Albert Bensoussan

Les polonais d‘Alger, naguère

 

Conte mémorieux dédié à Marc Brzustowski*

 

 

Voï, voï, voï, des Polonais qu’est-ce qu’on n’en a pas vus pendant la guerre ! Et même un peu avant trente-neuf, des déserteurs du shtetl, des transfuges du ghetto et qui avaient du nez. Assez creux pour flairer la calamité, humer le vent mauvais, deviner les chemises brunes et devancer la Shoah. Installés à Alger ou à Oran, et même en quelque bourg de Kabylie, comme les Tetelboum de Port-Gueydon où l’on n’avait jamais vu tant de blondeur : de Pologne, de Russie, de Galicie, de Bucovine, de Ruthénie, de Moravie, de Poméranie ou des Carpates… des Juifs comme s’il en pleuvait — en pleurait. Sinon, c’était le tout-venant des Steiner (une pierre dans le jardin), Fingerhut (dé à coudre, patronyme d’ailleurs de tailleur), Ackermann (homme les pieds sur terre), Hirschsprung (saut du cerf, idéal pour franchir la frontière), Feigenblatt (la feuille de vigne par quoi tout a commencé), Rozenblatt (roses les feuilles)… Et cet immense Turschwell (le seuil de la porte, n’est-ce pas ?) qui allait devenir barbu et damer tous les pions.

À tant les fréquenter, j’aurais bien pu parler yiddish, dans mon jeune temps, mais les parents, immigrés de fraîche date du ghetto, s’interdisaient de s’exprimer dans cet idiome devant leurs enfants. Le français, pour eux, comme pour les arabes — « Je ne parle pas la langue de mon père », écrirait Leïla Sebbar —, devait être la langue de la promotion. Exclusivement. Brisure des chaînes et désasservissement. Et moi aussi, le souvenir m’en revient, mes parents ne chuchotaient l’arabe qu’au lit, la nuit, quand ils me croyaient endormi. Matterchemch — tu n’as pas honte ! —, murmurait mon père à l’oreille de ma mère, qui avait dû lui en sortir une assez gratinée, si frondeuse, maman, si malicieuse…

Chez les Rozenblatt, la yiddishe mameh de Willy — dont le prénom véritable est Israël, qu’elle prononçait Strol —, lorsqu’elle fut enceinte à Oran, vint prendre l’avion à Alger, toute grosse qu’elle fût, et s’en alla accoucher à Varsovie, où étaient restés ses tateh et mameh, et c’est même la dernière fois qu’elle les vit. Après elle et cette ultime visite en 1934, Varché la juive vécut et devint définitivement judenrein. Peut-être était-elle allée quérir la bénédiction du grand-père Avrom qui était un fameux rebbe, disciple du Baal Shem Tov, un hassid comme l’on sait tout tourné vers la joie de vivre. Le fait est qu’elle donna là le baiser d’adieu à toute sa mishpohé.

D’autres aussi retournaient à Varsovie, comme poussés par une fatalité — sous le masque de la nostalgie ou de l’attachement familial —  qui, peu de temps après le séjour impromptu de Mme Rozenblatt, signerait leur arrêt de mort. C’est ce que montre Isaac Bashevis Singer qui, à la fin de La Famille Moscat, immense saga romanesque, fait revenir des États-Unis ses personnages de Koppel et Leah, soucieux de revoir leur famille. Mais eux resteront sur la terre de Pologne s’embrasant et détruisant ce peuplement juif qui représentait un tiers, pas moins, de la population de Varsovie.

 L’enfant, le petit Strol que nous appelions Willy pour plus d’intégration — sans compter qu’au pays des ligues antijuives on ne voulait pas qu’on lui lançât la pierre —, de retour de sa Polska natale, était blond roux, avec tout ce feu diabolique sur son front, et les mauresques se retournaient sur son passage — ya chitane ! — en allongeant les cinq doigts de leur main. Nous, quand on jouait avec ce turbulent copain, on l’appelait le Bandit-né-roux — nous souvenant de l’assassinat de Gandhi et du nom drolatique de son successeur. Mais on était déjà assez grands pour nous asseoir sur les bancs de propédeutique, salle Stéphane Gsell, à Alger. Et c’est là que je l’ai connu, au milieu d’autres transfuges des terres russo-polonaises.

