Le grand malaise

PHOTO JOHN SIBLEY, REUTERS Le stade Ahmad-ben-Ali, d’une capacité de 40 000 places, est l’un des huit sites où seront présentés les matchs de la Coupe du monde au cours des prochaines semaines.

(Doha) Le ciel est voilé, de la couleur du sable. Il fait beau. Il fait chaud. Très chaud, même. Trente-trois degrés — avant l’indice humidex. Au Québec, ce serait la journée la plus chaude de l’année. Ici, c’est une journée plutôt agréable.

Par rapport à quoi ?

Par rapport aux grandes chaleurs de l’été. En août, le mercure peut atteindre 42, 44, 46 ˚C. Le record ? 50 ˚C. « La première fois que je suis sortie courir en été, je suis revenue avec des bulles dans la peau », me raconte Lily Saad, une marathonienne montréalaise qui a passé la dernière décennie au Qatar.

Sophie Laporte, expatriée ici depuis deux ans, fait un parallèle avec la météo du Québec. « Quand il fait — 35 ˚C, les moins aventureux restent à l’intérieur et attendent que l’hiver passe. C’est un peu la même chose ici. De juin à septembre, il fait tellement chaud que les gens restent à l’intérieur, à l’air climatisé. La température a un impact direct sur le mode de vie. »

C’est pourquoi cette Coupe du monde commencera en novembre, plutôt qu’en juin, comme d’habitude. Il y aura aussi 24 matchs disputés en pleine nuit, de 22 h à minuit, heure locale. Les risques d’un coup de chaleur sont plus faibles lorsque le soleil est ailleurs. Puis il y a ce nouveau joujou technologique, développé ici, dont les Qataris sont particulièrement fiers.

La climatisation des stades à ciel ouvert.

Euh… Ça doit être un ti-peu polluant, non ?

Non, jurent les ingénieurs qataris. La technologie ne sera pas propulsée par les énergies fossiles, qui ont fait la richesse de l’émirat, mais par l’énergie solaire. Et puis regardez ailleurs : tous ces stades extérieurs chauffés l’hiver en Europe, toutes ces patinoires qui poussent dans le désert aux États-Unis… Notre Coupe du monde, promettent les organisateurs, sera verte, verte, verte.

Vraiment ?

Parce que même avec mes lunettes roses, cette Coupe me paraît plutôt grise. Les Qataris sont les champions du monde des émissions de CO2. Près de 30 tonnes par habitant par année. C’est de très, très loin le pire bilan de la planète.

PHOTO KAI PFAFFENBACH, REUTERS Pas moins de 24 matchs seront disputés en pleine nuit, afin de soustraire les joueurs aux risques d’un coup de chaleur.

Ils viennent de construire non pas un, non pas deux, mais sept nouveaux stades de soccer. Et comme nous sommes dans le désert, où il y a autant de lacs et de rivières que de bonshommes de neige, il faudra désaliniser des quantités phénoménales d’eau pour entretenir les pelouses des stades et des complexes d’entraînement. C’est très énergivore, tout ça.

Les organisateurs ont d’autres arguments écologiques. Notre pays est tout petit, font-ils valoir. Pas besoin de prendre un vol intérieur entre deux matchs. Un trajet de métro suffira. C’est vrai — à la condition de pouvoir rester sur place. Car le Qatar est si petit, justement, qu’il ne compte pas suffisamment de chambres pour accueillir tout le monde. Conséquence : des dizaines de milliers de spectateurs étrangers séjourneront dans un pays voisin, et devront faire l’aller-retour en avion, les jours de match.

Jusqu’à maintenant, il y avait six vols quotidiens entre Dubaï et Doha, rapporte le site spécialisé Simple Flying.

À partir de dimanche ?

Quarante-huit.

PHOTO MARKO DJURICA, REUTERS Le stade 974, l’un des huit stades qui serviront durant le tournoi, a été construit à partir de 974 conteneurs recyclés.

Le muezzin vient de terminer sa quatrième prière. Il est 17 h. La nuit s’installe déjà.

À la recherche d’un peu de fraîcheur, je me rends jusqu’à la Corniche, une promenade qui borde la mer. La rue est fermée. Des milliers de personnes y font la fête. Elles chantent, elles dansent, elles jouent du tambour ou soufflent dans leurs vuvuzelas. L’ambiance est carnavalesque. Un peu comme la Nuit blanche, chez nous, sauf qu’il fait + 30, plutôt que — 30.

C’est la Corniche qui offre la plus belle vue sur Doha. D’ici, le panorama sur le centre-ville est spectaculaire. Un gratte-ciel épouse la forme d’une tornade. Un autre, celle d’une voile. Il y en a même un qui ressemble à un phallus. Non, je ne pense pas croche. L’architecte français Jean Nouvel assume pleinement la virilité de sa tour.

PHOTO GIUSEPPE CACACE, AGENCE FRANCE-PRESSE  Lorsqu’on se trouve sur la Corniche, une promenade qui borde la mer, la vue sur le centre-ville de Doha est spectaculaire.

