se produire aucune catastrophe susceptible de prendre une telle ampleur qu’il serait fondé à la considérer comme la pire qui ait frappé le peuple juif depuis la Shoah- c’est-à-dire le massacre de dizaines de milliers d’Israéliens, sinon l’anéantissement de l’État d’Israël, sans cesse menacé? Suffisant également pour que les habitants juifs des démocraties précitées se sentent complètement en sécurité, protégés contre des actes de violences collectives ?  Pour éviter que n’arrivent au pouvoir, dans ces mêmes démocraties, des politiciens/politiciennes animés de forts préjugés antijuifs.  Que ceux-ci s’expriment de façon implicite, sous formes d’«antisionisme», de manifestations de solidarité avec les mouvements BDS, comme dans les pays scandinaves, en Irlande, etc. – ou ouvertement, au sein du parti travailliste britannique chapeauté par Jeremy Corbyn, avec la collaboration de factions d’extrême-gauche.

L’obligation absolue de protéger l’État hébreu contre toutes les menaces mortelles ne figure-t-elle pas parmi les responsabilités collectives héritées par les successeurs des élites politiques directement impliquées dans les crimes atroces des régimes nazis et pro-nazis, ainsi que dans les diverses formes de collaboration antisémite ?  Celle-ci ne lie-t-elle pas également les successeurs des décideurs politiques qui avaient été coupables de complicité passive aux moments où il avait été bien possible de sauver au moins une partie des victimes des persécutions lesquelles finiraient par produire des meurtres de masse systématiques et génocidaires  (Conférences d’Évian, des Bermudes)

Dénoncer et réfuter les mensonges et les calomnies dirigées contre Israël ne devrait-il pas être le fait de plus qu’une minorité des représentants des démocraties dites occidentales, de pays soi-disant amis.  D’autant plus que la propagation de ces désinformations a pris une telle ampleur qu’elle provoque de plus en plus la diabolisation non seulement des Israéliens juifs mais de tous les Juifs qui, majoritairement, soutiennent le droit fondamental de leurs coreligionnaires israéliens de vivre en sécurité. Au lieu de faire accréditer, de façon directe ou indirecte, ces désinformations (utilisation « disproportionnée » de la force, ciblage de civils, etc.)

Il y a bien des désaccords parmi les historiens spécialisés dans ce domaine sur les facteurs principaux qui rendaient possible la création d’organisations spécifiques ayant pour mission de financer les réparations payées aux survivants de la Shoah et aux victimes juives des persécutions meurtrières nazies et, le cas échéant aux ayants droit. Surtout des appréciations divergentes sur lequel de ces facteurs était le plus déterminant.  (N’empêche que ces réparations ne cessent de faire l’objet de campagnes de désinformations malveillantes, de la part de propagandistes antijuifs, anti-israéliens et autres, depuis les premières négociations – si impossible qu’il soit de compenser toutes les souffrances infligées, du point de vue moral, si imparfait, forcément, que soit le système d’indemnisation institutionnel.)  Il en est de même de l’évolution d’après-guerre des relations entre le jeune État hébreu et la nouvelle démocratie qui se développa en Allemagne occidentale.

De quelque façon qu’il y ait lieu d’évaluer l’interaction et l’importance respective de chacun des facteurs cruciaux, le livre de Lily Gardner Feldman, The special relationship between West Germany and Israel (Allen and Unwin, 1984), constitue un ouvrage de référence incontournable, ainsi que beaucoup de ses études savantes. Chacun y trouvera des analyses suffisamment détaillées pour être en mesure de se faire des opinions bien informées  sur le poids respectif qu’il sera fondé à donner aux convictions sincères qui auraient pu motiver quelques-uns des décideurs allemands les plus influents à certains moments – inspirées de sentiments de honte et/ou de culpabilité et/ou de compassion et/ou de contrition – et aux considérations d’ordre diplomatique et géopolitique.