 Ces Polonais, ces ashkénazes, doués comme des diables et parce que l’esprit était une arme de survie, nous raflaient toujours les premières places. Qui c’est qui a le mieux traduit cette Tusculane de Cicéron ? clamait le professeur Mandouze en ajustant ses culs de bouteille : ach ! encore ce petit Juif de Leselbaum, et il lui remettait sa copie sur une grimace, et grinçant des dents sur le second qui n’était autre que, ach ! ce petit juif de Feigenblatt. À l’inverse, le professeur de français décernait volontiers, en salivant d’aise, un dix-huit sur vingt à Moyshe Fingerhut qui bondissait dans la lande française comme un cabri, une polska koza. Mais en anglais, c’était toujours Turschwell the first. C’est simple, la liste des reçus à la fin de l’année se déclinait ainsi, en total exotisme sur une terre majoritairement arabo-judéo-kabyle : Rozenblatt, Leselbaum, Turschwell, Tetelboum, Fuchs — c’était le chaliyar descendu d’Israël pour nous y faire monter —, tous ces noms qui nous écorchaient la bouche étaient bien là, en haut de l’affiche. Et Israël Rozenblatt, en fin d’année, accéderait à la mention Très Bien. Moi, je n’aurais que Passable, mais aussi je n’avais pas autant forci, je lui arrivais à peine à l’épaule.

Turschwell, Mendel de son vrai prénom et Marcel pour l’état-civil, cachait bien son jeu, un mince collier de barbe blonde entourant son ovale. Il fut le premier à avoir du poil au menton et d’ailleurs c’était le plus sérieux de la classe. Il progressait à un point tel que notre professeur d’anglais, au nom inoubliable, Hellsmortel — indeed, il veut notre mort — nous le donna un jour en exemple. Il s’agissait d’illustrer lenglish and very difficult forme progressive. Et, ce jour-là, tourné vers l’exemplaire jeune polack à la barbe naissante, Sir Edmund Hellsmortel s’écria en le montrant du doigt :

     Turschwell is growing a beard.

Le compliment valait encouragement. C’est même pour cela que Mendel est devenu vraiment barbu (à moins qu’il n’ait voulu honorer la mémoire de feu — je m’excuse pour le mot son aïeul, le grand rouv de Bialodrevna). Dedel, on lui disait, tu vas rejoindre les Quatre Barbus qui chantent au Casino de la Corniche. Mais lui passait son chemin, à peine dédaigneux, et scandant comme s’il récitait les Psaumes du Tehilim : do did done, put put put, go were gone, have had had. Et Haddad, ce crétin, se retournait sur son passage en croyant qu’il le hélait. A sort fun schlemihl ! D’ailleurs, à ses yeux, on était tous un peu schlemihl, ou disons demeurés.

Mes copains ashkénazes étaient farouchement sionistes. La première guerre d’Israël avait déjà eu lieu, et beaucoup affichaient le regard prophétique de David Ben Gourion ou la face illuminée de Moshé Sharett sur le mur de leur chambre alors que l’oranais Ichoua Akrich, en tant que juif communiste, placardait dans sa piaule la barbichette d’Ho-Chi-Minh. Nous, les séfarades, au fond, on n’était que des arabes. Ainsi nous avaient jugés, initialement, les missionnaires Altaras & Cohen du Consistoire central de Paris peu après la Conquête de l’Algérie en 1830 : croupissants et sales, babouches et djellabas, turban des sidis, foulard des moukères. Il en restait quelques traces, surtout du côté du Mzab où le décret Crémieux n’avait pas été appliqué, laissant ainsi gésir dans l’indigénat des milliers de juifs mozabites — souvent polygames, par mal ou bonheur. Et il me revient qu’un jour mémorable un mozabite enturbanné, monté de Ghardaïa, s’était fait rosser en descendant benoîtement la rue Randon sur le chemin du Grand-Temple, en pleine Casbah, et  becquetant son khobs bel ‘ham un sandwich à la viande, n’est-ce pas ! —, or c’était jour de Ramadan et de jeûne, et voilà qu’il mangeait, cet insolent, ce profanateur ! À dure peine et s’étranglant, le piètre fellah du Sud ne savait que clamer qu’il n’était pas l’un des frères msilmines que l’on croyait :

