Amos Oz, La boîte noire
Gallimard

Maurice-Ruben Hayoun le 01.12.2020

Voici un curieux mais passionnant roman épistolaire où la totalité de l’ouvrage, plus de quatre cents pages, consiste en un échange de lettres entre quatre personnages principaux : un couple divorcé, le nouveau mari de la femme qui a rompu avec son mari, le fils qu’ils ont eu ensemble (même si une recherche en paternité est en cours), et enfin le notaire-administrateur des biens qui sert de boîte aux lettres et parfois même de détective privé…

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Nous avons donc affaire à un couple recomposé qui est aux prises avec les difficultés habituelles de ce genre de situation. Ceci constitue la trame du roman, mais derrière ces situations assez prosaïques le romancier expose ses idées sur toute la vie en Israël.

Alors pourquoi ce titre énigmatique ? C’est tout simple, quand un avion subit un crash, les sauveteurs cherchent en priorité la boîte noire pour comprendre ce qui s’est passé. Ici le crash c’est le divorce qui a fait de cet ancien couple des êtres malheureux, qui s’aiment encore mais se haïssent aussi, si j’en juge d’après le contenu de certaines lettres.

Ce n’est qu’en haut de la page 148 qu’on nous donne l’explication du titre : Nous avons terminé, Ilana, échec et mat. Comme après une catastrophe aérienne, nous avons déchiffré par correspondance le contenu de la boîte noire. Désormais, ainsi que le mentionne notre jugement de divorce, nous n’avons plus rien en commun.

Ce roman possède, certes, un tel cadre ; mais l’essentiel, c’est la radioscopie de la société juive en Israël. Et c’est aussi le récit d’une désillusion : monter en Israël, réaliser sa aliya, vivre sur la terre ancestrale et y pratiquer le culte religieux, ne vous met pas nécessairement à l’abri des conflits et des problèmes.

Et tout y passe : l’adultère (puisque c’est bien ce qui e entraîné le divorce), les relations entre la religion et l’état car le statut personnel est déterminé par un triumvirat rabbinique qui prononce le divorce, les relations entre les séfarades et les ashkénazes, la délinquance des jeunes, notamment issus de couples séparés, les relations avec les Arabes, la méfiance à leur égard, les contacts entre les citoyens religieux et non-religieux, les limites de la pratique religieuse, bref tout le développement d’une société au sein de laquelle se nouent ou se dénouent des relations humaines.

Amos Oz a préféré incarner ses critiques à travers des personnages, parfois amusants ou carrément caricaturaux. Je trouve qu’il n’aime pas beaucoup les juifs de France, notamment les séfarades qu’il nomme aussi les orientaux…

Or, il se trouve que le premier mari de l’héroïne était d’origine allemande (comme Amos Oz) devenu en quelques années un auteur de réputation mondiale, très bien doté, si l’on en juge d’après les milliers de dollars qu’il offre à son ex épouse et à son fils putatif, pour jouir enfin d’une paix durable. Et là, nous voyons s’instruire le procès du matérialisme dans la société israélienne contemporaine.

Certain individus issus des couches élevées de la population mènent une existence à l’abri du besoin puisqu’ils peuvent libérer qui ils veulent d’une garde à vue ou contribuer au classement d’un dossier de plainte Et c’est bien le cas du fils putatif que la nature a doté d’une force physique herculéenne qu’il n’hésite pas employer pour molester l’un de ses employeurs ou d’autres collègues de travail.

Mais ce roman ne se limite pas aux réalités vécues des couples en Israël ; il a aussi une vocation plus universelle puisque même lorsque les juifs vivent entre eux, cela ne signifie nullement la fin de tous les problèmes.

Par ailleurs, tout homme ou toute femme vivant en couple surmonte plus ou moins victorieusement les aléas de l’existence. Dans le cas qui nous occupe, le mari n’a pas eu besoin de prouver les incartades, les infidélités de son épouse, puisque cette dernière l’a reconnu d’elle-même devant les trois rabbins du tribunal.

Mais ce qui est plus intéressant, c’est le plaidoyer qu’elle développe pour expliquer qu’elle est la victime de son mari dont elle dresse un portrait psychologique assez terrifiant.. Mais cela ne l’empêche pas d’achever certaines de ses interminables missives par des déclarations d’amour et de soumission intégrale.