Autant de considérations liées à la nécessité, face aux détracteurs de la nouvelle Allemagne non communiste, tant démocratiques que communistes, de faire une démonstration crédible de l’attachement de celle-ci à certaines valeurs fondamentales, de façon à la rendre digne d’être réintégrée dans la « communauté des nations », et d’en devenir un membre à part entière, pleinement respecté. Tout en ne s’inspirant pas toujours de motivations désintéressées et pures, ces détracteurs n’en avançaient pas des accusations justifiées, le plus souvent.

Malgré la validité des arguments d’ordre pragmatique évoqués plus haut, Konrad Adenauer et ses alliés politiques – espérant aussi pouvoir compter sur l’aide de Juifs américains influents pour rendre possible le développements des exportations allemandes – ne pouvaient persuader une quantité suffisante des parlementaires de son parti et des partis affiliés de soutenir des accords qui constitueraient des fondements juridiques solides pour la création d’institutions officielles ayant pour mission la gestion du paiement de réparations. Y compris Fritz Schäffer, ministre des Finances, individu méprisable qui prétendait s’opposer à l’indemnisation des victimes juives  non seulement pour des raisons économiques, mais également pour ne pas compliquer les relations avec les pays arabes.  (Sans avoir été partisan du régime nazi, il n’en était pas moins animé de forts préjugés antisémites – le plus souvent latents, mais pas toujours).

Adenauer et ses alliés de droite devaient donc s’adresser à des représentants importants du parti principal de l’opposition, la Sozialdemokratischen Partei Deutschlands (SDP).  Les habiles interventions israéliennes auprès de délégués des puissances alliées entreprises sous l’instigation de Ben Gourion jouant aussi un rôle non négligeable, le consensus bipartisan qui en résulta jeta les bases de l’accord de Luxembourg, promulgué le 10 septembre 1952.

La volonté d’Adenauer et de ceux qui pensaient comme lui que des communautés juives persistent à être présentes sur le sol allemand a fini par être réalisée.  Qui plus est, bon nombre des celles-ci en sont venues à prendre de l’essor, à force de bénéficier, à divers degrés, des changements démographiques constatés de plus en plus pendant les décennies d’après-guerre – du fait de l’immigration de Juifs originaires de pays d’Europe centrale et occidentale – polonais, roumains, tchèques, hongrois, etc. Comment les dirigeants des communautés de l’immédiat après-guerre auraient-ils pu ignorer, cependant, le contraste flagrant entre l’attachement aux valeurs démocratiques bien réel constaté dans certains milieux politiques et chez un certain nombre des acteurs du nouveau système de justice – lequel connaissait des limites bien définies – et l’impunité absolue ou relative assurée à la majorité prépondérante de ceux qui avaient perpétré les crimes monstrueux allemands ?

Comme en témoignaient les peines légères, voire dérisoires, imposées au terme des poursuites engagées en République fédérale allemande, y compris dans les procès de Francfort et d’Auschwitz qui se sont déroulés au début des années 1960, qui devaient servir à des fins pédagogiques (ainsi que, probablement, à des fins diplomatiques).  Comment ne pas se sentir impuissant, confronté à l’influence néfaste du pourcentage élevé de juges qui, pour s’être mis, sans état d’âme, au service du régime nazi,  n’avaient pas à craindre d’être destitués de leurs fonctions dans la nouvelle démocratie allemande – ainsi qu’à toutes sortes de complicités, aussi bien extérieures (prétendus impératifs de la Guerre froide) qu’intérieures.  Autant de sujets que Mary Fulbrook, qui professe à University College, Université de Londres, analyse de façon magistrale dans Reckonings: Legacies of Nazi Persecution and the Quest for Justice, livre récemment paru aux éditions Oxford University Press (2018)

Malgré la résistance répandue constatée dans le jeune État hébreu, opposée à l’établissement de relations avec la République fédérale d’Allemagne (RFA) sous quelque forme que ce fût, Ben Gourion le jugeait indispensable, y jouant un rôle de premier plan, à force de comprendre pleinement la vulnérabilité existentielle d’Israël  avant tout sur le plan militaire, ainsi que dans la sphère économique. On ne saurait en effet minimiser cette vulnérabilité liée aux difficultés de trouver un état dont les gouvernements successifs seraient disposés à assurer la fourniture des armes dont les Israéliens avaient désespérément besoin pour se défendre contre les menaces existentielles et auxquels ils pourraient faire confiance, tous partis confondus.

