Au cœur du Hamas au Liban, le vertige de la vengeance.
L’assassinat de son numéro deux Saleh el-Arouri à Beyrouth ne fait que renforcer la détermination de la base du mouvement islamiste palestinien à utiliser la méthode forte.
La porte noire du bureau du Hamas de Aïn el-Heloué est close. D’ordinaire, une douzaine de ses membres tiennent le pavé sous les banderoles vertes aux couleurs du mouvement armé et les câbles électriques, ciel éternel du camp palestinien situé en périphérie de Saïda. Mais en ce jeudi 4 janvier, un vide en a entraîné un autre. « Ils sont tous partis à Beyrouth pour les funérailles de Saleh el-Arouri », dit le gardien armé à l’entrée, refusant d’en dire plus. « Seuls les dirigeants sont autorisés à parler », et ces derniers sont tous aux préparatifs du dernier adieu au numéro deux du Hamas, éminence grise de la résistance palestinienne en Cisjordanie et tête pensante de « l’unité des fronts », tué au Liban, par un tir de missile, selon l’armée libanaise et le Hamas, attribué à Israël le 2 janvier dans la banlieue sud de Beyrouth.
Le cercueil de Saleh el-Arouri, le 4 janvier à Beyrouth.
« Ça a été un choc », reconnaît Yassin*, la vingtaine, membre des Brigades Ezzedine al-Qassam, témoignant dans un lieu discret du camp sous condition d’anonymat.
Capable d’ébranler les fondations du Hamas au Liban ?
Le jeune combattant balaye l’hypothèse d’une formule belliqueuse : « Le projet des dirigeants de son niveau est le martyr, alors sa disparition ne pouvait pas être différente. Il en va de même pour moi : depuis que j’ai choisi le chemin de la résistance, je ne m’imagine pas d’autre fin. » Pas question de laisser paraître la moindre faille pour celui qui consacre sa vie au Hamas depuis l’âge de 16 ans. Elle est pourtant béante : « L’assassinat de Saleh el-Arouri vient contredire la trop grande confiance du Hezbollah qu’Israël ne frapperait pas dans la Dahiyé ; elle montre que le parti chiite libanais et le Hamas ont négligé de prendre des mesures sécuritaires plus élevées », estime Hassan Kotob, chercheur libanais. Avec cette frappe, « Israël envoie deux messages : je peux toucher les plus hauts dirigeants du Hamas, et le faire au cœur du pouvoir du Hezbollah », abonde Souhayb Jawhar, spécialiste des mouvements islamistes.
« Pas question de quitter Beyrouth »
Yassin laisse entendre qu’il va redoubler d’attention : « Cela implique d’être plus attentif, plus méfiant. Par exemple, plus question de garder nos téléphones avec nous en déplacement. » Mais encore ? Abou Abed Chana est le responsable de la sécurité de la ville de Saïda pour le Hamas. Dans la mosquée à la moquette verte où il travaille à l’éducation religieuse des futures recrues du mouvement islamiste, l’homme pieux portant un badge du Hamas reste évasif : « Disons simplement qu’après ce crime de l’ennemi sioniste qui dépasse toutes les lignes rouges, le Hamas prendra toutes les précautions nécessaires. C’était déjà le cas, mais le niveau élevé de technologie israélienne cumulé à l’argent américain ont permis d’inclure des gens faibles dans ce projet criminel qui nous attriste », dit-il, laissant entendre qu’une fuite de renseignement serait à l’origine de la frappe.
