Members of Charlie Hebdo editorial board, chief editor Gerard Briard (L), Antonio Fischetti (back L), Coco (back C), Riss (front C), Marika Bret (front 2nd R), Eric Portheault (front R) and producers of the documentary movie "Black humor" (Humour noir) Emanuel Leconte (back R), Daniel Leconte (front L), pose on November 26, 2015 in Paris. The documentary film, paying tribute to the cartoonists killed during the terrorist attack at the Charlkie Hebdo headquarters on January 7, 2015, will be realesed on December 16, 2015. / AFP / JOEL SAGET (Photo credit should read JOEL SAGET/AFP via Getty Images)

– Capture d’écran vidéo – Benjamin Badache pour Marianne
Entretien

Marika Bret, partie civile au procès de Charlie Hebdo : « On a laissé ringardiser nos valeurs républicaines »

Alors que s’est ouvert ce 3 septembre le procès Charlie, Marika Bret, responsable des ressources humaines de Charlie Hebdo, chargée de la transmission de la mémoire de Charb, répond aux questions de « Marianne ».

Elle éclate de rire, elle s’indigne, elle rit de nouveau. Une journaliste de Charlie Hebdo, telle qu’on l’imagine. Et un roc. Marika Bret parle d’une voix douce, jamais encombrée de ces chevrotements qui trahissent le trop-plein d’émotivité. Sa détermination passe par ses yeux bleus perçants, que le masque chirurgical qui lui manque le bas du visage fait ressortir. « Je suis une militante depuis très longtemps« , répète-t-elle. On n’a aucun mal à la croire. Le 11 septembre prochain, celle qui occupe désormais le poste de directrice des ressources humaines du journal satirique, sera à la barre des assises de Paris, pour parler de Charb. Faire vivre les idées du dessinateur, tué le 7 janvier 2015, est devenu sa raison de militer. Après avoir partagé sa vie, puis s’être éloignée un temps de la rédaction de l’hebdomadaire, Marika Bret s’attache aujourd’hui à diffuser son œuvre, au travers de sa pièce Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes. Avec un objectif, ne jamais laisser salir les engagements de l’artiste. « Entendre qu’il était raciste, haineux, c’est insupportable. C’était tout le contraire. C’était un humaniste de tendance communiste« . Quand on lui parle du passé, de ces années avec Charb à s’amuser en éreintant tout le monde, la combattante s’affaisse. Ses yeux se brouillent un instant. « Tué pour des dessins, c’est dérisoire« , murmure-t-elle. On perçoit la force du lien qui la liera toujours à son ex-compagnon. C’est beau et cruel, comme un dessin de Charlie.

Marianne : Qu’attendez-vous de ce procès des attentats des 7 janvier, 8 janvier et 9 janvier 2015 ?

Marika Bret : Je vais mettre un visage sur les noms dont j’entends parler depuis cinq ans. Ces noms, ce sont les noms des complices. J’entends les mots « seconds couteaux », mais ce sont bien des complicités, à différents niveaux. J’attends aussi que la cour dise le droit. Et puis je veux rappeler que tout cela été fait pour des dessins… C’est terrible parce qu’il y a quelque chose de dérisoire. Je veux que ce soit dit et que ce soit entendu. Je me suis constituée partie civile avec les parents de Charb, pour rappeler quels étaient ses engagements politiques, républicains, féministes, humanistes, universalistes. Quelle était cette si belle histoire de Charlie Hebdo. Je veux que ce soit dit et entendu.

Un tel procès peut-il aider à aller mieux ?

La perte de Charb dont j’étais si proche est un arrachement qui ne se refermera jamais. Moi, sa famille, ses amis, on a pris une peine à perpétuité. Et ça, rien ne le réparera vraiment. Mais je vais mieux personnellement car je me bats depuis cinq ans. J’avance, notamment en transmettant l’œuvre de Charb. Il y a une pièce, tirée de son livre posthume Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, qu’on essaye de jouer partout où c’est possibleDerrière, il y a toujours un débat. C’est important de débattre. Ce combat, c’est ma force.

Le travail de Charlie Hebdo et de caricaturistes comme Charb vous semble-t-il compris aujourd’hui ?

Oui, par une grande partie de la population, souvent silencieuse, qui n’a pas à se justifier d’avoir compris les choses. Non, ou trop bien, par ceux qui veulent manipuler le travail des dessinateurs. Je pense à ceux qui postent des dessins en omettant le titre, ou sans le replacer dans son contexte. C’est ce contexte qui permet de comprendre le but d’un dessin. Sinon, on ouvre la porte à toutes les interprétations ignobles. Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes est né de ça. Charb n’en pouvait plus que son journal soit sous le feu d’accusations de racisme. Il dénonçait la confusion savamment entretenue par certains entre l’humour et la haine.Comment un journal qui a toujours été aux cotés des sans-papiers, des sans-logements, a pu être accusé de racisme, d’être haineux ?