Il s’agit, rappelons-nous, d’une époque où les boycotts primaires et secondaires orchestrés contre Israël par les états membres de la Ligue arabe battaient leur plein. Époque aussi où les administrations successives des États-Unis, tant du parti Démocrate que du parti Républicain, persistaient dans une politique qui consistait en général à ne pas fournir d’armes à l’État hébreu, à ne pas financer l’acquisition de celles-ci et à ne pas conclure d’accords avec Israël qui seraient de nature à obliger les gouvernements des États-Unis à garantir la survie de ce dernier. Cette politique-là ne commencerait à subir des modifications appréciables qu’à partir de la victoire de l’État hébreu en 1967.  La coopération dans le domaine militaire avec l’Allemagne à cette époque-là, comme plus tard, était on ne peut plus discrète, voire clandestine (assez souvent – surtout au moment de l’embargo pétrolier imposé lors de la Guerre de Kippour de 1973), s’avérant susceptible d’être aussi utile que l’alliance «occasionnelle» entre Israël et la France, dont traite Miriam Rosman, auteur de La France et Israël 1947-1970, de la création de l’État d’Israël au départ des Vedettes de Cherbourg (Honore Champion, 2009).

Des relations assez normales avec l’État hébreu pour permettre de temps en temps des visites ministérielles, officielles et publiques, devaient se faire attendre assez longtemps.  Jusqu’à ce qu’il devînt évident que les dirigeants de pays arabes importants ne renonceraient pas à l’établissement ou à l’approfondissement de liens estimés indispensables pour leurs intérêts – économiques et autres – même avec des pays « amis d’Israël » qui ne se soumettaient pas aux boycotts.

La RFA et, plus tard, l’Allemagne unifiée, ne faisant pas exception dans leur comportement généralement respectueux envers les représentants des pays arabes, tous régimes confondus, il ne manquait pas, il ne manque pas – dans les milieux politiques allemands, ainsi que dans le Ministère des Affaires étrangères allemand – des partisans de « politiques arabes ».  Y compris des hommes (plus récemment, des femmes aussi) soucieux avant tout de ne pas heurter les susceptibilités des adversaires arabes d’Israël, si fanatiques et pleins de haine meurtrières soient-ils.  N’étant pas en état d’empêcher la coopération germano-israélienne, tant dans ses déclinaisons publiques que sous ses formes très discrètes, ils auraient pu éprouver, paradoxalement, une certaine satisfaction du fait de l’absence de relations diplomatiques officielles, la résistance considérable opposée en Israël à l’établissement de celles-ci prévalant jusqu’au mois de mai1965.

Plus la démocratie allemande se trouvait intégrée dans les organes et institutions supranationaux de l’Europe – dans lesquels les élites politiques de celle-là prétendent persister à voir une protection infaillible contre les tendances nationalistes dangereuses – plus  ses décideurs se sentaient être en droit d’harmoniser certains aspects de sa politique étrangère avec les directives et résolutions officielles adoptées au nom de la CEE – ainsi que, plus tard, au nom de la UE – sur certaines questions, y compris sur le conflit israélo-arabe.  Autant de prises de position de plus en plus « équilibrées » au détriment des intérêts vitaux de l’État hébreu, surtout depuis l’embargo pétrolier imposé lors de la Guerre de Kippour (lesquelles Bat Yeor dénonce avec passion dans ce texte).  Les manifestations de soutien diplomatique, de la part des représentants allemands, se bornant dans ce contexte, selon le cas, à inclure la mention du droit d’Israël d’exister et à adoucir les dispositions trop sévères dans les documents ci-mentionnés – surtout quand il s’agissait de menaces de sanctions économiques, explicites ou implicites.  (Au cours d’une analyse perspicace d’attitudes européennes envers les Juifs – texte paru dans Mosaic Magazine en août 2013 et republié en 2014, en traduction française, dans OUTRE-TERRE – Michel Gurfinkiel évoque la « politique étrangère commune », qui devient de plus en plus inamicale à l’égard de l’État hébreu, née d’un «compromis» destiné à refléter plutôt les attitudes négatives des pays membres les plus «pro-arabes» que ces des pays mieux disposés.