L’armée est une institution-clé en Israël : la femme en profite pour accuser son mari d’avoir mené leur divorce comme il a mené des batailles de char dans le désert du Sinaï. Et je rappelle que la plupart des échanges se passent en 1976 ; donc après la guerre de 1973… Mais il y a aussi ce qui est à l’origine de tout cela, le sionisme.

Après tout, c’est ce mouvement politique, une sorte de messianisme sécularisé, qui a poussé les juifs du monde entier à s’établir en Israël, à reconstruire le pays, y fonder une souveraineté nouvelle, une espérance nouvelle, avec tous les problèmes que nous connaissions et qui persistent depuis que cet Etat hébreu existe.

C’est à partir de la page 228 et suivantes que la question est abordée de manière systématique. Et curieusement, c’est dans la bouche de ce jeune homme rebelle et réfractaire à toute règle que l’auteur, Amos Oz, place ces réflexions sur l’engagement en faveur du pays qui se remet de plus de deux millénaires d’absence et d’abandon.

Il faut mettre d’urgence un terme à l’individualisme forcené qui conduit les uns et les autres à s’ignorer mutuellement. Et Boaz, c’est son nom, fournit un programme: que chacun donne une petite demi-heure par jour afin de reconstruire le pays, d’en relever les ruines.

Et les choses iront bien mieux. Le fils ne recule pas même devant l’incrimination de sa propre mère, accusée elles et ses multiples amants, de n’avoir jamais su ce que vivre veut dire. Ils se sont cachés derrière des discours creux, guère mobilisateurs et pas du tout stimulants.

Ici, l’auteur fait le procès de ces dirigeants qui n’ont pas su insuffler à la doctrine sioniste une vigueur nouvelle, un sang nouveau. Forcément, les choses ont périclité. Ce n’est pas par hasard que tout cet échange a lieu dans la villa que le père a fini par léguer à son fils putatif.

Or cette maison qui connut jadis le temps de sa splendeur, est aujourd’hui couverte de chiendent, d’herbes folles et de ronces. Précisément à l’image du pays des juifs, Israël, qu’ils furent contraints de quitter par la violence armée de tant de conquérants. : vous brassez du vent à longueur de temps… entendons nous de la bouche de l’adolescent.

Cette perte de l’idéal, s’installer en Terre sainte et en relever les ruines, y introduire une volonté de vivre et de faire revivre menace tous les habitants du pays. Dans son exaltation, le jeune homme s’exclame : Les juifs se bouffent les uns les autres… Et il ajoute que même les Arabes l’ont appris des juifs et en font de même.

Il ajoute en des termes peu aimables que les Arabes ne valent pas tripette mais cela ne fait rien, ils n’en sont pas moins des êtres humains comme nous. Sur ce point, l’auteur est pessimiste car, si on ne bouge pas, les deux populations vont s’exterminer mutuellement. Apparemment, aucune solution pacifique n’est envisageable… Conclusion ; Il ne restera rien dans ce pays , que la Bible, le Coran, les chacals et des ruines fumantes. (p 228)

Concernant la population arabe du pays, Amos Oz met cette question à profit pour tordre le cou à des idées qui prennent naissance dans certains milieux politiques de droite, voire d’extrême droite. Comment faire pour maintenir contre vents et marées la majorité juive dans le pays ?

Certains seraient prêts à payer un billet d’avion à tous les Arabes qui seraient prêts à changer d’adresse et à quitter le pays. Le juriste qui gère les affaires de l’ex-mari d’Ilana ( ainsi se prénomme la femme divorcée et remariée avec un séfarade nommé Michel) a beau jeu de démontrer que cette idée ne tient pas la route.

Car il faudrait ajouter à cette somme une autre somme, celle des dédommagements dus aux Arabes en partance vers d’autres cieux. Conclusion : il faudrait vendre tout le pays d’Israël pour espérer réunir une telle somme astronomique.

On le voit : Amos Oz profite de cette histoire d’une pauvre famille recomposée pour faire la critique de certaines tendances politiques, peu réalistes, et qui font débat dans l’Israël d’aujourd’hui.

