Jibril Rajoub versus Muhammad Dahlan pour Remplacer Mahmoud Abbas

 

  • La lutte intestine pour la succession de Mahmoud Abbas à la tête de l’Autorité palestinienne se prépare. C’est ce qui ressort de l’attaque récente lancée par le secrétaire général du Fatah, Jibril Rajoub, contre l’Egypte, qui soutient la candidature du politicien palestinien Muhammad Dahlan au poste de prochain président de l’AP.
  • Les forces de sécurité israéliennes sont préoccupées par un possible bain de sang dans les territoires, dès que Mahmoud Abbas quittera ses fonctions.

Jibril Rajoub et Muhammad Dahlan

Jibril Rajoub et Muhammad Dahlan à Ramallah en 2005 ( Photo AFP / Jamal Aruri )

La « bombe » que Jibril Rajoub, secrétaire général du Fatah sur la Rive Ouest du Jourdain, a jeté lors d’une interview par le service arabe de la BBC le 17 février 2018, continue de retentir dans le monde arabe et dans les territoires.

Au cours de l’interview, Jibril Rajoub a amèrement attaqué l’Egypte, parce qu’elle soutient son rival politique le plus féroce, Muhammad Dahlan. Il a déclaré : « Il n’est pas acceptable que l’Egypte soutienne Muhammad Dahlan. Il a été expulsé du mouvement Fatah, et l’Egypte sait pourquoi. Ils faisaient partie intégrante de ce processus [qui l’a mis à l’écart]. Ce n’est pas honorable pour l’Egypte en tant que pays, de soutenir quelqu’un qui va à l’encontre de la résolution du problème palestinien et contre son propre peuple. Nous parlons d’un précédent grave et d’une mesure illicite soutenue par l’Egypte. « 

Jibril Rajoub entretient une relation calamiteuse avec l’Egypte. L’année dernière, il a été expulsé d’Egypte peu de temps après son arrivée au Caire, où il devait participer à une conférence politique en tant que représentant du Fatah. Peu de temps après que son avion a atterri, des agents de la sécurité égyptienne l’ont mis dans un autre avion et lui ont ordonné de quitter le pays, parce qu’il avait critiqué le président égyptien Sissi dans les médias.

Selon des sources au Fatah, Jibril Rajoub soupçonne (et il est loin d’être le seul) que le président de l’AP, Mahmoud Abbas, se retirera très bientôt de la vie politique. Comme Rajoub croit qu’il est le candidat idéal pour succéder à Abbas en tant que président et qu’il s’est toujours considéré comme le n°2, même derrière Arafat (donc loin devant Abbas), il lance ses attaques contre son rival Muhammad Dahlan. Dahlan dispose de l’appui du Quatuor arabe (Egypte, Arabie saoudite, Jordanie et Emirats arabes unis) pour le poste de prochain président de l’Autorité palestinienne.

Sans surprise, la direction du Hamas soutient Muhammad Dahlan. Khalil al-Hayya, un membre du bureau politique du Hamas, a déclaré le 20 février 2018 que «Muhammad Dahlan est une personnalité palestinienne de tout premier ordre. Sa position est claire en ce qui concerne la réconciliation, et nous le remercions pour sa détermination en faveur de la bande de Gaza. « 

Les partisans de Muhammad Dahlan ont réagi en tournant en dérision les propos de Jibril Rajoub et ont dit qu’il était « un homme aussi fou que le président Trump ».

Selon eux, Rajoub est très inquiet à l’idée que Dahlan devienne le prochain président de l’Autorité palestinienne. En cas où celui-ci parviendrait à réaliser cette ascension au pouvoir, Rajoub devra soit quitter la zone, soit courir le risque d’être jugé et faire face à une longue peine dans une prison palestinienne.

Les partisans de Dahlan affirment que Rajoub essaie de se promouvoir comme le successeur de Mahmoud Abbas et qu’il s’est allié avec le Qatar, les Frères musulmans et Israël contre l’Egypte.

Le gouvernement américain s’oppose à Dahlan

Jibril Rajoub n’est pas le seul à travailler à la chute de Muhammad Dahlan. Ces dernières années, les États-Unis ont aussi lutté contre lui, alors que son pouvoir ne cesse de croître dans le monde arabe.