Ce ne sont pas les seuls édifices étonnants. Près de mon hôtel, il y a un stade de soccer construit avec 974 conteneurs recyclés. Ce sera un des huit stades officiels du tournoi. Pensez-y : huit stades extérieurs de 40 000 sièges et plus, dans un pays grand comme la Montérégie, pour desservir une population semblable à celle du Grand Montréal.

Connaissez-vous une autre ville de 3 millions d’habitants qui mise sur autant d’infrastructures sportives de cette qualité ?

Moi non plus.

Doha est étonnant. On dirait une métropole dans SimCity, en mode tricherie. Cataclysmes désactivés, budget illimité. On le contemple, et on se demande : mais comment les Qataris ont-ils fait ? Comment ont-ils pu bâtir toutes ces merveilles, sous un soleil de plomb, si rapidement, pendant qu’à Montréal, on a mis 13 ans — 13 ans ! — pour construire un service rapide d’autobus sur Pie-IX ?

PHOTO JOHN SIBLEY, REUTERS Vue générale du stade Al-Thumama, d’une capacité de 40 000 places

Le miracle de Doha, c’est l’œuvre des travailleurs étrangers. Ils sont venus des régions les plus pauvres de l’Asie, dans l’espoir d’améliorer leur qualité de vie. Ils ont largement contribué à construire la ville, sous une chaleur insupportable, pour un salaire de 10 $ à 15 $ par jour. Beaucoup sont morts sur les chantiers.

Combien ?

Trop. Beaucoup trop.

Des partisans du Bayern Munich ont récemment déployé une banderole sur laquelle on pouvait lire : « 15 000 morts pour 5760 minutes de soccer ». La formule choque, sauf qu’elle est trompeuse. Ce chiffre provenait d’une étude d’Amnistie internationale, selon laquelle 15 021 étrangers sont morts au Qatar entre 2010 et 2019. Pas sur les chantiers. En tout.

Un autre chiffre a circulé abondamment : 6500. Celui-là vient d’une enquête du Guardian. Selon des documents officiels, c’est le nombre de travailleurs venus de l’Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka qui sont morts ici depuis 2010. Encore là, pas nécessairement sur les chantiers. Le gouvernement du Qatar, lui, soutient que seulement 37 ouvriers sont morts sur les chantiers de la Coupe du monde.

Fions-nous à une tierce partie crédible : l’Organisation internationale du travail (OIT), associée aux Nations unies. Selon l’OIT, pour la seule année 2021, plus de 50 travailleurs migrants sont morts au Qatar, et 500 autres ont été blessés gravement. Ses missions sur le terrain font état de conditions de travail dangereuses. Exemple : un ouvrier sur trois s’est retrouvé en condition d’hyperthermie pendant un quart de travail. « C’est un phénomène relativement fréquent », rapporte l’organisme.

Consultez le rapport de l’Organisation internationale du travail. Critiqué de toutes parts, le Qatar a finalement entrepris des réformes. Il a instauré un salaire minimum. Il a modernisé son code du travail. Il a accepté de collaborer avec l’OIT. Il a aussi entamé un dialogue avec les groupes qui défendent les droits de la personne.

Malheureusement, pour les victimes, ces réformes surviennent 10 ans trop tard.

Les pays occidentaux auraient-ils dû boycotter cette Coupe du monde ?

La question est pertinente. Tout comme elle l’était lors des Jeux d’hiver de Pékin. Ou ceux de Sotchi. Ou lors de la dernière édition de la Coupe du monde, présentée en Russie. Ou celle de 1978, lorsque le pays hôte, l’Argentine, était contrôlé par une dictature militaire.

Or, les boycottages de compétitions sportives sont efficaces si et seulement s’ils sont accompagnés d’autres mesures encore plus punitives. Je ne parle pas ici d’un boycottage diplomatique, mais de gestes dramatiques, comme un blocus économique imposé par une grande nation. Sinon, l’impact est presque nul.

Qui a le plus souffert des boycottages des Jeux olympiques de 1964, 1976, 1980 et 1984 ? Les gouvernements du Japon, du Canada, de l’URSS et des États-Unis, ou les athlètes privés de compétitions ?

PHOTO JOHN SIBLEY, REUTERS Une réplique géante du trophée des vainqueurs devant le stade Education City

Aussi, le Qatar était dans son droit de déposer sa candidature pour l’organisation d’une Coupe du monde. Le vrai problème, c’est que la fédération internationale — la FIFA — a ignoré tous les drapeaux rouges et lui a attribué l’évènement. « Une erreur », a reconnu a posteriori l’ancien président de la FIFA Sepp Blatter, la semaine dernière.

Maintenant, il est trop tard. Le dentifrice est sorti du tube. Il n’y retournera pas.

Le Qatar présentera bel et bien la prochaine Coupe du monde. C’est pourquoi La Presse est ici, à Doha. Comme nous étions aussi aux Jeux de Pékin et de Sotchi. Comme l’écrivait notre vice-président et éditeur adjoint, François Cardinal, tout juste avant les Jeux de Pékin, « on ne choisit pas les pays qu’on couvre selon notre degré d’accord avec leur gouverne ». Notre travail, c’est de témoigner de ce qu’on voit. De raconter les buts, les arrêts, les espoirs, les victoires, les défaites.

Et des fois, les drames.

ALEXANDRE PRATT          LA PRESSE

 

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