Israël peut-il sauver Ben Salmane du piège iranien ?
L’Arabie saoudite se retrouve prise dans un étau géographique que sa puissance financière ne suffit plus à desserrer. À l’est, l’Iran maintient la pression sur le détroit d’Ormuz, passage essentiel des exportations pétrolières du Golfe. À l’ouest, les Houthis progressent sur la côte yéménite et renforcent leur capacité de nuisance autour de Bab el-Mandeb. Pour Mohammed ben Salmane, cette double menace ne fragilise pas seulement les revenus du royaume : elle met à l’épreuve ses alliances, ses ambitions économiques et le récit de stabilité sur lequel repose son pouvoir.
Les attaques récentes ont brutalement rappelé la vulnérabilité saoudienne. Des missiles et des drones houthis ont frappé des installations militaires et énergétiques dans le sud du pays, faisant 73 blessés et provoquant des incendies près de Jazan, où se trouve une raffinerie capable de traiter environ 400 000 barils par jour. Dans le même temps, les rebelles yéménites ont pris le port stratégique de Mokha et plusieurs positions proches de Bab el-Mandeb. Cette avancée constitue leur gain territorial le plus important depuis des années. Elle permet à l’axe iranien d’exercer une pression sur deux voies maritimes vitales : Ormuz, par lequel transitaient environ 20 millions de barils de pétrole par jour, et la sortie méridionale de la mer Rouge. Lorsque le premier passage devient incertain, Riyad détourne une partie de ses exportations vers l’oléoduc Est-Ouest et le port de Yanbu. Mais cette solution dépend à son tour d’une route maritime désormais exposée aux Houthis.
La crise révèle également les limites des garanties étrangères. Mohammed ben Salmane aurait demandé à Donald Trump une intervention directe contre les Houthis. Washington a refusé d’engager des frappes, tout en promettant davantage de renseignements, d’aide défensive et de soutien au ciblage. L’accord de défense conclu en août entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan n’a pas davantage produit de réponse militaire immédiate. Ankara et Islamabad ont exprimé leur solidarité, mais sans intervenir directement. Ce décalage entre les engagements écrits et les décisions prises sous le feu place Riyad devant une réalité inconfortable : une alliance ne vaut que par les risques que ses membres acceptent réellement d’assumer.
Cette vulnérabilité intervient au pire moment pour le prince héritier. La transformation économique promise par la Vision 2030 exige des investissements colossaux dans les infrastructures, le tourisme, l’industrie, les nouvelles technologies et les villes futuristes. Or, les attaques contre les installations pétrolières, la hausse des primes d’assurance et les détours maritimes par le cap de Bonne-Espérance alourdissent considérablement les coûts. Le Fonds monétaire international évalue à environ 6,2 % du PIB le déficit budgétaire saoudien en 2026. Chaque dépense consacrée à la réparation des infrastructures ou à une nouvelle guerre d’usure réduit les moyens disponibles pour les projets censés moderniser le royaume et consolider la légitimité de Mohammed ben Salmane.
Dans ce contexte, Israël apparaît comme un partenaire potentiel disposant de capacités particulièrement adaptées. Depuis octobre 2023, les attaques houthies contre son territoire et la navigation en mer Rouge ont conduit l’armée israélienne à développer ses renseignements sur le Yémen. Des bases de données de cibles ont été constituées afin de suivre les lanceurs de missiles, les drones, les ports, les dépôts de carburant, les centres de commandement et les filières d’approvisionnement. Israël a démontré sa capacité à mener des opérations aériennes à longue distance et possède des systèmes de défense multicouches, des moyens de guerre électronique ainsi qu’une expérience concrète de l’interception des engins houthis.
Son rapprochement avec le Somaliland ajoute une dimension stratégique. Israël a reconnu ce territoire en décembre 2025 et participe à la formation de ses forces de sécurité. Les autorités locales démentent toutefois l’existence d’une base israélienne permanente. Avec leur accord, l’accès éventuel au port et à l’aéroport de Berbera pourrait néanmoins faciliter la surveillance maritime, le renseignement, la logistique ou les opérations de secours face au Yémen. Situé sur la rive africaine du golfe d’Aden, ce point d’appui potentiel offrirait une meilleure visibilité sur la « Porte des Larmes ».
Une coopération israélo-saoudienne renforcée pourrait donc améliorer l’alerte précoce, la protection des infrastructures pétrolières et la surveillance des routes maritimes. Mais parler d’un sauvetage serait excessif. Riyad ne voudra pas apparaître dépendant d’Israël, tandis qu’une alliance déclarée provoquerait une riposte iranienne et houthie. La question palestinienne demeure également un obstacle majeur à une normalisation ouverte. La crise crée une convergence d’intérêts réelle, sans garantir qu’elle débouchera sur une paix immédiate. Elle démontre surtout que, dans une région dominée par les rapports de force, les partenaires les plus utiles ne sont pas toujours ceux qui promettent le plus, mais ceux qui disposent des capacités nécessaires lorsque l’alarme retentit.
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