Quand tout est génocide, rien ne l’est
Ben M. Freeman
Le changement de guide de style de l’AP reflète une tendance inquiétante: les directives actualisées de l’Associated Press sur le « génocide » reconnaissent l’utilisation croissante de ce terme, risquant de normaliser davantage une accusation qui exige une rigueur probatoire exceptionnelle.
Le génocide perd de sa précision juridique: le terme possède désormais une définition spécifique fondée sur une intention manifeste de détruire un groupe protégé, et non plus seulement sur les souffrances des civils ou sur des revendications contestées en temps de guerre.
L’imprécision des médias a de graves conséquences: lorsque les médias abaissent le seuil pour invoquer le génocide, ils diluent la portée historique et juridique de crimes comme l’Holocauste, le Rwanda et Srebrenica.
Peu de crimes ont le poids du génocide.
Cela évoque des images de chambres à gaz, de charniers, de fosses communes, de milices armées de machettes et de groupes entiers condamnés à l’extermination. C’est ainsi que nous décrivons les chapitres les plus sombres de l’humanité, car cela décrit une chose particulièrement horrible : la tentative délibérée d’exterminer, totalement ou partiellement, une nation, une ethnie ou un groupe religieux.
C’est pourquoi il est préoccupant de constater que ce terme commence à perdre de son sens. Récemment, l’Associated Press a mis à jour son guide de style concernant l’utilisation du mot « génocide ». Si ce guide se présente comme un appel à la précision, il reflète aussi une autre réalité: l’une des agences de presse les plus influentes au monde s’adapte à un contexte où les accusations de génocide sont devenues monnaie courante.
Au lieu de défendre le caractère exceptionnel du terme, le guide constate son omniprésence croissante dans le discours public.
Il en résulte non pas une plus grande clarté, mais une banalisation accrue de l’une des accusations les plus graves de l’histoire.

Un crime défini par l’intention
Le concept de « génocide » n’est pas né d’un débat politique. Il a été forgé par l’avocat polono-juif Raphael Lemkin durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il s’efforçait de décrire la tentative nazie d’exterminer les Juifs d’Europe, tout en s’appuyant sur ses recherches antérieures sur le génocide arménien . Lemkin avait compris que le langage existant était insuffisant. Le terme « massacre de masse » ne rendait pas pleinement compte de la réalité. Les nazis ne se contentaient pas de tuer des individus. Ils cherchaient à éradiquer un peuple entier, sa culture et son histoire, de la surface de la Terre.
Lemkin a combiné le mot grec genos (« peuple » ou « tribu ») avec le suffixe latin -cide (« meurtre ») pour créer un terme désignant un crime qui, selon lui, méritait d’être reconnu comme une catégorie à part entière. Ses travaux ont contribué à l’élaboration de la Convention des Nations Unies pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 et ont établi le génocide comme le crime le plus grave du droit international.
L’intention était l’élément crucial. Contrairement à une idée reçue, le génocide ne se définit pas par l’ampleur des pertes humaines. Une guerre peut engendrer d’énormes victimes civiles sans pour autant constituer un génocide. Des catastrophes naturelles peuvent tuer des centaines de milliers de personnes sans pour autant constituer un génocide. Même les atrocités et les crimes de guerre ne sont pas nécessairement des génocides. L’élément déterminant est l’intention délibérée d’éliminer un groupe protégé en raison de son identité.
L’Holocauste demeure le génocide paradigmatique car il représente peut-être la tentative la plus systématique de l’histoire de l’humanité d’exterminer un peuple entier. Six millions de Juifs ont été assassinés parce qu’ils étaient juifs. Le régime nazi a mis en place une machine d’extermination industrialisée dédiée à cet objectif. Depuis lors, seuls quelques rares événements ont été largement reconnus comme génocides par le droit international.
Au Cambodge, le régime des Khmers rouges a assassiné environ deux millions de personnes par exécutions, famine et travaux forcés. Au Rwanda , près de 800 000 Tutsis et Hutus modérés ont été massacrés en une centaine de jours lors d’une campagne visant explicitement à éliminer la population tutsie. En Bosnie, le massacre de Srebrenica et les campagnes de nettoyage ethnique qui y ont été associées ont conduit les tribunaux internationaux à conclure à un génocide.
L’ampleur de ces crimes est difficilement concevable. Au Cambodge, des familles entières ont été exploitées, affamées et exécutées dans les charniers. Au Rwanda, des voisins s’entretuaient à la machette, tandis que des corps jonchaient les églises, les écoles et les bords de route. En Bosnie, des milliers d’hommes et de garçons musulmans ont été systématiquement séparés de leurs familles et assassinés à Srebrenica. Il ne s’agissait pas de simples épisodes de souffrance liés à la guerre. C’étaient des tentatives délibérées d’anéantir des groupes humains en raison de leur identité.