Est-ce la compréhension de ce que sont l’humour noir, l’ironie, la dérision, qui se perd ?

Il y a un problème de compréhension du second degré. Pour le saisir, il faut un minimum de culture, s’intéresser à l’actualité. Il y a aussi une méfiance qui pèse aujourd’hui sur l’humour. Est-ce qu’on peut rire de tout ? C’est toujours pareil. Est-ce qu’on se demandait simplement si ça me fait rire ? En quoi l’humour devrait-il être exclu du champ de la liberté d’expression ? C’est dommage de se l’interdire, quand on connaît le plaisir de l’éclat de rire… L’humour c’est quand même le chemin le plus court d’un homme à l’autre, disait Wolinski. C’est aussi un moyen qui peut servir à l’émancipation, à la promotion des libertés. L’outrance permet de pousser la porte des libertés encore un peu plus loin. Donc à un moment, pour améliorer les choses, il faut provoquer. C’est ça le langage satirique. La seule règle, c’est que l’intention du dessin doit être claire. Certains peuvent faire preuve d’humour et de haine. Complètement. Dieudonné est un exemple. Pour moi, ce n’est pas de l’humour d’ailleurs. Mais ce n’est pas difficile de lire l’intention d’un texte, d’un dessin.

Que pensez-vous, d’ailleurs, du dessin de Valeurs actuelles représentant Danièle Obono en esclave ?

Il est immonde. Ce dessin est archi-raciste, l’intention et l’objectif ne font aucun doute, il doit être condamné. J’ajoute que je vois monter le débat sur le soutien ou non à Danièle Obono car elle aurait eu des positions épouvantables, notamment sur Charlie. Oui, c’est vrai mais l’un n’empêche pas l’autre. Je suis effrayée quand j’entends qu’on ne va pas condamner une publication dégueulasse car l’intéressée ne serait pas républicaine. Moi, je suis républicaine donc je condamne. Si on commence à avoir une hésitation à condamner un dessin raciste, on va avoir la même hésitation à condamner un dessin antisémite. Ne serait-il pas seulement antisioniste ? C’est ne plus nommer les choses, le malheur qui nous guette.

La semaine passée, nous avons dans Marianne, fait le constat d’une victoire posthume des frères Kouachi, dans la mesure où la liberté de critiquer les religions, et par exemple l’islam, est de moins en moins bien acceptée. Partagez-vous cette inquiétude ?

Le constat est amer. Les débats qui se sont inscrits dans le paysage me terrifient. Je constate que le terme islamophobie s’est imposé dans le paysage, avec toute la confusion qu’il entretient entre le droit de critiquer un dogme, un courant de pensée et la haine contre les musulmans, qui est une horreur. On bascule vers la culture de l’offense. Dès que quelqu’un est offensé, il faut présenter des excuses. Ca va mener où ? Donc je ne sais pas si les frères Kouachi ont gagné… Non, car Charlie Hebdo est sorti. Par contre, l’idéologie « on a vengé le prophète », selon laquelle certaines idées doivent être sacrées, s’est installée dans le paysage.

A gauche, en particulier, l’esprit Charlie va de moins en moins de soi…

C’est ce que j’appelle la trahison de la gauche. A priori, quand on est de gauche, on considère la personne en face de soi comme un citoyen, avant toute autre considération. Bien sûr, il y a des discriminations contre lesquelles il faut lutter. Et il y a des personnes qui subissent plusieurs discriminations. Il faut se battre pour qu’elles s’émancipent. Or, à partir d’un moment, la gauche n’a plus vu des citoyens, elle a vu, par exemple, des musulmans. Elle n’utilise plus que ce terme, d’ailleurs. Et le terme d’arabe ? Une personne d’arabe discriminée, manifestement, ça n’existe plus. Cet enfermement, cette assignation identitaire produit des dégâts à deux niveaux. Il y a plus du tout de promotion de la mixité, du métissage. Et ça enferme les personnes dans une communauté dont elles ne peuvent plus sortir.