« Les dirigeants du Hamas vont augmenter le nombre de leurs gardes du corps, déménager leurs bureaux, se déplacer plus souvent, en utilisant d’autres routes. Mais, pas question de partir de Beyrouth », détaille Saker Abou Fakher, chercheur à l’Institut d’études palestiniennes de Beyrouth. « Beaucoup de dirigeants palestiniens ont été assassinés dans la capitale libanaise, de Ghassan Kanafani à Kamal Adwan, cela n’a pas entrainé leur fuite », ajoute-t-il. Au contraire, « le Hamas a décidé que le Liban allait devenir un espace fondamental dans sa confrontation avec Israël, car il peut compter sur le soutien du Hezbollah et la solidarité de la rue sunnite », avance Souhayb Jawhar, symbolisé par l’enterrement de Saleh el-Arouri dans le quartier sunnite de Tarik el-Jdidé. La présence du Hamas au Liban « est nécessaire parce qu’il peut y maintenir ses activités politiques et de communication dans une relative liberté de mouvement, au moment où la guerre de Gaza risque de s’étendre dans le pays », abonde Hassan Kotob.
« La réponse sera douloureuse »
Plus fondamentalement, insiste Abou Abed Chana, le Hamas « ne dépend pas de ses personnalités. Son fondateur même, le cheikh Yassine, a été tué. À chaque fois, cela ne fait que renforcer le mouvement ». Et la détermination de sa base d’en découdre. « Il y a un avant et un après le 2 janvier. Désormais, les jeunes veulent obtenir vengeance et redoublent de travail pour se préparer à la résistance », dit Yassin. « À présent, on se prépare à quelque chose de très gros au Liban. »
Quoi, quand ? « Ici, on ne peut rien faire sans l’accord du Hezbollah, qui définit le contexte de nos actions », s’empresse de nuancer Yassin. D’après Saker Abou Fakher, « pour une réponse à la hauteur de l’assassinat du 2 janvier, il faudrait faire tomber un dirigeant israélien du même niveau. Ce n’est pas en tirant des roquettes depuis le Liban que le Hamas obtiendra sa vengeance. Donc la réponse va mettre du temps à venir ». Et elle ne viendra pas du Liban, laisse entendre Abou Abed Chana. « Le Hezbollah va répondre à l’ennemi sioniste. Et le Hamas aussi, mais en Palestine, et sa vengeance sera douloureuse », prévient-il.
« Être prêt à tout moment »
« Si le Hezbollah hausse le plafond imposé au Hamas, celui-ci a la capacité de mobiliser rapidement des forces au Liban, et ce notamment en raison de l’action de Saleh el-Arouri », confirme Souhayb Jawhar. Dans le camp palestinien aux façades criblées d’impacts de balles, traces de récents combats entre le Fateh et les groupes islamistes, Yassin précise que le Hamas ne participe pas aux combats fratricides au Liban, étant tourné vers un seul objectif : « La libération de la Palestine. » Selon lui, 80 % des réfugiés de Aïn el-Heloué soutiennent le mouvement islamiste. Pour eux, sa triple incursion surprise en Israël, ayant fait quelque 1 200 morts, a rendu l’hypothèse d’un retour au pays plus tangible, au moment où la cause palestinienne semblait relayée au second plan. Ainsi, depuis l’annonce de la création des « jeunesses du Déluge d’Al-Aqsa » début décembre, les jeunes du camp affluent. « Beaucoup ne supportent plus de voir des femmes et des enfants mourir à Gaza en restant les bras croisés. C’est pour les apaiser et les organiser que le Hamas a lancé cette initiative », dit-il, précisant qu’outre des cours de religion, « ils apprennent des notions militaires de base pour savoir répondre en cas d’invasion de l’ennemi sioniste ».
Un membre du Jihad islamique palestinien lors des funérailles de Saleh el-Arouri, le 4 janvier à Beyrouth.
Rien à voir avec le recrutement exigeant imposé aux futurs combattants. « Rejoindre le Hamas peut prendre au moins trois ans et implique de nombreux sacrifices », précise Yassin. « Nous travaillons dur pour être prêts à tout moment. » Évoquant le discours de Hassan Nasrallah prévu aujourd’hui, il se projette : « Mercredi, il a dit qu’il donnerait tous les détails de la réponse à venir du Hezbollah dans sa prise de parole de vendredi. Alors je me prépare. Cela peut-être demain, après-demain, j’attends qu’on m’appelle et je ne reculerai pas. Au contraire. »
*Le prénom a été modifié.
LOLJ
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