Quand l’extrême gauche française copie les bonnes vieilles recettes du conspirationnisme sioniste soviétique pour nourrir son antisémitisme débridé

Des campagnes soviétiques contre le « sionisme » aux discours décoloniaux contemporains, certains mécanismes rhétoriques ressurgissent dans le débat public français. La France Insoumise et une partie de l’extrême gauche française semblent participer aujourd’hui à la réactivation de cet imaginaire politique sous couvert d’anti-impérialisme et de défense de la cause palestinienne.

Une membre du collectif « Nous Vivrons », qui lutte contre l'antisémitisme, brandit une pancarte où l'on peut lire « La France insoumise sous contrôle » lors d'une réunion de campagne du parti de gauche LFI, à Aubervilliers, le 25 mai 2024.
Atlantico : Dans quelle mesure les tropes antisionistes et conspirationnistes développés par l’URSS (comme l’assimilation du sionisme au nazisme ou l’idée d’un « lobby sioniste » tout-puissant) se retrouvent-ils dans les discours de la France Insoumise ou de Jean-Luc Mélenchon ? Peut-on identifier des emprunts directs ou une continuité idéologique entre ces deux époques ?

Stéphane Courtois*: L’antisémitisme soviétique, masqué sous le terme d’ »antisionisme », trouve ses racines dès 1946 avec le rapport de Mikhaïl Soussov à Staline, qui assimile le comité juif antifasciste à un mouvement sioniste. Staline, bien que soutenant la création d’Israël en 1947 pour des raisons géopolitiques, bascule rapidement vers une répression interne des Juifs soviétiques, culminant avec l’assassinat de Solomon Mikhoels en 1948 et l’affaire des « blouses blanches » en 1953. Ces mécanismes de propagande, où l’antisémitisme se cache derrière un discours « anti-impérialiste », réapparaissent aujourd’hui dans les discours de la France Insoumise (LFI) et de Jean-Luc Mélenchon.

LFI, comme l’URSS, utilise des tropes similaires: l’idée d’un « lobby sioniste » omnipotent, la dénonciation d’une « double allégeance » des Juifs français, ou encore la minimisation de l’antisémitisme dans les cortèges pro-palestiniens. Ces emprunts ne sont pas accidentels: ils s’inscrivent dans une continuité idéologique, où l’antisionisme sert de paravent à des idées antisémites, comme le montrait déjà l’URSS.

L’étude d’Izabella Tabarovsky montre que l’URSS utilisait l’antisionisme comme un paravent pour diffuser des idées antisémites. En France, des figures comme Mélenchon ou des militants de LFI affirment distinguer clairement antisionisme et antisémitisme. Pourtant, des dérives (comme les accusations de « double allégeance » ou la minimisation de l’antisémitisme dans les cortèges pro-palestiniens) sont régulièrement pointées. Comment expliquer cette porosité entre les deux ?

La porosité entre antisionisme et antisémitisme s’explique par l’héritage soviétique : l’URSS a systématiquement amalgamé les deux, notamment en période de tension internationale. En France, cette confusion est reprise par LFI et ses alliés (mouvements décoloniaux, associations pro-palestiniennes), qui utilisent des codes antisémites sous couvert de critique d’Israël. Par exemple, l’accusation de « double allégeance » ou la comparaison entre la Shoah et le colonialisme (comme le faisait Aimé Césaire dès 1950) relèvent d’une rhétorique qui, historiquement, a toujours ciblé les Juifs.

Pourquoi ce déni persiste-t-il ? Parce que reconnaître cette porosité reviendrait à admettre une filiation idéologique gênante avec l’antisémitisme soviétique ou islamiste. Or, pour des acteurs comme Mélenchon, qui a opéré un virage stratégique vers l’électorat musulman après 2016, cette reconnaissance serait politiquement coûteuse. Le discours « anti-impérialiste » permet de masquer cette réalité, tout comme le faisait l’URSS.