Le paradoxe est qu’en janvier 2015, dans un premier temps, le sursaut républicain est spectaculaire. 3,7 millions de personnes dans les rues le 11, un consensus national…

Le sursaut a été formidable. Mais on n’a pas réussi à basculer de l’émotion à la défense de nos principes. Il y a eu des complicités intellectuelles. Il y a eu la petite logique des « oui, mais », ceux qui ont dit que Charb avait envoyé son équipe à la mort, ceux qui ont expliqué que Charlie l’avait un peu cherché. J’ai haï Emmanuel Todd qui s’est permis, avec des études sociologiques plus que douteuses, de traiter les manifestants de catholiques, de vichystes. Il y a eu Yann Moix, deux ans après les attentats, qui a expliqué que Charb s’était radicalisé. Il est mort de ça, et Moix ose le cataloguer dans le camp des radicaux… Honte à lui.

Ces prises de position ont-elles eu une incidence sur la programmation de la pièce de Charb ?

Evidemment. Des théâtres ont refusé de programme cette pièce par peur des débordements. Je comprends la peur, mais il faut la combattre. Il y a eu la lâcheté d’un président d’université qui l’a déprogrammée, à Lille. L’hypocrisie et la compromission d’un élu qui consulte l’imam de la ville puis décide que les mots de Charb ne vont pas dans un sens apaisé de la laïcité (à Lormont en Gironde, selon Charlie Hebdo, ndlr.). Et puis ces étudiants de Sud solidaires et Unef qui ont tenté d’empêcher la représentation à Paris-Diderot.

Vous projetiez de jouer cette pièce également dans des lycées. Ce projet est-il abandonné ?

On a fait quelques représentations, qui se sont bien passées. Les rencontres ont été vives, drôles. On a réussi à ce qu’il y ait dialogue, ce qui est un bon début. Mais on a du mal. Car pour jouer la pièce, il faut l’accord du directeur, mais aussi l’adhésion de l’équipe pédagogique, et une préparation des élèves, a minima. On aimerait avoir le soutien de l’Éducation nationale. Mais on a les mêmes problèmes à l’université, et c’est une vraie déception. Seul les milieux laïques et féministes ont joué cette pièce.

Au sein de ces sphères, on retrouve souvent des militants âgés. Pourquoi la nouvelle génération est-elle beaucoup moins réceptive à l' »esprit Charlie » ?

Les jeunes se mobilisent sur l’antiracisme, on l’a constaté lors des manifestations pour Adama Traoré, et ça, c’est plutôt rassurant. La difficulté c’est où et avec qui. Si c’est aux côtés de la ligue de défense noire, c’est de l’arnaque. Mais cela révèle l’échec d’autres mouvements qui n’ont pas su les mobiliser, qui n’ont pas su promouvoir l’humanisme ni l’universalisme. Charb disait : « j’ai moins peur des extrémistes religieux que des universalistes qui se taisent« . On a laissé ringardiser nos valeurs républicaines, on ne sait pas les communiquer de manière suffisamment joyeuse, claire, nette pour que les jeunes se les attribuent. C’est terrible.

Depuis quelque temps, les voies les plus promptes à exalter l’esprit Charlie, se situent à droite, voire au RN. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Le RN ne parle de laïcité que quand il s’agit d’islam. Quand on parle des catholiques, le sujet disparaît. Tout nous oppose au RN et ils peuvent tenter toutes les récupérations possibles, il n’y a pas de pont. Quand à la droite, elle a longtemps été silencieuse, ou alors n’a vu le sujet que sous l’angle sécuritaire, punitif.Donc c’est un peu facile aujourd’hui d' »en être. Le seul moyen de répondre, c’est de lire nos journaux. Et là, chers citoyens, vous saurez qui défend quoi, et pourquoi nous n’avons rien à voir avec Valeurs Actuelles.

Le rapprochement récemment opéré par Jean-Luc Mélenchon entre Charlie Hebdo, et Marianne, et Valeurs Actuelles, a dû vous indigner…

Au début, ça m’a attristé. Jean-Luc Mélenchon était proche de Charb, dans un même combat pour nos libertés, pour l’égalité des droits, pour la laïcité. Il n’a jamais été encarté nulle part, mais ça ne l’a jamais empêché de manifester, par des textes et des dessins, son adhésion à des causes et des gens qu’il aimait. Mélenchon en a fait partie, comme Pierre Laurent. J’ai en estime Jean-Luc Mélenchon d’un point de vue intellectuel, mais je n’ai plus du tout en estime ses compromissions, ses lâchetés. Je l’ai vu prendre ces dernières années un chemin étonnant. Aujourd’hui, c’est une trahison à l’égard de Charb. Et quand je dis ça, je ne le fais pas parler après sa mort, je me réfère à ses écrits, à la Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes. Quand j’ai vu Mélenchon et la France Insoumise manifester le 10 novembre 2019, il y avait tous les escrocs de l’islamophobie nommés dans le livre! La pilule a été impossible à avaler. Quand je vois que dans un tweet, il met CharlieMarianne et Valeurs Actuelles dans le même panier, c’est à dire deux journaux avec une ligne antiraciste universaliste claire et des gens qui cautionnent le racisme, je ressens de la rage et de la colère. J’ai envie de l’interroger : est-ce que tu as oublié à ce point ces combats que tu as mené avec Charb ?