Et maintenant ? S’il est peut-être vrai que les délégués envoyés par l’Allemagne aux divers organes de l’ONU s’associent moins fréquemment que ceux d’autres pays européens aux initiatives unilatérales et aux condamnations dirigées contre l’État hébreu, ils ne se sont pas abstenus, pour autant, de soutenir 16 sur un total de 21 résolutions anti-israéliennes adoptées en 2018.  En ce qui concerne la législature allemande, les partisans d’une résolution pro-israélienne, présentée en mars 2019, qui invite le gouvernement à changer les consignes de vote ont subi une défaite écrasante – 408 contre 155, sur un total de 626 députés qui assistaient au débat en question.

Les décideurs officiels allemands persistent à approuver le versement de subventions généreuses au profit de plusieurs ONG, dont le prétendu engagement en faveur de la défense des droits de l’homme est à géométrie variable.   Que celles-ci soient alliées avec les mouvements pro-BDS dont les objectifs consistent à organiser des boycotts contre les Israéliens et à leur faire imposer des sanctions.  Ou bien, qu’elles se sentent en état de guerre juridique permanente contre ces derniers («lawfare»), pour s’acharner à promouvoir des campagnes destinées à rendre possible l’engagement de procédures judiciaires aboutissant à des poursuites pénales dirigées contre les soldats et les officiers de Tsahal – au mieux devant des juridictions de plus en plus corrompues comme la Cour pénale internationale.  Autant de procédures douteuses basées sur des accusations mensongères, lesquelles leur imputent la commission de crimes de guerre imaginaires. Face à ces réalités, quel poids donner à une résolution parlementaire anti-BDS, adoptée le 17 mai, qui n’a pourtant qu’un caractère non contraignant?

Il y lieu d’attribuer la «levée» supposée des tabous à l’égard d’Israël aussi bien aux décisions visant à privilégier des considérations économiques et, le cas échéant, géopolitiques/géopoliticiennes – relevant de la Realpolitik la plus cynique, liée aux relations avec Iran et certains états arabes – qu’au renforcement considérable de courants idéologiques dans certains milieux politiques.  (Surtout depuis l’intégration de l’ancienne Deutsche Demokratische Republik (DDR RDA – voir à ce propos les écrits de Jeffrey Herf, y compris au sujet des «guerres non déclarées» menées par l’état communiste contre Israël?)

En outre, on ne saurait passer sous silence l’augmentation significative des cas où certains responsables d’institutions auxquelles sont confiée la mission fondamentale d’assurer la transmission de la culture, sous toutes ses formes – tout en assurant la préservation des meilleures créations culturelles – se sentent en droit de trahir celle-ci à des fins idéologiques.  Tout cela, par le biais de programmations de «pseudo»-débats savants et d’expositions qui substituent les explications et analyses de propagandistes à celles qui sont le fruit de recherches et d’études sérieuses et honnêtes.  Il n’est pas rare que cette trahison des clercs bénéficie aussi de complicités politiques – ainsi qu’en témoigne le scandale du Musée Juif («Musée antijuif») de Berlin.

Tout en tenant compte de l’influence limitée des représentants nationaux des habitants juifs de la République allemande, n’y-a-t-il pas lieu de critiquer vivement la lenteur de leurs réactions et la fermeté et de détermination insuffisantes dont celles-ci faisaient preuve – jusqu’à l’intervention de l’ambassadeur israélien en juillet 2018 – en ce qui concerne le Musée Juif de Berlin, et celles de ses expositions et de ses activités culturelles/intellectuelles qui véhiculent depuis longtemps des désinformations anti-israéliennes et pseudo-historiques.