L’URSS a utilisé des réseaux internationaux (partis communistes, agences comme Novosti) pour propager son antisionisme. Aujourd’hui, la France Insoumise et ses alliés (mouvements décoloniaux, associations pro-palestiniennes) jouent-ils un rôle similaire dans la diffusion de récits conspirationnistes sur Israël et les Juifs en France ? Quels sont les canaux (réseaux sociaux, médias alternatifs, meetings) qui permettent à ces idées de gagner en visibilité ?

L’URSS s’appuyait sur des relais comme le Parti communiste français (PCF) ou l’agence Novosti pour diffuser sa propagande. Aujourd’hui, LFI et ses alliés utilisent des canaux modernes: réseaux sociaux (Twitter, Facebook), médias alternatifs (comme Médiapart), et meetings politiques. Par exemple, la manifestation contre l’ »islamophobie » du 10 novembre 2019 à Saint-Denis, organisée avec le soutien de la mairie communiste et des Frères musulmans, a servi de plateforme pour des discours antisionistes et antisémites.

Les associations pro-palestiniennes et les mouvements décoloniaux (comme le Parti des Indigènes de la République) jouent un rôle clé dans cette diffusion, en reprenant des tropes soviétiques comme la théorie du complot juif ou la comparaison entre Israël et le nazisme. Ces réseaux permettent une circulation fluide des idées, notamment auprès des jeunes et des milieux universitaires, où l’antisionisme radical est souvent légitimé sous couvert d’ »anticolonialisme ».

L’étude d’Izabella Tabarovsky souligne que l’antisionisme conspirationniste a rapproché l’extrême gauche de l’extrême droite, car les deux partagent des tropes communs (comme la théorie du complot juif). En France, observe-t-on des convergences similaires entre la France Insoumise et des groupes d’extrême droite ou islamistes sur la question israélienne ?

Oui, et ces convergences sont frappantes. Historiquement, l’extrême gauche (maoïste, trotskiste) et l’extrême droite ont partagé des obsessions antisémites, comme le montre l’exemple de Dieudonné, qui a invité Robert Faurisson (négationniste) sur scène. Aujourd’hui, LFI et certains groupes d’extrême droite ou islamistes (comme les Frères musulmans) se rejoignent sur la question israélienne : tous dénoncent Israël comme un « État colonial » et utilisent des slogans comme « Génocide à Gaza », qui reprennent la rhétorique nazie.

Cette convergence s’explique par un ennemi commun : Israël, perçu comme le symbole de l’ »Occident impérialiste ». Les islamistes (Hamas, Hezbollah) et une partie de l’extrême gauche (LFI, Indigènes de la République) partagent ainsi une vision conspirationniste où les Juifs et les « sionistes » seraient les marionnettistes du monde. Le 7 octobre 2023 a encore renforcé ces alliances, avec des manifestations où l’on a vu des militants d’extrême gauche et des islamistes scander les mêmes slogans.

Les idéologues soviétiques (comme Yevseyev) étaient consciemment antisémites, mais se cachaient derrière un discours « anti-impérialiste ». Est-ce le même ressort qui s’applique aujourd’hui chez LFI ?

Absolument. L’URSS utilisait l’ »anti-impérialisme » pour masquer son antisémitisme, tout comme LFI utilise aujourd’hui l’ »anticolonialisme » ou l’ »antiracisme » pour légitimer des discours antisémites. Mélenchon, par exemple, a opéré un virage stratégique en 2016 pour séduire l’électorat musulman, abandonnant son universalisme laïc au profit d’un discours centré sur la « diversité » et la « victimisation ». Ce discours repose sur une inversion des rôles : Israël devient le « bourreau », les Palestiniens (et par extension, les musulmans en France) les « victimes ».

Cette rhétorique permet de justifier des alliances avec des mouvements ouvertement antisémites (comme les Frères musulmans) ou des régimes (comme l’Iran), tout en niant toute porosité entre antisionisme et antisémitisme. Comme Staline, Mélenchon et LFI jouent sur les mots pour éviter d’être associés à l’antisémitisme, tout en reprenant ses codes.

Pourquoi cette porosité entre antisionisme et antisémitisme est-elle si difficile à reconnaître ?

Plusieurs facteurs expliquent pourquoi cette porosité reste si difficile à admettre, en particulier pour certains acteurs politiques et intellectuels en France.

