C’est presque trop gros pour être vrai. Réputé pour être l’un des principaux journaux d’opposition au président turc, Recep Tayyip Erdogan, le Zaman ressemblait, dans son édition d’hier, à un journal de propagande étatique. Un virage à 180 degrés qui s’explique par la mise sous tutelle, depuis vendredi, du quotidien turc. « Internet a été coupé, nous ne pouvons plus utiliser notre système », a rapporté à l’AFP l’un des journalistes de Zaman, ajoutant que « l’édition d’hier n’avait pas été faite par du personnel de Zaman ».

Vendredi, les forces de police avaient utilisé des canons et du gaz contre des centaines de manifestants qui s’étaient rassemblés devant le siège du journal. Derrière cette mise au pas se cache un nouvel épisode de la chasse aux sorcières que le président turc mène contre son ancien allié, Fethullah Gülen. L’imam, exilé aux États-Unis, est en effet réputé proche du groupe Zaman, qui possède plusieurs titres de presse en Turquie. Après avoir mené plusieurs purges dans l’administration, particulièrement au sein de la police, mais également dans les milieux bancaires pour affaiblir l’emprise du mouvement Hizmet de M. Gülen, le gouvernement s’en prend désormais aux médias d’opposition.

Accusés d’« espionnage » et de « divulgation de secrets d’État », Can Dündar et Erdem Gül, respectivement rédacteur en chef et chef du bureau d’Ankara du quotidien kémaliste Çumhuriyet, ont été libérés la semaine dernière après avoir passé trois mois en prison pour avoir diffusé des photos et une vidéo présentées comme une livraison d’armes de la part d’Ankara aux jihadistes syriens. Malgré les nombreux démentis du gouvernement turc, ces images ont fait le tour du monde et ont largement participé à populariser l’idée d’une alliance entre Ankara et les groupes jihadistes syriens. Les deux journalistes risquent désormais la perpétuité puisque « l’aide à un groupe terroriste » – en référence au mouvement Hizmet – et la « tentative de coup d’État » ont été ajoutés à la liste de leur acte d’accusation.

Enjeu vital
La guerre d’influence entre les deux anciens alliés ne suffit pas pour autant à expliquer la politique de censure menée par le gouvernement turc. Le musellement de la presse d’opposition est surtout un signe supplémentaire de la dérive autoritaire du gouvernement turc. L’évolution de la perception du président turc au sein des opinions occidentales reflète assez bien cette dérive. Présenté, au début des années 2000, comme un réformateur éclairé et comme le symbole d’un islam politique modéré et libéral, M. Erdogan est aujourd’hui décrit comme un sultan colérique et va-t-en guerre, accusé d’avoir mené un jeu trouble en Syrie au détriment de ses alliés de l’Otan. Il est passé en quelques années de celui qui devait incarner l’avenir du Moyen-Orient à l’un des hommes les plus détestés de la région.

Le contexte régional explique en grande partie cette descente aux enfers. Ankara pensait profiter des « printemps arabes » pour accroître son influence au Moyen-Orient. Et c’est tout le contraire qui s’est produit. Les Frères musulmans, soutenus par Ankara, ont perdu le pouvoir en Égypte alors que le président syrien, Bachar el-Assad, est toujours solidement accroché au pouvoir en Syrie. Un zéro pointé auquel s’ajoute un refroidissement des relations avec Washington, du fait du soutien américain aux Kurdes syriens et un conflit ouvert avec Moscou, soutien indéfectible du président Assad. L’implication d’Ankara en Syrie, auprès des groupes d’opposition, a très largement contribué à l’isoler sur la scène diplomatique. La relance de la guerre contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et contre sa filiale syrienne, le YPG (Unités de protection) – alors que le président Erdogan avait été jusque-là favorable à des négociations de paix avec les Kurdes – témoigne de la hantise du pouvoir à l’idée que le PKK puisse profiter de son combat contre l’État islamique (EI) pour obtenir un territoire autonome à la frontière syro-turque.

L’enjeu est vital pour la Turquie, d’autant plus qu’elle a dû accueillir 2,5 millions de réfugiés syriens et qu’elle est la cible d’attentats perpétrés par l’EI. Cela explique probablement les réactions excessives du pouvoir en place. Mais cela ne saurait voiler la réalité : le pouvoir turc ressemble de plus en plus à un régime autoritaire. Il fait taire l’opposition par la force, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, il bombarde sa propre population dans l’est de l’Anatolie pour lutter contre le PKK, il s’assure le soutien des minorités grâce à la peur du chaos, il favorise un culte de la personnalité autour de la figure d’un chef qui cherche à supprimer tous les contre-pouvoirs et qui instrumentalise les groupes jihadistes en fonction de ses intérêts. De là à comparer la Turquie d’Erdogan à la Syrie de Bachar el-Assad, il y a encore un pas. Mais un pas de plus en plus petit.

08/03

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