En marche vers la troisième guerre mondiale ?

La contre-offensive réussie des Ukrainiens dans le Donbass incite les Occidentaux à accroître leur implication dans la guerre et contraint la Russie à hausser le ton. Le danger de l’escalade n’a jamais été aussi élevé depuis février.

C’est la deuxième fois que l’armée russe bat en retraite en Ukraine. Autant, en mars dernier, son repli des banlieues de Kiev en direction de la Biélorussie avait été minutieusement préparé et exécuté. Des trains entiers avaient évacué en bon ordre les lourdes colonnes blindées d’assaut de l’autre côté de la frontière, avant de contourner le pays pour les rediriger vers le Donbass. Autant, début septembre, dans la région de Kharkiv, les généraux de Poutine ont, à l’évidence, ordonné la retraite de leurs troupes à la dernière minute, dans la précipitation. Ils se sont laissé surprendre par la vigueur de l’audacieuse contre-offensive ukrainienne qui ciblait leur dispositif précisément là où il avait été imprudemment dégarni.

Préparée depuis deux mois sous étroite supervision de Washington et de ses représentants sur place, cette manœuvre hardie a été bâtie sur le renseignement. « Le théâtre ukrainien est totalement transparent pour nous », se vantent les officiers du Pentagone, qui recueillent les données de dizaines de satellites orbitant à intervalles réguliers au-dessus de la région. Ce que confirment les experts russes eux-mêmes : « Ils savent où nous sommes, mais, comme pour l’Himars [le système d’artillerie américain livré aux Ukrainiens, NDLR], on apprend à y remédier. » Dans la région de Kherson, dans le Sud, les Russes s’étaient préparés à encaisser les coups, et la contre-offensive ukrainienne a globalement échoué, mais dans l’Est, elle a fonctionné.

​Pragmatiques, les Russes ont préféré rompre le combat et se replier sur de nouvelles lignes de défense, ce qui leur a permis de limiter les pertes, contrairement à ce que disent les bilans gonflés de la propagande de Kiev. Ce faisant, les hommes de Sergueï Choïgou, le ministre de la Défense russe, ont néanmoins lâché 3 000 kilomètres carrés d’un terrain chèrement acquis depuis le printemps, dont Izioum, cette ville clé pour la logistique du front et, notamment, pour la prise programmée des bastions ukrainiens de Sloviansk et Kramatorsk, les dernières places fortes de Kiev sur le territoire de la république de Donetsk, qui bloquent sa reconquête, réalisée à 80 %. Si la portée militaire de cette reculade tactique est limitée, comme s’accordent à le reconnaître les experts militaires européens, ses conséquences politiques et stratégiques rebattent la donne et ont conduit Vladimir Poutine à réagir vite et fort.

​Toute la population prorusse du Donbass s’est sentie en danger à l’idée qu’un tel revers puisse se reproduire à un autre endroit du front, comme en témoignait récemment sur place pour la chaîne LCI le journaliste français Charles d’Anjou ; à Donetsk, la population est ciblée tous les jours par les canons ukrainiens. Sur les 7 millions d’habitants vivant avant la guerre dans les territoires contrôlés par les Russes – les deux républiques autoproclamées, les régions de Zaporijjia (sauf la ville) et de Kherson, soit l’équivalent en superficie de la moitié de la Grande-Bretagne -, les 5 millions qui sont restés ont lié leur sort à Moscou ; beaucoup ont d’ailleurs la double nationalité. D’elle dépend leur vie quotidienne. Ses conditions sont appelées à se durcir à l’approche de l’hiver. Le thermomètre a déjà fait plusieurs incursions en dessous de 0 degré Celsius, gelant l’eau dans les citernes. Contrôlé par Kiev, le réseau ne fonctionne que tous les trois jours. Des interrogations se posent pour l’électricité et le chauffage, si la centrale nucléaire de Zaporijjia venait à changer de main ou à s’arrêter ; jouant la carte du chantage nucléaire, les Ukrainiens la bombardent délibérément – ce que passent sous silence la plupart des médias occidentaux.

​Sur l’aile droite de Vladimir Poutine, les réactions à la contre-offensive ont été d’autant plus vives que l’on critique depuis quelque temps le format trop réduit de cette “opération militaire spéciale”. À l’instar de Piotr Tolstoï, descendant de l’écrivain et vice-président de la Douma, les “nationalistes” prônent ouvertement la mise au pas de toute l’Ukraine.

Les généraux de Poutine ont un peu trop compté sur la supériorité de leur artillerie.

​De fait, la guerre limitée de Poutine à l’Ukraine touche à ses limites. Sur ce front de 1 000 kilomètres (aussi long que celui de 1916 dans le nord de la France, où un million de combattants se faisaient face), la répartition des forces en présence défiait les classiques de la guerre qui édictent que l’assaillant doit être supérieur en nombre à la défense pour l’emporter. Selon les estimations françaises, les Russes alignent aujourd’hui 160 000 hommes et bénéficient de l’appui des 35 000 combattants des républiques du Donbass. Les Ukrainiens leur opposent 240 000 hommes, sur un total de 700 000 mobilisés. Les généraux de Poutine ont un peu trop compté sur la supériorité de leur artillerie et le temps semble avoir profité aux Ukrainiens. Le “piège américain” s’est refermé sur les Russes, résument les cénacles gaullistes. Non, Poutine s’est piégé lui-même, corrigent les obédiences atlantistes : « Personne ne menaçait la Russie et personne, en dehors de la Russie, ne recherchait le conflit », a cyniquement martelé le président américain à l’Onu la semaine dernière.