L’héritage de la guerre d’Algérie joue un rôle central. La gauche française, marquée par son soutien historique au FLN et par une lecture manichéenne de la décolonisation, a développé une sensibilité particulière à toute critique des mouvements « anticoloniaux », même lorsque ceux-ci basculent dans l’antisémitisme. Cette mémoire collective, souvent idéalisée, rend presque impossible la remise en question des alliances avec des groupes ou des régimes qui se réclament de l’ »anti-impérialisme », fussent-ils porteurs de discours antisémites.

La peur d’être associé à la droite ou à l’extrême droite constitue un autre obstacle majeur. Pour une partie de la gauche radicale, reconnaître la réalité de l’antisémitisme contemporain, notamment lorsqu’il émane de milieux musulmans ou décoloniaux, reviendrait à se rapprocher des positions de la droite ou du « sionisme ». Or, cette perspective est politiquement intolérable dans un paysage où l’antiracisme et l’ »antifascisme » sont des marqueurs identitaires forts. Ainsi, dénoncer l’antisémitisme dans les cortèges pro-palestiniens ou au sein de la France Insoumise est souvent perçu comme une trahison des « opprimés », une accusation que peu osent risquer.

La domination du récit victimiste dans le débat public renforce ce déni. Depuis plusieurs décennies, la légitimité morale s’acquiert en se positionnant du côté des « victimes ». Dans ce cadre, les Palestiniens, les musulmans en France ou les militants décoloniaux bénéficient d’une présomption de vertu, tandis que les Juifs, perçus comme associés à Israël et donc au « pouvoir », sont souvent suspectés de mauvaise foi ou de manipulation. Cette grille de lecture, simpliste et binaire, rend presque impossible la reconnaissance de l’antisémitisme lorsqu’il émane de groupes se présentant comme « victimes ».

L’affaiblissement de l’histoire universitaire aggrave encore ce phénomène. Les universités françaises, sous l’influence des études postcoloniales et du « wokisme », ont largement abandonné l’étude critique de l’antisémitisme contemporain ou des crimes du communisme. Les enseignants, souvent issus de la gauche radicale, privilégient des thèmes comme le « genre », la « race » ou la « déconstruction », au détriment d’une analyse rigoureuse des idéologies totalitaires et de leurs héritages. Résultat : les étudiants, et plus largement le public, manquent de repères pour identifier et comprendre les mécanismes de l’antisémitisme moderne.

Enfin, l’influence des réseaux militants et des médias complaisants ne doit pas être sous-estimée. Les associations pro-palestiniennes, les mouvements décoloniaux et certains médias alternatifs (comme Médiapart ou Le Monde diplomatique) diffusent massivement une lecture biaisée du conflit israélo-palestinien, où Israël est systématiquement présenté comme le « bourreau » et les Palestiniens comme les « victimes ». Ce récit, relayé sans nuance, contribue à banaliser l’antisionisme radical et à rendre invisible sa dimension antisémite.

En somme, reconnaître cette porosité reviendrait à remettre en cause un ensemble de certitudes idéologiques, de stratégies politiques et de rapports de force intellectuels. C’est pourquoi, malgré les preuves accumulées, elle reste si difficile à admettre pour une partie de la gauche et des milieux universitaires.

Comment expliquer que ces idées circulent si librement dans les universités et les médias ?

Les universités françaises, sous l’influence du « décolonialisme » et du « wokisme », ont abandonné l’étude critique de l’antisémitisme au profit de thèmes comme le « genre » ou la « race ». Les enseignants, souvent issus de la gauche radicale, légitiment ces discours ou n’osent pas les contester. Les médias alternatifs (Médiapart, Le Monde diplomatique) et les réseaux sociaux amplifient ces idées, tandis que les médias traditionnels, par peur d’être accusés d’ »islamophobie », hésitent à les dénoncer.

Cette situation rappelle la période soviétique, où la propagande était relayée par des intellectuels et des médias complaisants. Aujourd’hui, les mêmes mécanismes sont à l’œuvre, mais avec des outils modernes (réseaux sociaux, chaînes YouTube).