Il en fera de même dans une plaquette dont j’ai déjà parlé, intitulée Rien n’est encore joué : la dernière conférence (2 juin 2018). Cette fois, Amos Oz s’en prend à la tribu messianiste en Israël qui espère reconstruire un jour le temple deux fois détruits en 586 avant notre ère et en 70 après.

L’espace serait notoirement insuffisant pour accueillir des millions de pèlerins lesquels voudraient tous profiter de ce magnifique lieu de prière du peuple d’Israël. Tant il est vrai qu’il demeure dangereux de mêler religion et politique. La première règne sur l’absolu, la seconde sur le possible, le transitoire, l’éphémère…

Les échanges entre les différents protagonistes ne sont jamais dénués de visées plus profondes que leur sens obvie. Nous l’avons vu pour la fameuse boîte noire qui a donné son titre au volume tout entier. Mais il y a du romanesque derrière tout cela puisqu’apparaît à la surface une conception assez discutable de la femme en général.

Comment comprendre cette femme cent fois adultère, accusant son ex mari de touts les maux de la terre, tout en continuant à lui assurer qu’elle est à lui, qu’elle le désire plus que tout au monde, bref qu’elle n’existe plus que par lui ?

Et le tout en étant marié avec un autre dont elle a eu une petite fille… Elle est consciente de jouer sur deux tableaux : elle lui dit clairement qu’il pourrait lui porter un coup fatal s’il lui venait l’idée d’envoyer à son nouveau mari des photocopies de ces missives brûlantes d’amour et de désir. L’image de la femme qui se dégage de tout cela est assez peu flatteuse. A l’évidence, cela pose problème.

Je veux évoquer un autre point car il atteste la présence de l’héritage religieux dans l’esprit de l’auteur lui-même, réputé appartenir aux milieux de gauche, connus pour leur libre pensée.

Amos Oz dissémine dans plusieurs de ses personnages des bribes de textes traditionnels, principalement de versets bibliques et leur exégèse traditionnelle. Ce qui ne dépasse guère le niveau élémentaire de la bar mitwa.

Evidemment, l’auteur se gausse un peu de ces rêveurs, de ces esprits enténébrés qui pensent apporter aux problèmes actuels de la société des réponses d’une Antiquité lointaine. En quoi, il n’a pas entièrement tort … Amos Oz, comme chacun sait, s’est acquis la réputation d’un grand pourfendeur du fanatisme.

De la page 284 à la page 299, Amos Oz place dans la bouche du nouveau mari de l’ex épouse un véritable bréviaire du parfait croyant juif. On se souvient que ce même Michel, séfarade d’Algérie, réfugié en France à la suite de l’indépendance de ce pays.

C’est un véritable plaidoyer en faveur d’une existence menée selon les commandements divins. Il s’agit de ramener le jeune Boaz dans le droit chemin et de confronter les valeurs religieuses avec une vie fondée sur la laïcité. On se souvient que Boaz avait accusé celui qui est devenu son beau-père d’imposer à sa famille une pratique religieuse impérialiste. Mais on sent dans cette longue missive (plus de quinze pages !) la volonté de traiter la religion et ses adeptes de manière plus objective que précédemment.

Peu avant la fin du roman, Amos Oz place un incroyable rebondissement qui, en réalité, repose sur un malentendu.

Et cela permet au second, qui se croit abandonné et privé de la présence de sa fille, d’élever une très longue et très émouvante complainte sur tous les malheurs qui le frappent. Mais ce n’était qu’un subterfuge qui permet à l’autre homme, le premier mari d’Ilana de rétablir la vérité.

J’ai l’impression, à moins que tout ne trompe, qu’une lecture allégorique de tout le roman serait largement recevable. Le narrateur veut montrer que les fléaux qui accablent la société juive contemporaine peuvent aussi provenir la constitution étatique de la nation juive.

Difficile de conclure ! Bien que tout se termine par un concert de pardons et de clémence tous azimuts, je citerai cette phrase (p 366) que je laisse le lecteur interpréter à sa guise : … nous souffrons d’une dégénérescence avancée de l’instinct vital.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

 

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