Ce sont là quelques-uns des pires crimes jamais commis. Le terme « génocide » était réservé à de tels événements précisément parce qu’ils relevaient d’une catégorie de mal distincte de la guerre ordinaire ou des crimes contre l’humanité, aussi brutaux soient-ils. Or, dans le discours politique contemporain, cette distinction tend à s’estomper.
Quand le génocide devient une étiquette politique
Comme nous l’avons constaté lors de la guerre israélo-palestinienne , le terme est désormais fréquemment employé comme synonyme de souffrances civiles, de déplacements de population, d’occupation militaire, d’inégalités ou de politiques gouvernementales impopulaires. Malgré la clarté de la Convention des Nations Unies, militants et commentateurs invoquent systématiquement le génocide avant même qu’une décision de justice n’ait été rendue, et souvent dans des situations où les preuves d’une intention génocidaire restent très contestées, voire inexistantes.
L’ironie est frappante. Un concept élaboré en grande partie en réaction à l’extermination des Juifs d’Europe est désormais systématiquement instrumentalisé contre l’État d’Israël. Des médias ont érigé en autorités, sur l’une des accusations les plus graves qui soient, des « spécialistes du génocide » autoproclamés, dont l’expertise est pourtant minime. Parallèlement, le nombre d’adhérents à l’ Association internationale des spécialistes du génocide a explosé avant un vote sur la question de savoir si Israël devait être reconnu coupable de génocide. Ceci a mis en lumière le fait que le génocide est de plus en plus perçu non comme un constat juridique fondé sur des preuves, mais comme une conclusion politique anticipée .
Si le terme « génocide » en venait à désigner toute campagne militaire entraînant des pertes civiles, la distinction entre génocide et guerre disparaîtrait. Si le génocide se réduisait à des souffrances à grande échelle, la famine, les catastrophes naturelles, les guerres civiles et l’extermination délibérée deviendraient moralement indiscernables. Si tout conflit était qualifié de génocide, l’Holocauste, le Rwanda, le Cambodge et Srebrenica cesseraient d’occuper une place unique dans l’histoire de l’humanité.
Pourquoi la précision est importante
Bien qu’horribles et probablement des crimes contre l’humanité, les massacres ne constituent pas automatiquement des génocides. Les crimes de guerre ne constituent pas automatiquement des génocides. Les occupations ne constituent pas automatiquement des génocides. La précision n’est pas une forme de déni ; elle est une condition essentielle à la compréhension de la réalité.
Le danger de l’instrumentalisation rhétorique dépasse le cadre de la mémoire historique. Lorsque l’accusation de génocide est brandie sans discernement, il devient plus difficile d’identifier les véritables génocides lorsqu’ils se produisent. Un tel résultat aurait horrifié Raphael Lemkin. Il n’a pas consacré des années à lutter pour que le génocide soit reconnu comme un crime distinct, pour que ce concept devienne un slogan fourre-tout, dénué de son sens originel.
L’Associated Press n’est pas à l’origine de cette tendance, mais son influence aggrave le problème. Les guides de style ne se contentent pas de refléter le langage ; ils le façonnent. En enjoignant aux journalistes d’utiliser les allégations de génocide à condition qu’elles soient attribuées à leurs auteurs, ces directives abaissent le seuil de gravité de l’une des accusations les plus graves au monde. L’attribution est un outil journalistique important, mais elle ne saurait remplacer les preuves ni le consensus juridique. Le danger est que le génocide soit traité comme une simple allégation politique plutôt que comme un crime exceptionnel.
Le XXe siècle a appris à l’humanité que certains crimes sont si graves qu’ils requièrent un langage spécifique. Ce langage n’avait pas pour seul but de condamner le mal, mais de le désigner avec précision.
Le génocide n’est pas un simple synonyme de souffrance. Il ne se réduit pas à la guerre, aux déplacements de population ou aux pertes civiles. Il désigne la tentative délibérée d’anéantir un groupe humain en raison de son identité. Si nous oublions cette distinction, nous ne rendrons pas hommage aux victimes du génocide. Nous effacerons le sens même du crime que Raphael Lemkin s’est efforcé de définir.

Fondateur du mouvement moderne de la fierté juive, Ben M. Freeman est l’auteur de nombreux livres. Son œuvre porte sur l’identité juive et l’antisémitisme, tant historique que contemporain. Spécialiste de la Shoah depuis plus de quinze ans, Ben s’est fait connaître lors de la crise antisémite du parti travailliste de Corbyn au Royaume-Uni et est rapidement devenu l’une des figures de proue de la pensée juive et de la lutte contre l’antisémitisme au sein de sa génération.
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