Les fuites du renseignement français

 

 

En entrant dans la petite salle de conférence de presse du palais de Justice de Paris ce vendredi 25 novembre, le procureur de la République François Molins a un message à faire passer. Avant de commencer son allocution portant sur le démantèlement d’une cellule terroriste de l’EI à Strasbourg et Marseille, Molins veut s’adresser aux journalistes et à leurs sources, concernant des fuites dans la presse.

« Je déplore que des éléments qui, non seulement peuvent nuire aux investigations en cours, mais encore être utilisés par ceux que nous combattons, aient pu être diffusés, » lâche sèchement celui qui porte la voix officielle des procédures judiciaires liées au terrorisme.

Quelques jours plus tôt, nombre d’informations ayant trait au démantèlement de cette cellule, réalisé dans la nuit du 19 au 20 novembre, se sont retrouvées dans la presse. On apprend notamment dans L’Obs, dès le 21 novembre, que le « SIAT » a participé à cette enquête. Le SIAT (Service interministériel d’assistance technique) n’est autre que le service des agents infiltrés, dont les missions ne sont pas censées se retrouver dans la presse.

Le même jour, Libération donne des précisions sur cette opération, notamment concernant une histoire de fausse livraison d’armes mise au point par la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) pour piéger les présumés terroristes. De son côté, Le Monde indique que des agents infiltrés étaient en contact avec les membres de la cellule de l’EI démantelée, et ce serait grâce à eux que des attaques terroristes multiples, visiblement prévues pour le 1er décembre, n’ont pas eu lieu.

« Le SIAT, c’est comme le Fight Club »

Cette profusion d’informations laisse alors rapidement penser à plusieurs observateurs qu’on assiste à la mise en place d’un savant service après-vente médiatique de l’opération antiterroriste menée conjointement à Marseille et Strasbourg.

« Ils tenaient là un succès, ils ont donc estimé que c’était intéressant de montrer comment cela fonctionne. Et aussi de montrer que ça bosse, » nous indique une source bien au fait des relations entre les services et les journalistes. Cette source estime que la révélation des détails de l’opération est une manoeuvre de communication politique et peut mettre en danger la vie de ceux qui oeuvrent dans l’ombre.

« Molins s’est énervé parce que les djihadistes se renseignent, et notamment dans la presse, » continue notre source. « D’autant plus que le SIAT a été évoqué. Il faut comprendre que le SIAT c’est comme le Fight Club, on n’en parle pas — surtout si cela risque de mettre en danger les gens qui y travaillent. »

« Ça fuit de plus en plus »

Ce n’est pas la première fois que François Molins tape du poing sur la table concernant des fuites. Début janvier, le procureur s’exprimait sur les ondes de France Inter en ces termes : « La liberté de l’information est un droit mais doit avoir des limites qui tiennent au droit des gens et aux investigations en cours quand ça engage la sécurité. »

« Ça fuit de plus en plus, et les infos continuent de sortir parce qu’il n’y a pas de sanctions, » atteste notre source. « D’autant plus qu’il est compliqué de trouver d’où vient la fuite. Cela peut venir de l’État, du parquet, d’un cabinet ministériel ou encore d’un avocat. Puis, on ne peut pas dire que la culture du secret soit quelque chose de très français. »

Pourtant à la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), la règle est simple : aucune communication publique. Seul le directeur général et parfois le directeur technique s’expriment en leur nom dans la presse. Il s’agit principalement de sorties qui relèvent de la communication institutionnelle ou destinées à des revues spécialisées. Le mois dernier, le patron de la DGSE, Bernard Bajolet, a donné une interview de cet acabit au magazine Politique internationale.

« On ne peut pas dire que la culture du secret soit quelque chose de très français. »

« Aux côtés du DG de la DGSE, il y a un chargé de communication qui s’occupe de voir ce qui se dit dans les médias, de faire du “off”, de glisser une ou deux infos, mais c’est tout », nous explique notre source. « En revanche, au ministère de l’Intérieur, la tradition est bien différente. »

De ce côté, les journalistes ont alors affaire à des policiers — qui ont plus l’habitude de travailler avec les médias que les agents des renseignements, qui ont l’ordre de ne rien révéler. « Il s’agit d’une véritable habitude. Quand dans la presse, vous voyez que cela vient d’une source proche de l’enquête, il s’agit très certainement d’un policier, » explique notre source.