Telles que l’exposition intitulée “Bienvenue à Jérusalem”. dans le cadre de laquelle les attaches historiques du peuple juives plurimillénaires sont minimisées sinon omises dans une large mesure, de façon systématique, les tables rondes/conférences où il y a des invités d’honneur comme les universitaires farouchement anti-israéliens Sa’ed Atshan et Judith Butler, qui font l’apologie de terroristes «progressistes», etc.  Est-ce que les dirigeants communautaires mentionnés plus haut n’auraient-pas dû prendre leurs distances et dénoncer celles-ci dès le début, tout en déployant des efforts réels pour maximiser la publicité médiatique consacrée à ces prises de position publiques?   En revanche, il est arrivé assez souvent  que de nombreux activistes pro-israéliens – y compris des universitaires qui sont membres de la section allemande de Scholars for Peace in the Middle East (Akademiker für den Frieden im Nahen Osten) – qui n’appartiennent pas aux instances représentatives des communautés juives ont accompli bien plus que les hauts fonctionnaires et responsables de ces dernières.  (Un grand érudit, mondialement connu, spécialisé dans l’étude de certains domaines très importants de l’histoire, de la culture et de la philosophie  juive, s’est adressé aux responsables de l’organisation faîtière Zentralrat der Juden in Deutschland, après avoir vu une des expositions anti-israéliennes dont il s’agit: il n’a reçu aucune réponse)

Comment ne pas condamner également des trahisons commises par des promoteurs d’approches pseudo-scientifiques, de manipulations et d’analyses sélectives et malhonnêtes de sources, documentaires et autres – liées ou non aux idéologies postmodernistes – dans un certain nombre de facultés universitaires allemandes, d’instituts de recherches, etc.?  Le professeur Wolfgang Benz, ancien directeur du Zentrum für Antisemitismusforschung (ZfA), de Berlin, compte parmi les universitaires dont la mauvaise foi les a amené à prétendre que les membres de mouvements BDS ne seraient en général que des activistes qui formulent des critiques politiques à l’encontre d’Israël et donc à s’opposer à la résolution anti-BDS précitée.

Quant à la protection égale des citoyens juifs de la démocratie fédérale allemande contre les criminels antisémites violents il y a bien lieu de condamner le laxisme de beaucoup de juges allemands (l’article, paru le 16 juillet 2018 mentionne le cas d’un «refugié» syrien qui agresse un passant juif, pour ne se voir imposer que quatre semaines de détention).  Comment oublier du reste le jugement douteux qui, prétendant situer le crime dans le contexte du «conflit israélo-palestinien» refuse d’attribuer une motivation antijuive aux trois hommes d’origine palestinienne condamnés pour avoir incendié en 2014 une synagogue de Wuppertal?   Même si les policiers allemands font leur devoir le plus souvent, (mais pas toujours, comme par exemple dans le cas d’un professeur israélien attaqué par un homme palestinien – et par la police), peut-on écarter la possibilité qu’une affaire Sarah Halimi se produise en Allemagne?

Sans parler de la tendance grandissante – qu’il convient de qualifier de pernicieuse et dangereuse – constatée parmi les spécialistes chargés du travail de rédiger des « expertises » sur l’état mental des personnes inculpées, laquelle consiste à voir dans certains auteurs de crimes antijuifs graves des victimes en quelque sorte, atteintes de « bouffées délirantes aiguës» ou d’autres symptômes momentanés supposés abolir le discernement de ces derniers.  Tendance dénoncée vigoureusement au nom de l’admirable Centre Simon Wiesenthal.

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Lettre ouverte à Esther Schapira au sujet de l’affaire Sarah Halimi.

Vous vous êtes fait connaître par la qualité de votre travail journalistique. Si Philippe Karsenty a déployé énormément d’efforts pour que la vérité se fasse jour dans l’affaire al Dura et Véronique Chemla a le mérite immense d’avoir rédigé des textes à ce sujet qui font autorité,  vous avez également fait des enquêtes journalistiques sur cette affaire qui sont on ne peut plus instructives et éclairantes.