Dahlan se voit comme le véritable successeur de Yasser Arafat. Bien qu’il ait été expulsé du mouvement Fatah, il planifie patiemment son retour, directement au poste de président de l’Autorité palestinienne. Au cours des 11 dernières années, les États-Unis ont refusé d’autoriser Muhammad Dahlan à entrer sur son territoire et le considèrent comme une force destructrice de sa politique suivie sur le conflit israélo-palestinien.

Mahmoud Abbas avec Yasser Arafat et Muhammad Dahlan

Mahmoud Abbas, à gauche, en 2003, avec Yasser Arafat, au centre, et Muhammad Dahlan, à droite. ( Photo AFP / Jamal Aruri )

À cet égard, l’administration Trump a adopté le point de vue de l’administration précédente en ce qui concerne Muhammad Dahlan.

Lors d’un débat du Quartette à Vienne en 2010, l’ancien secrétaire d’Etat américain John Kerry déclarait que Muhammad Dahlan n’était pas moins dangereux que le Hamas et que , de ce fait, Washington refusait de lui permettre d’entrer aux Etats-Unis. 1

Dans les discussions tenues par l’administration Trump sur « le le jour d’après la disparition -ou sortie politique- de  Mahmoud Abbas, en présence de l’envoyé Jason Greenblatt et de l’ambassadeur David Friedman, des sources arabes ont déclaré que Muhammad Dahlan avait sauvé le mouvement Hamas et avait persuadé le gouvernement égyptien d’ouvrir un dialogue avec lui 2

De hauts responsables de l’administration Trump ont accusé Dahlan de propager des déclarations appelant à l’annulation des accords d’Oslo et de déclarer que les territoires sont « un état sous occupation », ce qui contrevient à la politique américaine.

La campagne américaine menée contre Muhammad Dahlan sert très bien ses objectifs. C’est pour cette raison qu’elle est longuement mentionnée sur tout site internet qui le soutient.

Beaucoup de Palestiniens dans les territoires pensent que si l’administration Trump travaille contre Dahlan, c’est un signe que Dahlan sert très bien les véritables intérêts du peuple palestinien. Ils sont fatigués des dirigeants palestiniens qui s’identifient aux politiques de l’Occident et du Moyen-Orient pro-américain.

En d’autres termes, l’administration américaine aide à construire la nouvelle image de Dahlan en tant que dirigeant palestinien authentique. Bien qu’il ait été expulsé du mouvement Fatah par Mahmoud Abbas, Dahlan construit lentement, mais sûrement son image de véritable successeur de Yasser Arafat, qui est perçu comme le symbole du leader capable de mener le conflit palestinien contre Israël.

Dahlan fait très attention à être toujours photographié avec une photo de Yasser Arafat en arrière-plan et de citer Arafat en toute occasion. Il glorifie de suivre sa tradition, que Mahmoud Abbas a tenté d’effacer afin qu’on fasse toute la différence entre la véritable voie du mouvement Fatah à l’ère Arafat et celle prise à l’époque d’Abbas.

Muhammad Dahlan présente l’ère Arafat comme un «âge d’or» dans la lutte palestinienne, contrairement à la faiblesse qu’incarne Mahmoud Abbas. En réalité, Dahlan n’est pas très différent de Yasser Arafat. Au fil des années, quand il était très proche de lui, il a appris les secrets de la vie politique palestinienne et comment naviguer dans les arcanes politiques palestiniennes et arabes.

C’est ainsi que Muhammad Dahlan est devenu le conseiller du dirigeant d’Abou Dhabi, un proche associé du président égyptien Abdel Fattah el-Sisi, et le candidat du Quartet arabe pour le successeur de Mahmoud Abbas.

Dahlan est un politicien palestinien rusé et chevronné. Dans les territoires, ils l’appellent le « Phoenix » palestinien qui sait se relever de ses cendres à chaque fois. Son nouveau pacte avec le Hamas l’a placé au premier plan de la scène politique palestinienne. Maintenant que le processus de réconciliation entre le Fatah et le Hamas s’effondre, il est possible que Muhammad Dahlan, qui a prévu cet effondrement et qui attend patiemment dans les coulisses, revienne à l’avenir pour s’occuper des affaires de la bande de Gaza [en se débarrassant du Hamas].

Muhammad Dahlan a incarné le courant réformiste au sein du mouvement Fatah, et même s’il en a été expulsé, il a une forte influence dans la bande de Gaza. Il a également réussi à se constituer des bastions armés dans les camps de réfugiés palestiniens sur la Rive Ouest du Jourdain et au Liban.