​Au prix d’énormes sacrifices humains pour tenir sa ligne Maginot du Donbass, Kiev a fini par engranger les bénéfices de l’aide occidentale massive : aujourd’hui, l’Ouest lui fournit non seulement tout son renseignement, mais aussi la majorité de ses équipements et la quasi-totalité de ses munitions. « L’Otan a franchi toutes les limites », accuse Poutine. Les chancelleries occidentales assument. C’est la Russie qui a violé le droit international, a rappelé Emmanuel Macron à l’Assemblée générale de l’Onu.

​Après les prises symboliques de Lyssytchansk et Sieverodonetsk, dans l’est du Donbass, les Russes ont marqué le pas sur tout le front cet été, avant de perdre l’initiative. Et les Ukrainiens viennent de remporter la victoire dont ils rêvaient pour faire mentir ceux qui, à Washington, Berlin et Paris, doutaient sérieusement de l’efficacité de la stratégie de soutien massif en armes. Depuis, les hommes de Volodymyr Zelensky maintiennent partout la pression, sans réussir pour l’instant à “exploiter” leur percée dans l’Est. « Si vous nous donnez plus de canons et de chars, nous pourrons reconquérir tout le Donbass et même la Crimée », plaide le président ukrainien.

​Un nouveau pas pourrait être franchi par les Européens et les Américains vers la cobelligérance. À l’instar de la Grande-Bretagne, plusieurs capitales européennes ont lancé des programmes de formation des recrues ukrainiennes sur leurs sols. La France s’apprête à leur emboîter le pas dans l’intention d’alimenter le futur programme labellisé par l’Europe. En Allemagne, le chancelier Scholz est soumis à la pression de ses alliés politiques pour livrer des chars lourds Leopard 2. Aux États-Unis, le Pentagone a confirmé que l’option des chars était sur la table ; Biden doit absolument engranger des succès avant le rendez-vous des midterms , en novembre, où les sondages lui prédisent la défaite du camp démocrate.

300 000 réservistes expérimentés iront rejoindre le front.

​Le 8 juillet, le maître du Kremlin affirmait à propos de l’Ukraine : « Nous n’avons pas encore commencé les choses sérieuses. » Depuis le 21 septembre, une nouvelle phase de la guerre s’est ouverte, après l’invasion et la tentative ratée d’amener Kiev à la reddition, puis la séquence inachevée de la reconquête du Donbass et de la constitution de la “nouvelle Russie”. Dans son discours télévisé, le dirigeant russe dévoile deux décisions majeures. La première est la « mobilisation partielle » du pays, une annonce repoussée jusqu’au dernier moment, à double détente. Elle élargira un processus qui avait en réalité déjà commencé par le biais du volontariat. Dans les prochains mois, 300 000 réservistes expérimentés iront rejoindre le front et soulager les troupes de choc de leurs missions secondaires. Une partie de la société aisée rejette cette mesure qui va accélérer la mue de l’économie, déjà bouleversée par les sanctions, même si elle est résiliente et irriguée par la manne des hydrocarbures. C’est aussi un message dissuasif directement adressé à l’Occident. Ce n’est que 1 % des forces mobilisables, a d’ailleurs souligné le président russe…

​Sa seconde décision choc est la tenue de référendums dans les zones libérées en vue de les annexer à la Fédération de Russie. L’issue du scrutin, qui devait s’achever ce mardi 27 septembre, ne laissait aucun doute. Dès lors, a expliqué Poutine, s’en prendre à ces territoires reviendra « à menacer l’intégrité de la Fédération de Russie » et, dans ce cas, « nous utiliserons bien sûr tous les moyens pour défendre la Russie et notre peuple. Ce n’est pas du bluff ».

​Revoilà la menace nucléaire, ironisent les experts occidentaux qui pensent que Poutine frime. Comme si ce dernier n’avait pas démontré, depuis le 24 février, tout ce qu’il était prêt à sacrifier pour défendre les intérêts vitaux de son pays en Ukraine et, à le lire et l’écouter, venger, enfin, son pays de l’humiliation historique vécue lors de la chute de “l’empire du Mal”.

​Grande puissance nucléaire, la Russie, qui maîtrise sur le bout des doigts la grammaire de l’escalade stratégique, entretient encore le doute sur ses lignes rouges tout en faisant monter la pression. Elle cherche aussi à gagner du temps sur le front de la guerre économique et énergétique, où le “général Hiver”, son allié naturel, va bientôt entrer en scène et exacerber l’effet des sanctions sur les ménages européens.

​Le conflit glisse vers la guerre totale.

​Avant l’hypothèse d’un tir nucléaire d’avertissement (notion qui ne figure pas dans sa doctrine officielle), la Russie pourrait, par exemple, marquer symboliquement les esprits en frappant une cible de l’Otan avec un de ses fameux missiles hypersoniques réputés invulnérables. D’ores et déjà, ses généraux envoient le signal que la guerre va se durcir pour les Ukrainiens. Des renforts blindés approchent du front. Des armes peu utilisées jusqu’à présent, comme les bombardiers lourds Tupolev, sont positionnées à proximité du champ de bataille. La destruction des infrastructures civiles a commencé.

​Imperceptiblement, la guerre entre les frères slaves a basculé dans une nouvelle dimension inquiétante. Jusqu’alors global (militaire, économique, médiatique), ce conflit glisse vers la guerre totale. L’actualité donne raison à la prémonition du vieux sage de la géopolitique américaine, Henry Kissinger, qui confiait cet été à Thierry de Montbrial, le président de l’Institut français des relations internationales (Ifri), selon les propos rapportés par ce dernier : « Ma crainte est qu’une série d’enchaînements ne conduise à une troisième guerre mondiale. » Constat encore plus fort chez les amis que compte le géopolitologue français dans le premier cercle du président chinois Xi Jinping : « La troisième guerre mondiale a commencé. ».

Par Mériadec Raffray – Valeurs Actuelles

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