Le crime de Créteil ne suscite pas l’effroi parce que ses victimes sont juives, il suscite l’effroi parce qu’il est effroyable. La violence aveugle des violeurs n’a rien à voir avec la pauvreté, le chômage ou les discriminations – pour une fois, ces foutaises excusistes nous ont été épargnées -, et tout à voir avec l’incapacité radicale à l’empathie ou la compassion: elle est la négation même du monde commun. Les petits barbares de Créteil, que l’on imagine aisément exiger par la force et l’intimidation le respect qu’ils croient leur être dû, ne voyaient pas, dans le vieux monsieur et le jeune couple qu’ils ont sauvagement agressés, d’autres êtres humains, mais de simples obstacles entre eux et la seule chose qui les intéresse en dehors de la brutalité – le fric, sous toutes ses formes.

N’importe quel habitant d’une cité de banlieue, n’importe quel passager du RER, n’importe quel professeur officiant dans un « quartier difficile » peut être confronté à ce déchaînement de violence sans raison ni langage.

Pour la loi, l’antisémitisme, le racisme, l’homophobie et toute haine fondée sur les convictions ou les choix d’un individu sont une circonstance aggravante. Il n’est pas sûr que la loi ait raison. Dans la pratique, ce «privilège dans le malheur» revient à soutenir que l’agression d’un «mâle blanc hétérosexuel» – en clair, d’un «de souche» – serait moins criminelle que celle d’un juif, d’un noir ou d’un homosexuel. Et les commentaires postés sur internet après l’affaire de Créteil en témoignent, il nourrit chez nombre de Français, le sentiment qu’on ne ferait pas tant d’histoires s’il ne s’agissait pas de Juifs.

Il faut dire que les Français sont bouchés. On ne cesse de leur expliquer, statistiques à l’appui, que l’insécurité régresse, leur stupide «sentiment d’insécurité» lui, ne cesse de progresser (une inquiétude sur laquelle revient le

nouveau numéro de Causeur). On leur annonce triomphalement que le nombre d’homicides a été réduit de moitié depuis 2000 et que celui des cambriolages a baissé de 14 % en un an, et ils ont peur. Peur de la violence, inédite, gratuite, irrationnelle et débridée, qui peut transformer un accrochage entre automobilistes en meurtre sauvage et faire sortir un couteau pour un regard hostile ou simplement indifférent. N’importe quel habitant d’une cité de banlieue, n’importe quel passager du RER, n’importe quel professeur officiant dans un «quartier difficile» peut être confronté à ce déchaînement sans raison ni langage. Et quand la Justice imprégnée d’idéologie compassionnelle, s’efforce de réinsérer les délinquants – ce qui signifie en pratique les relâcher dans la nature – au lieu de les punir, une majorité de nos compatriotes en appelle aux policiers et aux juges pour les protéger, suscitant le mépris des grandes consciences qui peuplent nos médias, atterrées par ces beaufs à l’esprit étroit dont le ventre se noue quand ils croisent des jeunes encapuchonnés dans une rue sombre ou un couloir désert. Sans doute sont-ils atteints de capuchophobie.

Bien sûr, on ne feindra pas de ne pas le voir. Les victimes de Créteil sont juives. Comme le magasin incendié à Sarcelles pendant les affrontements à Gaza – sans doute un magasin sioniste. Comme les enfants assassinés par Mohamed Merah. Ou comme Ilan Halimi, quelle que soit la dose d’antisémitisme qui entre dans ce genre de cocktail criminel.

Alors, l’antisémitisme n’est peut-être pas une circonstance aggravante, il est une réalité qui ne cesse de s’aggraver. Et cette réalité, on veut bien la voir, mais on ne veut pas la nommer – ce qui, bien entendu, empêche de la voir. Non pas, bien sûr, qu’on ne parle pas d’antisémitisme, beaucoup trouvent au contraire qu’on en parle trop. Droite et gauche, réacs et progressistes, communient encore dans la dénonciation de l’antisémitisme, «un cancer», a dit Manuel Valls. Mais on se garde bien de le décrire. Au contraire, on le recouvre du pieux voile de la diversité heureuse, version voyageur du monde imprégné de l’amour de l’Autre. Mais l’Autre n’aime pas l’Autre, c’est-à-dire vous et moi.

Ainsi, après l’incendie d’un magasin juif à Sarcelles, a-t-on entendu François Pupponi entonner les louanges du vivre-ensemble dans sa ville. Logique.

Il est presque cocasse d’entendre parler, à propos de Créteil, de «nouvel antisémitisme». Dix ans après la parution des Territoires perdus de la République, cet antisémitisme n’a rien de «nouveau». Et il est clairement de culture arabo-musulmane. Précisons pour les malentendants que tous les musulmans, loin s’en faut, ne sont pas antisémites. Il ne s’agit pas du vrai islam, certes. Mais c’est celui d’un nombre indéterminé de nos concitoyens qui en déduisent que les juifs, la France et l’Occident sont haïssables. Ou au minimum qu’on leur doit des excuses et une vie meilleure. Bien sûr, il y a des voix éclairées, comme celle d’Abdelwahab Meddeb qui vient de s’éteindre, celles de Tareq Oubrou et de Dalil Boubakeur. Ou encore de Boualem Sansal, menacé et dénoncé comme «traître» parce qu’il s’était rendu à un Salon du Livre en Israël. Dans les Territoires perdus, on dit d’eux avec mépris qu’ils sont des amis des juifs. Bien sûr, il y a la majorité silencieuse? Mais justement, pourquoi est-elle si silencieuse? Pourquoi se sent-elle insultée quand on stigmatise à bon droit l’islam qui n’est pas le sien?

De tout cela, et de ce qui se dit dans certaines classes et dans certaines salles des profs, il n’est pas question. Ah si seulement l’affaire de Créteil avait eu lieu dans une banlieue bourgeoise catho et facho! On aurait disserté sur le terreau, pointé les idées nauséabondes propagées par quelques-uns, suivez nos regards, envoyé des équipes de télévision chez ces spécimens d’un autre âge. Mais sur le «nouvel antisémitisme», rien. Pas de terreau, pas de climat. Juste un odieux crime antisémite. En banlieue.

[E. LEVYArticle original

1 COMMENTAIRE

  1. Pour l’auteur de l’article:
    vous dites fort diplomatiquement qu’  » Il ne s’agit pas du vrai islam »
    fort bien, alors pourquoi leur livre est tout sauf un recueil de règles de tolérance pour le mieux vivre ensemble ?

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