  • Ana youdi, la msilmine, ana youdi… chuis qu’un pauv’ juif…

   Par chance, au Grand-Temple de la place Abraham Bloch en plein milieu du shouk, levant toute ambiguïté, nous lavant de l’empreinte arabe des origines, rouv Avrom Moyshe Fingerhut, ce rebbe venu de Pologne, prit les choses en main, et c’est lui désormais qui faisait le prône — nous on disait encore le drash quand l’ashkénaze parlait de dvar Torah. Ce kabbaliste de Turek — à un jet de pierre de Poznan — détrôna le rabbin Chemoul, qui ne s’exprimait qu’en arabe et seul mon père pouvait encore l’entendre.

Par lui j’ai reçu ma première leçon talmudique que je livre tel quel, et tant pis pour l’accent. Il commençait par une anecdote insignifiante : ce mensch il va au marché pour zachter des amondes, nou ! Puis il enchaînait sur telle considération tirée des Prophètes : keské ti vois, Irméyahou, kessé Jérémie, un bâton d’amondier zévois, en ivrit ine shaked, ti as bien vi, il lui dit Elohey Avoteynou, pasque ani shoked, kessa veut dire en ivrit ze tiens tujurs ma promess, et il multipliait les incises et les digressions, en apparente discontinuité — le fameux balagan yiddish, n’est-ce pas? Hachem il est partout, poursuivait-il, même dans ine ptite amonde, faut pas l’oublier, Hachem nous regarde tujurs. Puis il se détournait sur la sagesse des Pères, le Pirké Avot : Ti iras sir le chemin d’in cœur pir, et Hachem marchra tujurs à côté de toua. Pour finalement nous asséner une leçon de philologie, expliquant le mot shaked qu’elle est l’amonde, et le mot shoked qu’elle est le verbe ksa signifie ténir tujurs sa promess. Alors Irméyahou, kessé Jérémie, il fait, n’èze-pas, ein witz, ine jeu de mots, comme il dit l’Afroïd, herr dokter de Fienne, Osterreich. Et comme par magie notre grand sage de Turek près Poznan retombait toujours sur ses pattes, éclairant d’une lumière neuve et intense l’anecdote initiale. Et l’on se disait, éberlués d’avoir quand même compris, malgré l’épouvantable accent, que ce polack de parole aurait toujours raison.

Bon, quand même tous étaient juifs, même Ichoua Akrich qui était communiste et ami personnel de l’oncle Hô. Et l’on se retrouvait forcément au local de l’Union des Étudiants juifs de France, rue Nocard, en haut de la rue Michelet, avant le dernier tournant. C’est cette fameuse année de propédeutique que Mendel Turschwell, qui ferait plus tard une grande carrière d’affichiste  — premier prix en dessin au lycée Bugeaud, n’oublions pas, dans la classe de Bénisti, la gloire locale du pinceau  —, eut l’idée de peindre une fresque sur le mur jaune, contre lequel on poussait la table de ping-pong. Il s’y employa en grand secret, en tendant un drap sur son œuvre en cours d’exécution, pour nous faire la surprise. Il venait travailler quand le local était fermé aux étudiants. Jusqu’au jour J où il nous convoqua tous. Ce jeune homme était silencieux, réservé, héritier du ghetto de Bialodrevna, discret et soigné à l’extrême quand nous, pour la plupart, étions braillards et débraillés.

