La « Maison Sublime » : l’histoire d’une incroyable découverte archéologique dans la Cour du Palais de justice de Rouen

16 décembre 2020  mis à jour le 22.12.2020

Enseveli sous la Cour du Palais de justice de Rouen, le plus ancien monument juif de France et peut-être d’Europe était une prestigieuse académie talmudique.

Le judaïsme médiéval a contribué à l’essor culturel de l’histoire de France avec notamment l’apport de Rachi (1040-1105), le plus célèbre des commentateurs de la Bible dont l’œuvre est un témoignage historique des origines de la langue française.

Il est bon de rappeler – à une époque où l’on voit resurgir l’antisémitisme – que l’histoire juive est indissociable de l’histoire française.

L’histoire de cette découverte commence en août 1976, à l’occasion de travaux de rénovation de la Cour du Palais de justice de Rouen. Un engin de chantier bute sur la voûte d’une cave romane.

Cet incident révèle un édifice hébraïque, d’architecture romane, enseveli sous l’escalier monumental de la Cour d’appel.

Il s’agit d’une partie d’un bâtiment abritant une académie talmudique construite en 1100.

Norman Golb, historien américain de l’Université de Chicago, éminent spécialiste du judaïsme médiéval, est persuadé que cet édifice fait partie des nombreux bâtiments qui composaient les institutions d’une communauté juive florissante à Rouen au début du XIIème siècle.

Il a en effet trouvé la retranscription en lettres hébraïques de la terminologie de Rodom qui évoque selon lui la ville de Rouen dans de nombreux manuscrits médiévaux.

Selon Norman Golb, tout porte à croire que le bâtiment découvert est le lieu de l’école talmudique de Rouen qui a vu défiler des maîtres aussi prestigieux que le petit-fils de Rachi, Rabbi Samuel ben Meïr, appelé Rashbam (1085-1158) qui en prend la direction en 1135 ou encore Abraham Ibn Ezra (1089-1165), l’éminent penseur, exégète et traducteur andalou, qui séjourne une dizaine d’années à Rouen à partir de 1150.

C’est dans cette région normande qu’Ibn Ezra a écrit un long commentaire sur le livre de l’Exode, ou encore sur d’autres textes de la Bible comme ceux sur les douze prophètes, le livre de Daniel et celui des Psaumes.

Ibn Ezra peut se prévaloir auprès de ses collègues du nord de la France d’une connaissance de textes d’auteurs de pays lointains qu’il découvre au cours de ses nombreux voyages à travers le continent européen, l’Afrique du nord et le Proche Orient.

Pour les élèves qui fréquentent l’académie talmudique de Rouen, la connaissance d’Ibn Ezra est l’opportunité d’acquérir les méthodes d’exégèse des grands penseurs juifs de langue arabe.

Ibn Ezra permet ainsi l’accès aux sciences gréco-arabes et ouvre le champ aux interprétations ésotériques de la Bible à un public français habitué à une approche différente qui reste centrée sur une interprétation littérale des textes. Les commentaires d’Ibn Ezra sont rédigés dans un style volontairement obscur et allusif afin d’attirer l’attention de lecteurs perspicaces.

C’est peut-être cette forme littéraire qui plaira plusieurs siècles plus tard à Spinoza qui présente Ibn Ezra comme un précurseur de la critique biblique.

Mais il est probable que cette approche mystique du texte soit à l’origine du différend qui opposera Rashbam à Ibn Ezra.

D’un côté, le savant ashkénaze a une approche des textes fondée avant tout sur le sens littéral ou premier (pshat) et de l’autre, le savant séfarade est, quant à lui, ouvert aux sciences et à la kabbale.

C’est probablement dans cette académie talmudique qu’Ibn Ezra rencontre Jacob Tam (1100-1171), le frère de Rashbam, considéré comme l’un des plus grands tossafistes français à l’origine d’une grande partie des commentaires appelés tossafoth du Talmud de Babylone.

Cette école porte aujourd’hui le nom de « Maison sublime » en référence à l’une des inscriptions en hébreu sur l’un des murs de l’édifice : « Que cette maison soit sublime (elyone en hébreu qui signifie plutôt suprême) » tirée du livre des Rois I 9-8. Une manière d’inscrire l’enseignement comme une valeur suprême dans l’histoire des hommes.


La  Maison Sublime est fermée au public depuis plusieurs années, elle devait rouvrir en 2020, mais l’épidémie de Covid-19 en a décidé autrement. 

Site internet : lamaisonsublime.fr 


Pour en savoir plus : 

Les juifs de Rouen au Moyen Age, portrait d’une culture oubliée, de Norman Golb aux éditions Presses Universitaires de Rouen et du Havre.

La Maison Sublime, l’Ecole rabbinique et le Royaume juif de Rouen, de Jacques-Sylvain Klein aux éditions Points de Vue – Agglomération de Rouen.

Le Royaume juif de Rouen ressuscité, de Jacques-Sylvain Klein aux éditions Arnaud Franel.

Le monument juif d’époque romane de Rouen, ce que nous enseignent les graffiti, de Colette Sirat, The Hebrew University Magnes Press, Jerusalem, 2002.

 

2 Commentaires

  1. J’ai voulu visiter la « Maison sublime » l’année passée, malheureusement ce n’était pas possible et les travaux étaient à l’arrêt parce que le bruit des engins gênait le personnel travaillant sur place, m’a-t-on dit….

  2. joli article grace auquel je veux rendre hommage a Morénou, le Professeur Gerard Nahon -Zal -qui m’ a fait connaitre cet endroit il y a plusieurs années

    Cher Gerard, dont les « drache » du samedi matin a l’ office etaient passionnants et qui nous manquent

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