Les chutes de procédures, le Graal

En règle générale, les articles concernant les affaires terroristes sont écrits à base de « chutes » de procédures judiciaires, et plus rarement grâce à des sources humaines. « Les procédures sont des documents très recherchés — non pas parce qu’elles sont rares — mais parce qu’elles sont extrêmement riches en informations et constituent une parole officielle, » explique notre source.

Ces chutes peuvent émaner de diverses sources : des services de police à différents niveaux, des avocats ou des journalistes qui se les partagent entre eux. « C’est un tout petit milieu, » explique notre source. « Il y a une trentaine de journalistes en France qui travaillent sur ce sujet, plus une trentaine d’observateurs et d’universitaires. Puis il y a le monde caché de l’administration qui nourrit ce petit milieu. »

« Je ne suis pas non plus auxiliaire de police. »

Matthieu Suc, journaliste de faits divers à Mediapart, « option Renseignement et terrorisme », est l’un des rares membres de ce club fermé qui veut bien s’exprimer sur le sujet. Il estime que les chutes de procédures font « quasiment partie du domaine public », vu qu’un grand nombre de personnes y ont accès.

« J’ai peu d’états d’âme à utiliser ces documents, puisque les victimes, les mis-en-cause et leurs avocats y ont accès, » explique Suc. « En revanche, il y a un choix qui s’opère sur ce que l’on révèle ou non, » précise le journaliste. « Si la divulgation d’une information risque d’accélérer le passage à l’acte d’un commando et aboutit à un attentat je la tairai — je suis un citoyen, mais pas non plus un auxiliaire de police. Et la règle doit s’appliquer de l’autre côté de la barrière. Il m’est arrivé de taire le nom d’un djihadiste ou d’un de ses proches qui faisait des révélations, pour ne pas mettre sa vie en danger. Alors que la révélation de l’identité de celui ou celle qui faisait les déclarations aurait rajouté du sel à mon article. Tout est question d’éthique. »

Si des informations fuitent, certains doivent y trouver leur compte. Matthieu Suc évoque tout d’abord le fait qu’un rapport de sympathie peut s’installer entre ses sources et lui. « Certaines sources portent de l’estime à notre travail, d’autres sont animées par le plaisir de révéler une vérité, » explique le journaliste.

Le facteur « idiotie complète »

Il y a aussi ceux qui font fuiter des documents pour détruire la version officielle, comme dans le cas de l’attaque du Bataclan, indique notre source. « On peut estimer que cela servait techniquement et politiquement aux policiers et aux gendarmes, » continue notre source.

Il est aussi possible que des membres de renseignement à la retraite révèlent des informations confidentielles sans réellement s’en rendre compte, comme cela a été le cas de Bernard Barbier, ancien directeur technique de la DGSE. Invité à une conférence — filmée — de l’école CentraleSupélec, Barbier révèle plusieurs secrets comme l’attaque informatique des États-Unis qui a visé l’Élysée entre les deux tours de la présidentielle de 2012.

« Mais dans le cas d’une fuite, il ne faut jamais exclure le facteur idiotie complète, qui pousse certains à parler de choses totalement confidentielles qui peuvent mettre en danger des opérations ou du personnel sur place, » indique notre source. « Donc en réalité, c’est toujours plus rassurant quand la fuite est motivée par une manoeuvre que par une maladresse » — en espérant que la source de l’information ait bien estimé les risques inhérents à cette révélation.


Par Pierre Longeray

Suivez Pierre Longeray sur Twitter : @PLongeray

THÈMES: france, fuites, renseignement, terrorisme, siat, dgse, dgsi, État islamique, journalisme, médias, politique

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1 COMMENTAIRE

  1. L’attaque du Bataclan la justice le savait, mais ils ont pris ça pour un problème mineur et ne s’y ont pas attardés, l’attentat du Bataclan aurait put être évité si certaines personnes au ministère auraient pris ça un peu plus au sérieux

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