Documentaire: le procès de Prague de 1952 vu par des enfants de condamnés
Terreur rouge

Soixante-dix ans après l’épouvantable procès stalinien de Prague, entré dans la mémoire collective grâce à « l’Aveu », le film de Costa Gavras, un documentaire nous replonge dans cette sinistre époque. La documentariste Ruth Zylberman donne cette ici la parole aux enfants de trois accusés de ce procès. Un témoignage poignant sur une époque heureusement révolue.

Après un superbe et très émouvant film, en 2018, sur les enfants juifs du 209 rue Saint-Maur à Paris, la documentariste Ruth Zylberman signe un nouvel opus, diffusé ce 6 décembre sur Arte, consacré à un procès stalinien de triste mémoire, le procès Slansky. Il a eu lieu à Prague voici soixante-dix ans, du 20 au 27 novembre 1952, contre le secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque déchu Rudolf Slansky, et 13 ex-hauts dirigeants du régime.

Quatre mois seulement avant la mort de Staline, en mars 1953, les quatorze accusés, dont onze étaient juifs, s’auto-accusèrent d’un complot imaginaire contre l’État, récitant par cœur un texte rédigé par des conseillers soviétiques. Onze furent condamnés à mort et exécutés le 3 décembre. Trois, on ne sait pourquoi, furent condamnés à la prison à perpétuité, et relaxés en 1956. Parmi eux, Artur London, marié à une Française, publia en 1968 le récit des tortures endurées dans l’Aveu. Son témoignage fit deux ans plus tard l’objet du film culte éponyme de Costa Gavras, avec Yves Montand et Simone Signoret dans les rôles principaux. Les quatorze accusés furent secrètement réhabilités en 1963.

Retrouvées à Prague par les liquidateurs judiciaires d’une entreprise en faillite en 2018, les images montées de ce procès stalinien à grand spectacle n’avaient pas été diffusées au moment du procès, car elles auraient sans doute été contre- productives, juge l’historienne Françoise Mayer, qui leur a consacré une étude. Impossible, en effet, en les visionnant, de ne pas ressentir d’empathie pour les accusés, courbant l’échine face à un procureur hystérique, avant de défiler à la barre pour réciter un texte, dans lequel ils s’auto-accusent des pires turpitudes. Dans son documentaire, Ruth Zylberman en choisit quelques extraits éloquents. Comme elle l’avait fait avec les enfants du 209 rue Saint-Maur, Ruth Zylberman réunit les enfants de trois accusés – Rudolf Slansky, Rudolf Margolius (ex-vice ministre du Commerce extérieur) et Artur London (ex-vice ministre des Affaires étrangères) – pour les faire témoigner.

ANTISÉMITISME

Il s’agit de Marta Slanska, la fille de Slansky, qui vécut toute sa vie à Prague, d’Ivan, le fils de Rudolf Margolius, qui s’exila dès 1965 en Angleterre, et de Françoise, Gérard et Michel, les trois enfants d’Artur et Lise London, qui purent rejoindre la France. La réalisatrice y joint photos et films familiaux, ainsi que des témoignages, tel celui du compagnon de cellule de Slansky, tirés des archives de la StB, la police secrète communiste. Tandis que les London découvrent avec effroi certains de leurs cahiers d’écoliers dans ces mêmes archives, Ivan Margolius, architecte et écrivain, explique son refus de visionner les images du procès, par son choix de garder ses souvenirs intimes de son père, ancien déporté et brillant économiste. Détail insolite : la tombe familiale des Margolius est située juste derrière celle de Franz Kafka, dans le cimetière juif d’Olsany à Prague.

Le film est « très réussi, bien construit, susceptible de toucher par le biais de l’émotion un public peu au fait de l’histoire tchécoslovaque », estime l’historien Antoine Marès, avant d’ajouter : « en revanche, aux yeux de l’historien que je suis, il y manque beaucoup de choses qui permettraient de comprendre ce procès ». Le procès Slansky, un modèle du genre, avait en effet plusieurs fonctions : « Les accusés sont avant tout des boucs émissaires pour expliquer les échecs de la stabilisation de l’économie. D’où le choix très diversifié des responsables du parti. »

« Le procès est destiné à provoquer la terreur parmi les hauts dignitaires du parti, de manière à éviter toute tentative d’autonomie par rapport à Moscou. D’où les accusations de titisme, qui n’apparaissent pas du tout dans le film, poursuit l’historien. Enfin, la grande originalité du procès Slansky est sa dimension antisioniste et antisémite. Elle est due au retournement de l’URSS par rapport à Israël, après avoir soutenu diplomatiquement et militairement sa lutte pour conquérir l’indépendance face aux Britanniques. La Tchécoslovaquie y a pris une part importante. Ce n’est donc pas un hasard si c’est à Prague que la volte-face est concrétisée dans ce procès. » On regrettera, pour notre part, que seuls trois des quatorze accusés, qui pourtant apparaissent tous à l’écran, soient identifiés dans ce documentaire. Et notamment Ludvík Frejka, ex-chef de la section économique de la chancellerie présidentielle, entré dans l’histoire bien malgré lui. Dans le plus pur style stalinien, son fils Tomas écrivit une lettre au tribunal pendant le procès, réclamant pour son père « la peine la plus sévère : la mort » et précisant qu’il souhaitait qu’il en soit informé.

« Procès, Prague 1952 », diffusé sur Arte le 6 décembre à 22 h 55 et disponible sur ArteTV jusqu’au 3 février 2023.
Par Anne Dastakian  www.marianne.net
D.R.PERNEL MEDIA

 

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