À l’approche des élections israéliennes du 27 octobre 2026, Avigdor Liberman demeure l’une des figures les plus difficiles à classer de la vie politique israélienne. Ancien ministre des Affaires étrangères, de la Défense, des Finances, des Transports et des Infrastructures, deux fois vice-Premier ministre, ancien proche de Benjamin Netanyahu et chef d’Israel Beiteinu depuis plus d’un quart de siècle, il possède une expérience gouvernementale considérable. Pourtant, une question demeure : que représente-t-il réellement aujourd’hui ?

 Entre droite nationale et appartenance au « bloc »

La première difficulté tient à une confusion devenue fréquente en Israël : être de droite ne signifie plus nécessairement appartenir au « bloc de droite » organisé autour de Netanyahu, des partis ultra-orthodoxes et de la droite religieuse.

Sur les questions nationales et sécuritaires, Liberman reste clairement ancré à droite. Il défend depuis longtemps une doctrine militaire offensive, critique les politiques de retenue face au Hamas et estime que la dissuasion doit reposer sur la capacité d’imposer une défaite claire à l’adversaire. En 2018, alors ministre de la Défense, il démissionna pour protester contre le cessez-le-feu avec le Hamas et dénonça les transferts de fonds qataris vers Gaza.

Ce qui distingue donc Liberman dans la droite israélienne actuelle n’est pas tant son identité nationale, laïque et relativement libérale — profondément enracinée dans la tradition révisionniste — que sa volonté de dissocier cette droite de l’alliance devenue presque structurelle entre le Likoud, les partis ultra-orthodoxes et la droite religieuse.

Au- delà de cela, Israel Beiteinu défend le service militaire ou civil pour tous, l’enseignement des matières fondamentales dans les écoles financées par l’État, le mariage civil, et une plus grande liberté municipale en matière de transports le shabbat. Le parti soutient aussi une limitation du mandat du Premier ministre et des réformes institutionnelles visant à mieux encadrer les rapports entre les pouvoirs.

La contradiction de 2021 et le pragmatisme coalitionnel

C’est pourtant ici qu’apparaît l’une des principales contradictions de son parcours : comment un homme qui se présente comme appartenant à la droite a-t-il pu participer au gouvernement Bennett-Lapid, aux côtés de Meretz et du parti islamiste Ra’am ?

Liberman n’avait pas nécessairement changé de doctrine ; il avait surtout changé de priorité. Face à ce qu’il qualifiait de crise institutionnelle et politique permanente, il considérait que sortir de la paralysie, adopter un budget et réduire la dépendance envers les partis haredim justifiaient une coalition avec des partenaires très éloignés de lui idéologiquement.

Ses convictions de fond paraissent ainsi souvent plus stables que ses choix coalitionnels. Il faut donc prendre au sérieux ses positions structurantes, tout en restant prudent face aux déclarations de type « jamais avec X ».

Liberman en 2026 : candidat au pouvoir ou faiseur de roi ?

À l’approche du scrutin, Liberman affirme désormais viser lui-même le poste de Premier ministre, alors qu’Israel Beiteinu reste crédité d’un nombre de sièges nettement inférieur à celui des principales formations.

Cette ambition illustre son goût pour les objectifs maximalistes. Mais son influence réelle pourrait surtout résider ailleurs : dans une Knesset sans majorité évidente, ses exigences sur la conscription des haredim, la composition du gouvernement et la place de Netanyahu pourraient faire de lui l’un des arbitres de la prochaine coalition.

De nombreux ministères, mais quelle empreinte ?

Après une carrière aussi longue, quelle empreinte Liberman a-t-il réellement laissée dans les portefeuilles qu’il a occupés ? Son bilan est contrasté.

Au ministère de la Défense, il se heurta aux contraintes du cabinet et de l’état-major, et l’écart entre son discours offensif initial et la politique réellement menée fut notable. Cet écart renvoie à un trait plus général du personnage : un goût prononcé pour le maximalisme verbal, les formules tranchantes et les engagements spectaculaires.

En 2016, avant d’entrer au ministère de la Défense, il promettait d’accorder quarante-huit heures à Ismaïl Haniyeh pour restituer les corps des soldats israéliens et les civils détenus à Gaza, faute de quoi celui-ci serait éliminé. Une fois ministre, cette menace resta lettre morte. L’épisode résume assez bien une constante chez Liberman : la parole est souvent plus radicale que l’action.