Sur le mur jaune, donc, se dressait un paysage de pierres avec de grosses taches grises disloquées. Derrière, fumée, noircie au fusain, fumerolles et flammes, langues au pinceau rouge, qui pouvaient suggérer fusillades et explosions. Au sommet de ces pierres, en tas pyramidal, tout en haut, se dressait un soldat : ish maguen, annonça l’artiste, homme bouclier, traduisit-il pour nous, peu férus d’hébreu. Le soldat dressait dans sa main droite, à gauche du tableau, un fusil tendu vers le ciel. Soldat palestinien, disait la légende. C’est vrai que sur les murs d’Alger, on trouvait encore ces graffitis qui remontaient au temps de l’État-Français, de Vichy et des ligues antijuives : « Les juifs en Palestine ». Dans le film Exodus, d’Otto Preminger — un galitzaner issu de Wiznitz —, tous les juifs sont qualifiés de palestiniens. C’est ainsi qu’on appelait les Juifs de cette terre de Canaan qu’Élohim avait promise à Abraham — Avrom, en yiddish. Qui parlait d’usurpation ?

Alors Mendel se redressa, comme un acteur sur ses cothurnes, et scanda d’une voix forte qui nous surprit, chez cet adolescent si secret et si polonais :

— Sur tes murailles, Jérusalem, j’ai placé des sentinelles… 

 Nous ébaubis, et peut-être hagards. Ce soldat renvoyant à la guerre d’indépendance d’Israël, nous le recevions comme un coup de poing. Puis tout doux, se balançant d’avant en arrière comme il avait vu davenen son père, homme de grande piété, un khokhem, n’est-ce pas ? un baal Toyreh pour bien dire, Turschwell entonna : Tehila lé-David… C’était ce psaume qu’il mettait aux lèvres du gardien de la cité que le roi harpiste avait construite, autour de la pierre où Avrom immolait, et n’immolait pas, son fils. Itzhok, prononça le peintre, et c’était le nom de son père. En tout petit au bas de sa fresque, l’artiste avait signé son œuvre : Mendel bar Itzhok.

Une jeune fille brune, native des rives de l’Harrach, se détacha du groupe et vint effleurer la fresque d’une main moricaude, avant de la porter pieusement à ses lèvres. Bar Itzhok descendit de son estrade, qui n’en était pas une — il semblait seulement dominer la scène des hauteurs qu’il avait peintes —, et il entoura l’épaule de la brunette. En voilà deux promis à la houppa, murmura à mon oreille Willy Strol Rozenblatt. Oui, il saurait bien, en pressant sa fiancée sous le taless, briser le verre de son talon en s’écriant : Im eshkakher, si je t’oublie Yérouchalaïm, que ma droite se dessèche, que ma langue colle au palais… ! Une seule phrase exemplaire monta progressivement à mes lèvres :

     — Turschwell is growing a rebbe

Et comme le couple enlacé gagnait la sortie entre deux rangées ébahies, l’escalier de la rue Nocard retentit d’hébreu poétique : Yechakeni nechikot piho. C’était un doux chuchotis de lèvres et de  bouche : Qu’il me baise des baisers de sa bouche… Ce que Louise Labé gloserait, bien après Chlomo Hamelekh en son Chir hachirim : baise, baise m’encor, donne m’en un de tes plus amoureux je t’en rendrai quatre plus chauds que braise. Et, ce que Sir Edmund Hellsmortel jamais n’entendit, une ultime tournure progressive affleura à mes lèvres :

  —Turschwell is growing a bard.

Plus qu’un mechorer, is growing a navi, rectifia en hébreu Strol Rozenblatt.

Hélas ! Baroukh Dayan Emess, je crois que mes Polonais, mes amis, presque tous, sont retournés à la terre, et me voilà, moi, la gorge serrée dans mon Yizcor, me souvenant d’eux et les nommant, en promesse d’éternité.

Albert Bensoussan

 

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