Je me permets donc de vous encourager à consacrer votre talent à la réalisation d’une analyse détaillée de tous les aspects de l’affaire Sarah Halimi, laquelle sera de nature à combler les lacunes constatées dans la couverture de celle-ci par divers organes des médias allemands, tant juifs que non juifs. Les meilleurs articles publiés omettent de prendre en considération l’inaction des policiers armés qui n’ont rien fait pour sauver Sarah Halimi – tout en n’invoquant pas les arguments qui réfutent les conclusions des «expertises » plus que douteuses qui concluent à l’«abolition du discernement» de son assassin barbare – et les autres n’évoquent que brièvement l’assassinat, au cours du traitement de celui de Mireille Knoll.  Je suis sûr que vous poserez les questions les plus pertinentes.  (Y compris celle-ci :  est-il nécessaire, pour mener à bien une instruction impartiale, de traiter l’auteur d’un crime monstrueux avec beaucoup plus d’humanité que la famille de la victime?  «Elle a dit aux enfants : Moi je voudrais m’attacher à ce qu’on connaisse mieux votre mère. Parce que c’est la victime. Alors On va parler de votre mère» – quelle mauvaise plaisanterie?)

Depuis le commencement de l’affaire Sarah Halimi je crois fermement à la nécessité morale de manifester publiquement une solidarité collective avec la famille de Sarah Halimi.  J’étais convaincu, et je reste convaincu, qu’il est indispensable de démontrer clairement aux autorités françaises que beaucoup de gens bien informés estiment tout aussi préoccupant que scandaleux non seulement le traitement judiciaire de l’affaire Sarah Halimi mais également l’inaction des policiers armés.  Je persiste à croire aussi à l’obligation morale – même pendant cette dernière étape du déroulement de l’affaire Sarah Halimi – de soutenir la lutte de tous ceux et celles – journalistes, intellectuels, avocats -qui ne cessent de combattre avec dévouement et persévérance toutes les tentatives de dénier tout espoir de justice à la famille de la victime, femme qui méritait bien le grand respect qu’on avait pour elle.

Comment supporter, en effet, qu’il soit permis à son assassin de ne pas subir une punition véritable pour ses crimes atroces?  À ce propos je voudrais rendre hommage aux équipes rédactionnelles des médias juifs français et en particulier à celles de JForum, de Tribune Juive et d’Actualité Juive et aux journalistes, telles que Sarah Cattan et Noémie Halioua, qui ont fait un travail remarquable.

Je me suis adressé aux représentants d’organisations communautaires juives de divers pays pour proposer l’organisation d’initiatives qui comporteraient des manifestations publiques de solidarité. Dans la plupart des cas j’ai reçu des réponses. Beaucoup de ceux et de celles que j’ai contacté ont entrepris de faire disséminer très largement toutes les informations pertinentes au sujet de Sarah Halimi.  Même ceux et celles qui ont dit qu’ils n’étaient pas en état de prêter leur concours aux initiatives proposées se sont exprimé en des termes on ne pas plus courtois.

Dans le même ordre d’idées, je voudrais saisir l’occasion ici de remercier en particulier les personnes suivantes: un ami suédois juif, plusieurs amis anglais, des représentants de l’organisation All-Party Parliamentary Group against Antisemitism, le député qui représente les intérêts des habitants de la circonscription  parlementaire où j’habite – qui a sollicité l’intervention discrète du Ministre des Affaires étrangères britannique – mes amis italiens et les femmes admirables qui sont Lyn Julius, Fiamma Nirenstein. et Phyllis Chesler, professeur  émérite.

En revanche, lorsque j’ai envoyé des courriels aux représentants/représentantes de plusieurs organisations juives allemandes, pas un seul n’a répondu, ne daignant même pas d’en accuser réception. Leur incapacité (apparente) de manifester aucune forme de solidarité avec les citoyens juifs de la République française (on cherchera en vain une mention de Sarah Halimi sur le site du Zentralrat der Juden, on n’y trouve même pas le nom de Mireille Knoll) et leur manque de courtoisie totale ne les honorent pas.

 

Par le Prof. Paul Leslie

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P.S  Emails envoyés à Margaretha Traub le 26 octobre et le 13 novembre 2018, à Josef Schuster le 7 novembre 2018, à Herr Effertz, le 7 novembre 2018, aux docteurs Robert Neugröschel et Salva Boterashvili le 7 novembre –  et j’en passe.