Il serait toutefois excessif d’en conclure qu’il ne croit à rien de ce qu’il dit. Sa démission de 2018 montre au contraire qu’il existe chez lui de véritables lignes rouges. Il faut plutôt distinguer ses convictions profondes d’une rhétorique politique volontiers maximaliste, parfois utilisée comme instrument de pression.

Son passage aux Finances entre 2021 et 2022 fut sans doute plus tangible, marqué par l’adoption rapide d’un budget d’État après des années de blocage et par des réformes en faveur de la concurrence et de l’intégration économique, notamment de la population ultra-orthodoxe.

Globalement, Liberman apparaît moins comme l’auteur de grandes réformes historiques que comme un entrepreneur politique ayant pérennisé un espace autonome : celui d’une droite laïque, nationale et très critique du pouvoir des formations ultra-orthodoxes.

Un parti très personnel

Cette longévité conduit toutefois à examiner sa manière de diriger son parti. Fondé en 1999 comme vecteur politique de l’immigration russophone avant d’élargir progressivement son audience à une droite sécuritaire et laïque plus large, le parti reste étroitement associé à son leader. L’absence de primaires et le contrôle exercé sur la confection des listes en font ce que certains observateurs qualifient de « parti personnel ».

Il serait excessif de parler de dictature, mais cela révèle une conception très verticale du leadership : discipline, forte concentration de la décision et faiblesse des contre-pouvoirs internes.

Ce modèle a permis au parti de traverser le temps, là où tant d’autres ont disparu. Il soulève néanmoins un paradoxe intéressant : comment concilier la défense de limites institutionnelles au pouvoir exécutif avec la direction ininterrompue d’un parti par le même homme depuis plus de vingt-cinq ans ?

La réputation de corruption et la réalité judiciaire

Liberman a longtemps été entouré d’une réputation de corruption liée à des enquêtes anciennes. Le principal dossier le concernant fut classé faute de preuves suffisantes et il fut acquitté à l’unanimité en 2013 dans une autre affaire.

Il est donc juridiquement inexact de le présenter comme un homme politique condamné pour corruption. En revancheson parti a été éclaboussé par de graves affaires impliquant certains de ses cadres, notamment Faina Kirschenbaum. Une zone d’ombre persiste ainsi dans l’opinion publique, sans se confondre avec une condamnation personnelle avérée.

Que peut-on attendre de lui ?

Sur quelques convictions structurantes — service universel, réduction du pouvoir politique ultra-orthodoxe, laïcité de l’État, nationalisme et préférence pour une doctrine sécuritaire offensive — Liberman manifeste une réelle continuité.

Mais toute l’énigme Liberman réside dans le fait qu’Il est clairement à droite, mais hors du bloc de droite traditionnel. Héritier d’une droite nationale et laïque ancienne, il veut aujourd’hui la dissocier de la dépendance envers les partis ultra-orthodoxes et de l’allégeance à Netanyahu. Défenseur des contre-pouvoirs institutionnels, il dirige pourtant son propre parti de manière très centralisée. Partisan aujourd’hui d’un gouvernement composé uniquement de partis sionistes, il a lui-même participé en 2021 à une coalition dépendant de Ra’am. Et adepte des lignes rouges spectaculaires, tout en se montrant, une fois au pouvoir, souvent plus prudent que ne le laisse penser sa rhétorique.

La bonne question pour l’électeur n’est donc peut-être pas : « Liberman est-il de droite ? » Elle serait plutôt : sur quelles convictions ne transigera-t-il réellement, et sur quoi acceptera-t-il de négocier lorsque les contraintes du pouvoir s’imposeront ?

Son parcours suggère qu’il existe chez lui de véritables convictions, mais aussi une conception très particulière de la politique : les principes fixent la direction ; les alliances, les formules et parfois même les lignes rouges restent des instruments.

C’est cette combinaison de convictions durables, de leadership très personnel et de grande liberté tactique qui fait encore d’Avigdor Liberman l’un des personnages les plus difficiles à déchiffrer de la politique israélienne.

Dr Eitan Chikli

JForum.Fr

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