Derrière l’outrance de Jean-Luc Mélenchon, il y a l’idée que quiconque interroge les méthodes du combat antiraciste ne doit plus être considéré comme un humaniste.

C’est une facilité, pour arrêter le débat. « Si t’es contre moi, t’es facho, t’es forcément d’extrême-droite ». L’antiracisme universaliste, c’est ne considérer la couleur de peau comme un critère pour rien. C’est dire que les 1.001 teintes de peu sont les couleurs de l’être humain. Tania de Montaigne l’a magnifiquement expliqué récemment. Comment peut-on considérer cet antiracisme comme raciste ? Je ne comprends pasFaire entendre notre voix, c’est une bataille.

Face à ces attaques, vous arrive-t-il d’avoir des moments de découragement ?

J’ai eu la chance de partager l’aventure Charlie avec des gens formidables : Charb, Cabu, Tignous, Wolinski, notamment. Je ne me pose plus la question du découragement car leur absence me porte. Il faut absolument continuer ces combats. Parfois, j’interroge Charb, je me dis « qu’est que tu dessinerais, qu’est que tu dirais ? » Ca me porte. Dans les générations à venir, il doit y avoir de nouveaux Charb, de nouveaux Tignous. Pour qu’ils puissent exister, il faut continuer à se battre. Ils arrivent, d’ailleurs. A Charlie, nous avons de jeunes dessinateurs formidables, Biche, Alice, Juin. C’est en cela que les frères Kouachi n’ont pas gagné.

Travailler à Charlie Hebdo, n’est-ce pas parfois lourd à porter ?

Je me définis comme militante laique, féministe et universaliste, donc je m’y sens extrêmement bien. Ce qui est difficile, c’est de vivre sous protection policière parce que je défends la pièce de Charb. Ce qui est lourd, c’est de se rendre compte de ces tonnes de haines qui s’abattent pour tout et n’importe quoi. On a en face de nous des gens prêts à tout. On reçoit des menaces à chaque fois qu’il y a un dessin qui déplait. Certains voudraient qu’aucun sujet religieux ne soit traité, noitamment l’islam. Mais les catholiques sont en embuscade.

Comment vos collègues de la rédaction parviennent-il à supporter cette pression ?

Les réactions sont très différentes. Certains partent en province, parce qu’ils ne peuvent plus respirer l’air parisien. D’autres ont une position inverse, ils pensent qu’il faut rester au cœur des choses, du débat. Sur le procès, les réactions ont été très diverses : il y a ceux qui veulent témoigner, ceux qui ne veulent pas témoigner. Je respecte tous ces avis-là. J’ai complètement compris quand certains sont partis parce que c’était trop. L’essentiel, c’est qu’on ne perde jamais le sens des combats qui nous animent.

Quand vous vous replongez dans le passé, il y a vingt ans par exemple, pouviez-vous imaginer que votre vie prendrait ce tournant-là ?

Il y a vingt ans, je faisais vivre ces idées-là avec Charb. On les faisait vivre hyper joyeusement. On avait une forme d’insouciance, on était convaincus de la légèreté de la vie. Cette légèreté, j’en ai perdu un bout. Ça ne peut plus être pareil de ce point de vue. Des moments personnels où ça craque, il y en a. Le cœur se referme car le manque est trop. C’est normal, je crois. Mais ça ne m’empêche pas d’avancer. Je tiens ma force de ça, de cette insouciance que nous avions. J’ai envie d’être à la hauteur de ça.

par Étienne Girard

Rédacteur en chef société. Enquêtes.

1 COMMENTAIRE

  1. curieux qu’elle trouve raciste la fiction de Valeurs actuelles ! à bien lire cette fiction ( cherchant à démontrer que l’esclavage n’était pas uniquement du aux hommes blancs), on ne trouve rien qui appelle au racisme, à la haine, c’est juste un peu d’humour, sans rien d’exceptionnel vu que madame Obono nous bassine avec son antiracisme et autre colonisations de l’homme blanc, coupable comme de juste.D’autres personnes ont été « victimes » de cette fiction sans qu’elles ne se sente humiliées ( Zemmour, Onfray, Fillon etc). Comme si Charlie ne se gênait pas pour faire de l’humour au détriment des religions toutes mises dans le même sac. Marika Bret manque, elle , de recul et d’humour ce qui est paradoxal quand on travaille à Charlie. Suis je toujours Charlie ? Pas sur

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