Le 7 octobre 2023 a-t-il marqué un tournant dans la visibilité de ces convergences ?

Oui, le 7 octobre a révélé au grand jour l’alliance entre l’extrême gauche, l’islamisme et l’extrême droite sur la question israélienne. Les réactions à l’attentat du Hamas (manifestations pro-palestiniennes, slogans antisémites, soutien de LFI à la « résistance palestinienne ») ont montré que ces mouvements partagent une même vision : Israël est le « nazi » du XXIᵉ siècle, et les Juifs en France sont des « complices ».

Cette convergence n’est pas nouvelle, mais elle est devenue plus visible, notamment grâce aux réseaux sociaux, où les tropes soviétiques (comme les Protocoles des Sages de Sion) circulent librement, souvent relayés par des comptes pro-palestiniens ou d’extrême droite.

Que faire face à cette résurgence débridée de l’antisémitisme ?

Face à la résurgence de l’antisémitisme sous couvert d’antisionisme, plusieurs pistes d’action s’imposent pour inverser cette tendance et rétablir un débat public apaisé et rigoureux.

Rétablir l’histoire dans le débat public est une priorité absolue. Il est essentiel de rappeler que l’antisionisme radical, qu’il provienne de l’URSS, des mouvements islamistes ou de l’extrême gauche, a toujours servi de vecteur à l’antisémitisme. Cela passe par la diffusion large d’ouvrages historiques, comme Le Livre noir du communisme, ou par l’organisation de conférences et de débats mettant en lumière les continuités idéologiques entre ces différentes époques. Les médias ont ici un rôle clé à jouer en donnant la parole aux historiens et aux chercheurs qui travaillent sur ces questions, plutôt qu’à des militants ou à des idéologues.

Dénoncer les alliances contre-nature entre la France Insoumise, les Frères musulmans et certains groupes d’extrême droite est tout aussi crucial. Ces convergences, souvent minimisées ou niées, doivent être exposées au grand jour, notamment à travers des enquêtes journalistiques, des rapports parlementaires ou des tribunes. Il s’agit de montrer comment des mouvements qui se prétendent « progressistes » ou « antiracistes » peuvent, en réalité, partager des discours et des objectifs avec des groupes ouvertement antisémites ou réactionnaires. La transparence est ici un outil puissant pour désamorcer ces alliances et sensibiliser l’opinion publique.

Réformer en profondeur les universités constitue un autre levier d’action. Il est urgent de redonner une place centrale à l’étude critique de l’antisémitisme, du totalitarisme et des idéologies conspirationnistes dans les cursus d’histoire, de science politique et de sociologie. Cela implique de former les enseignants à ces enjeux, mais aussi de diversifier les approches pédagogiques pour éviter que les étudiants ne soient exposés uniquement à des courants comme le décolonialisme ou les études postcoloniales. Les universités doivent redevenir des lieux de débat pluraliste, où toutes les idées peuvent être discutées, y compris celles qui dérangent.

Responsabiliser les médias est également indispensable. Les rédactions doivent être incitées à traiter l’antisémitisme avec la même rigueur que les autres formes de racisme, sans craindre les accusations d’« islamophobie » ou de « complotisme ». Cela suppose de former les journalistes à l’histoire de l’antisémitisme et à ses manifestations contemporaines, mais aussi de leur rappeler leur devoir de neutralité et de vérification des faits. Les médias alternatifs, souvent complaisants envers les discours antisionistes radicaux, doivent être particulièrement scrutés et, le cas échéant, contestés.

En conclusion, lutter contre cette dérive exige un effort collectif et prolongé, impliquant les historiens, les médias, les universités et la société civile. L’enjeu n’est pas seulement de défendre les Juifs contre une nouvelle vague d’antisémitisme, mais aussi de préserver les valeurs républicaines – laïcité, universalisme, esprit critique – qui sont aujourd’hui menacées par la montée des identitarismes et des théories du complot.

*Stéphane Courtois est directeur de recherche au CNRS (université Paris X) et professeur à l’Institut catholique d’études supérieures de La Roche-sur-Yon. Il s’est spécialisé dans l’histoire des régimes communistes.

JForum.fr avec atlantico.fr

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