« Maintenant, la banlieue sud fait peur »

Des habitants du quartier redoutent l’escalade. D’autres attendent une réponse forte de la part du chef du Hezbollah.

Il ne reste plus rien des gravats, éclats de verre et autres bouts de chair humaine carbonisés qui jonchaient le sol du quartier de Moucharafiyé, dans la banlieue sud de Beyrouth, mardi soir. La circulation y bat son plein et les commerces ont levé leur rideau de fer… comme si de rien n’était. 

Au lendemain des éliminations du n° 2 du Hamas, Saleh el-Arouri, et de six autres responsables du mouvement islamiste et de la Jamaa islamiya libanaise, la zone est presque déjà déblayée. « Maintenant, il ne reste plus qu’à ouvrir la route », rapporte un agent de la municipalité.

Sur place, l’armée encercle le périmètre. Les caméras de télévision sont rivées sur le bâtiment éventré, où une équipe farfouille toujours dans les décombres de l’étage ciblé. Selon l’Agence nationale d’information, « une réunion des formations palestiniennes » était en cours au moment de l’explosion…

Alors, la rumeur court parmi certains habitants de la banlieue sud : « C’est sûr que ce sont des espions qui ont informé de ce lieu. Avec 100 dollars, tout le monde peut être acheté », lâche Zeina*, posée sur un scooter avec sa fille de cinq ans et son époux, à quelques mètres du lieu de l’attaque.

Ce mercredi matin, elle est venue avec sa famille de Hay el-Sellom, un quartier situé à quelques kilomètres de là, pour voir de ses propres yeux le lieu de l’attaque. « C’est inacceptable ce qu’il s’est passé. Ils ont visé une zone résidentielle », s’emporte-t-elle. « On veut une réponse directe du parti, à la hauteur de la frappe. Depuis le début de la guerre, nos réponses sont contenues car le sayyed ne la veut pas… », lâche-t-elle, avant d’affirmer que le Hezbollah ne pourra pas « faire face à plusieurs fronts. C’est finalement un parti, pas un État ».

Cette guerre qui ne porte pas son nom a frappé Dahyé pour la première fois depuis le début des affrontements entre le Hezbollah et l’armée israélienne dans le sillage du conflit entre le Hamas et l’État hébreu déclenché le 7 octobre dernier.

Avant le discours du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, – qui a pris la parole mercredi soir -, les habitants de la banlieue beyrouthine, eux, oscillent entre la peur d’une escalade… et l’envie d’en découdre avec « le diable ». 

« Je ne veux plus rester là »

Dans l’immeuble adjacent, une famille observe la scène depuis son balcon. Au premier étage, un vieux monsieur s’énerve : « Je ne veux parler à personne ! » bougonne-t-il. Sur un des paliers, des chaussons traînent toujours dehors. Mariam ouvre la porte. Elle était à la mosquée lorsque l’explosion a eu lieu. « Israël a attaqué le Hamas ici car il est en train de perdre la bataille à Gaza », croit-elle savoir. Pour l’instant, elle dit ne rien craindre. « Mais c’est sûr que je quitterai les lieux si une guerre venait à éclater », lance la mère de deux adolescents.

Une foule s'est rassemblée mercredi matin pour observer les dégâts de l'explosion de mardi soir dans la banlieue sud de Beyrouth. Photo João SousaUne foule s’est rassemblée mercredi matin pour observer les dégâts de l’explosion de mardi soir dans la banlieue sud de Beyrouth. Photo João Sousa

Dans la rue d’en face, slalomant entre les voitures endommagées par la frappe, Hajjé Emné* dit ne plus avoir peur. « Nous avons compris que leur but était de tuer ceux du Hamas… Qu’ils reposent en paix ! » dit-elle, avant d’affirmer : « Je pense que ça s’arrêtera là. De toute façon, que le Hamas soit présent ou pas ici, nous serons toujours en danger à cause d’Israël. C’est le mal absolu. »

Sur le trottoir, Hani* et Fatima*, la cinquantaine, découvrent les dégâts sur leur voiture. Le pare-brise a volé en éclats. Le couple avait fui le village de Kfar Kila, situé à la frontière sud du pays et régulièrement bombardé. « Nous avons sursauté lorsque ça a eu lieu » lâche Fatima, se disant anxieuse mais « habituée » à ce genre de situations. « Ce qu’il s’est passé mardi soir, c’est une étincelle… Je ne veux plus rester là », lâche son époux, sans savoir où ils pourraient aller.

« Je ne veux pas d’une guerre »

Non loin de là, dans un café, Abdelkarim et sa femme, Farah, enceinte, racontent qu’ils se trouvaient juste en face du bâtiment lorsque l’explosion a secoué cette zone résidentielle. « Je ne comprends pas comment ça a eu lieu ici. C’est une zone sécurisée, jamais je n’aurais pu croire que ça arriverait ici », lâche-t-elle, alors que durant la guerre de 2006, le quartier avait été rasé. « Même si la guerre se déroule à la frontière, la banlieue sud fait peur maintenant… » poursuit-elle.

Dans un snack, à côté, Ali* passe la serpillère. « Tout pour le sayyed ! » clame-t-il. « Ils vont nous rendre ce que l’on a perdu », affirme-t-il, alors qu’aux alentours, des hommes du Hezbollah répertorient les dégâts. « Personne ne va te rendre quoi que ce soit », lui rétorque un vieux monsieur. Mais l’employé n’en démord pas et attend une réponse forte de la part de Hassan Nasrallah : « Ce sera Tel Aviv… Pour en finir, il faut monter d’un cran. »

Leila*, une sexagénaire du quartier de Chiyah, espère elle que « les représailles seront faibles… Je ne veux pas d’une guerre. Que Dieu aide les gens ». « Le sayyed ne va pas prendre le risque d’une guerre pour répondre à la mort d’un responsable… Il répondra, mais un cran en-dessous. Ce n’est pas un signe de faiblesse pour autant », avance Jamil*, un chauffeur taxi de Kafaat. « On veut que la situation reste calme. Le Liban ne supportera pas une autre guerre… »

À Haret Hreik, Mahmoud, la cinquantaine, tempère : « Au moins ce n’est pas un Libanais qui a été touché… Je suis devenu un brin raciste avec cette guerre », lâche-t-il. Ce père de trois enfants craint les représailles du Hezbollah : « C’est son fief qui a été attaqué. Il va devoir riposter. Si le Hezb frappe Tel-Aviv, c’est sûr que ça va dégénérer… Entre nous, je préférerais qu’il ne réponde pas… »

*À la demande des personnes interrogées, certains prénoms ont été changés. 

JForum.fr et AFP

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