6 COMMENTS

  1. Arrêtons de « croire en la justice de notre pays » !
    Notre système judiciaire est, depuis belle lurette, perverti, inféodé par une puissance occulte qui nous dépasse.
    Nous nageons dans le cynisme et l’hypocrisie.
    Nous avons un code civil, un code du travail… au lieu d’en respecter les lois, purement et simplement, chaque fois qu’il se passe quelque chose, un nouveau décret est pondu, une nouvelle loi est en projet, de nouvelles tergiversations font rage, noyant le fond du problème, les notions sont galvaudées, l’exemple de ces assassins féroces et monstrueux que l’on dédouane en les désignant comme « souffrant de troubles psychiatriques »… chacun amène sa touche perso sur fond d’associations plus ou moins perverses et pendant ce temps là, on perd du temps, c’est le tumulte, les prisons débordent, devenant d’immenses centres de formation en délinquance chevronnée et en terrorisme de base. La simple morale est devenue un gros mot et le bon sens populaire a disparu.
    Ça nous dépasse… la reprise de conscience des peuples sera longue… j’ai cependant bon espoir.

  2. Nous ne devons plus accepter les discours “La France sans les juifs n’est plus la France”.
    Si ces paroles contentes messieurs Khalifat, Mergui ,et Khorsia moi cela ne me convient plus.
    JE SUIS EN COLERE
    ROSA

  3. J’ai oublié d’attirer l’attention des lecteurs de cet article sur le fait que Milena Rosenzweig-Winter, fonctionnaire communautaire (Geschäftsführerin der Jüdischen Gemeinde zu Berlin) – fait toujours partie du conseil d’administration du Musée Juif de Berlin, dont certaines activités ont provoqué le scandale qui a pris des dimensions internationales. Interprétant à sa façon les règles élémentaires de la politesse, elle n’a même pas accusé réception de mon email – envoyé le 7 novembre et renvoyé le 21 novembre 2018

  4. L’affaire Halimi doit être une leçon pour les Jufs de France. Nous ne devons plus jamais être à la merci de ce genre d’injustice.

    • Et comment pouvons-nous aider ? je suggere que, si nous sommes horrifies par cette affaire, nous alertions les deputes et senateurs que nous connaissons (chacun dans sa “paroisse”), pour leur suggerer qu’ils demandent la mise en place d’une Commission d’enquete parlementaire: je m’y emploie de mon cote, sans succes pour le moment. Il est axiomatique qu’en France, “on ne critique pas une decision de justice” mais, a condition qu’aucune peripetie judiciaire ne soit en cours, une telle Commission peut se pencher sur les dysfonctionnements d’un service public. En l’occurrence, l’absence de reaction, pendant 20 minutes, des 28 policiers presents dans l’immeuble, ne peut que forcer les questions: qui n’a pas donne l’ordre d’intervenir ? qui a donne l’ordre de ne pas le faire ? si, en dehors des institutions communautaires (CRIF, …) toujours timides, de simples citoyens sont nombreux, en tant que Francais (et non en tant que Francais juifs) a faire pression sur les parlementaires de leur connaissance, peut-etre aura-t-on le droit de poser la question “pourquoi a-t-on laisse assassiner une dame agee sans defense ?” Je serais content de recevoir votre appui, ou vos critiques sur le plan d’action que je suggere.

      • Nos sages nous disent :
        “L’intelligent se suffira d’allusions, mais le stupide aura (plutôt) besoin d’un coup”
        Comment sont ils restés “cohérents” à leurs belles paroles : “plus jamais ça “?
        En niant qu’il s’agisse bien de “ça”!
        Allons-nous nous convaincre nous-mêmes qu’ils sont de bonne volonté, qu’ils ont de bonnes intentions ?!
        Mettons nous dans le crâne qu’ils sont de mauvaise foi, qu’ils ont de mauvaises intentions à notre égard…
        Il ne faut pas être prophète pour comprendre que de très mauvais jours s’annoncent en France, en Belgique (Movenbek), en Suisse (interdiction de l’abattage rituel), en Islande etc.
        Pourquoi ne pas comprendre l’allusion, pourquoi attendre les coups?!
        Quittons notre chère France!

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