Son allié au Fatah est Marwan Barghouti, qui purge actuellement plusieurs peines de prison à vie dans une prison israélienne et compte de nombreux opposants dans la hiérarchie du Fatah. Il s’agit notamment de Jibril Rajoub, de Mahmoud al-Aloul, de Nabil Shaath, du Dr Muhammad Shtayyeh, de Majid Freij et d’autres.

Tous ceux qui se considèrent comme des successeurs potentiels de Mahmoud Abbas au poste de président de l’Autorité palestinienne, cherchent à éloigner Dahlan et à empêcher toute réconciliation possible entre lui et Mahmoud Abbas.

En Israël, Dahlan est également considéré comme une figure palestinienne dangereuse qui s’oppose à la politique israélienne et exige l’arrêt de la coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne.

Selon des sources au sein de la sécurité israélienne, Dahlan était le chef de l’appareil de sécurité de la résistance palestinienne dans la bande de Gaza, travaillant contre les forces de défense israéliennes et la CIA. Il comprend l’importance et les conséquences probables de la fin des arrangements sécuritaires entre l’AP et Israël dans les territoires et en Israël.

Muhammad Dahlan exprime son opposition à la politique de Mahmoud Abbas afin de faire de l’incitation contre lui et de le présenter comme un collaborateur des États-Unis et d’Israël.

Selon des sources de sécurité israélienne, Dahlan est ambitieux et calculateur. Il cherche à devenir le président de l’Autorité palestinienne à tout prix. Même si cela ne semble pas possible en ce moment, en raison des circonstances actuelles, la possibilité que cela se produise à l’avenir ne peut être écartée.

Que se passera-t-il à l’avenir?

L’attaque du secrétaire général du Fatah, Jibril Rajoub, contre l’Egypte et Muhammad Dahlan, originaire de Gaza, est un signe clair que la bataille pour la succession de l’Autorité palestinienne est pleinement engagée et qu’elle vient de reprendre de plus belle. Rajoub, né à Hébron, représente le courant de la direction du Fatah en Cisjordanie qui n’est pas prêt à permettre au représentant du mouvement dans la bande de Gaza de devenir son chef. Il y a une énorme hostilité (« ethnique ») entre la Rive Ouest du Jourdain et la bande de Gaza.

Mahmoud Abbas, Ismail Haniyeh et Muhammed Dahlan

Mahmoud Abbas flanqué par Ismail Haniyeh, du Hamas, et Muhammad Dahlan en 2007. ( Al Riyadh )

Si tout dépendait de Mahmoud Abbas, il est évident que son successeur préféré serait le général Majid Freij, chef des services de renseignements sur la Rive Ouest du Jourdain, considéré comme très loyal envers lui. Cependant, entre-temps, il n’a pris aucune mesure pour signaler à la direction du Fatah quelles sont ses véritables intentions pour l’avenir.

Ce qui préoccupe les Israéliens, c’est qu’après le départ de Mahmoud Abbas, un bain de sang risque fort d’avoir lieu dans les territoires arabes de la Rive Ouest du Jourdain. Il y aura une vague de violence parmi tous ceux qui « chercheront à arracher la couronne » à la direction du Fatah, qui sera accompagnée d’affrontements armés et de chaos sécuritaire dans toute la région de Judée-Samarie.

Cette dernière altercation verbale entre Jibril Rajoub et les partisans de Dahlan dans les médias devrait être comme un « feu rouge » pour tous ceux qui ont partie liée avec ce qui se passe dans les territoires, y compris les États-Unis, l’Union européenne et Israël, afin d’accélérer la recherche d’une alternative convenable à Mahmoud Abbas. Il faudrait que cela se produise bien avant l’explosion sur la rive ouest du Jourdain, qui est prévue  dès que le président de l’Autorité palestinienne finira par partir, ce qui est inéluctable.

* * *

Remarques

1 Zahwa Press, « États-Unis: Dahlan est dangereux comme le Hamas », https://www.zahwapress.com/ الولايات-المتحدة-دحلان-خطير-كما-حماس-و / , le 9 janvier 2018.

2 Ibid.

Au sujet de Yoni Ben Menachem

jcpa.org

Adaptation : Marc Brzustowski

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