La philosophie des sciences au service du renseignement

Un tel intitulé peut surprendre aussi bien l’analyste en charge de la « prévision » que le philosophe. Et pourtant, lorsque l’on a perçu la valeur du concept d’anarchisme épistémologique  cher à Paul Feyerabend ainsi que du concept d’intégration conceptuel de Gilles Fauconnier, l’exploration de la pensée dans toute sa diversité à travers la lecture des productions d’un maximum de disciplines, devient une addiction tant elle est féconde.

Le bénéfice d’une telle disposition d’esprit réside dans la capacité de relier des sujets, éloignés en apparence, pour générer, suivant le langage de Gilles Fauconnier de nouveaux espaces mentaux capables de produire de nouvelles idées au moyen du mécanisme d’intégration conceptuelle. Justement, l’intégration de la Philosophie des sciences et du renseignement est à l’origine d’une méthode qui forme en quelque sorte la base doctrinale du renseignement israélien.

Cette construction, nous la devons à Isaac Ben Israël et notamment à sa connaissance de la philosophie des sciences. Il entretiendra d’ailleurs une correspondance fructueuse sur la question de la méthodologie du renseignement avec Paul Feyerabend.

Dans un article intitulé « The logic of estimate process, Intelligence and National Security” , Isaac Ben Israël, introduit une méthodologie, « la méthode critique modifiée », en anglais, « the amended critical method » qui s’inspire principalement des travaux de Karl Popper, Imre Lakatos, Paul Feyerabend.

Afin d’étayer sa thèse, Isaac Ben Israël s’appuya sur les travaux de la commission Agranat qui sera instituée aux fins de comprendre les raisons de l’échec des services secrets israéliens qui furent incapables de prévoir la guerre de Kippour que déclencheront l’Egypte et la Syrie le 6 octobre 1973. A l’époque, les personnels des services secrets israéliens étaient en quelque sorte conditionnés par une croyance en un présupposé baptisé « le concept ».

Le présupposé était le suivant : « L’Egypte n’irait jamais en guerre sans disposer de missiles longue portée anti-aériens » et « la Syrie par conséquent ne suivrait pas l’Egypte en l’absence de tels équipements. «  Sur le plan de la collecte d’informations, deux éléments importants peuvent être retenus :

Fait A : L’accumulation de troupes égyptiennes et de matériels militaires à la frontière

Fait B : L’évacuation par la Russie de ses ressortissants.

Selon, Isaac Ben Israël, l’inductivisme n’est évidemment pas une méthode.

Concrètement, il ne s’agit pas de vider son esprit et d’y expurger toute théorie préexistante pour, à partir des faits, des observations, de l’expérience du réel, bâtir une hypothèse ou une théorie, cette forme d’empirisme naïf est évidemment disqualifiée par la philosophie des sciences. Au contraire, il s’agit pour l’analyste de laisser libre cours à son imagination pour formuler une hypothèse, une théorie conçue de telle sorte qu’elle soit réfutable, puis de la tester en la confrontant aux rapports d’observation.

Tester, c’est quoi ?

Là encore, une personne qui ne serait pas familière avec la philosophie des sciences et certains de ses principes bien établis, pourrait être tentée de chercher les faits confirmant, corroborant l’hypothèse imaginée par l’analyste, pensant qu’une telle méthode serait parfaitement scientifique.

Pour Karl Popper ou Imre Lakatos, une telle méthode n’est pas souhaitable.

Au contraire, l’analyste doit impérativement et systématiquement chercher à falsifier sa propre hypothèse en examinant les informations fournies par les agents sur le terrain, par les satellites,…

Concrètement, dans le cas de la guerre de Kippour, deux hypothèses pouvaient être proposées :

Hypothèse 1 : Des troupes et du matériel étaient amassés dans le cadre d’un exercice militaire

Hypothèse 2 : La préparation d’une offensive contre Israël

Les analystes israéliens retinrent la première hypothèse, et ce, pour les raisons suivantes :

1°) La méthode employée fut la vérification, la confirmation de l’hypothèse 1 à travers la recherche de faits corroborant, en lieu et place, de celle, inverse proposée par Karl Popper ou Imre Lakatos.

2°) L’existence de rapports confirmant la possibilité l’hypothèse 1 : L’existence dans le passé d’exercices semblables.

3°) Surtout l’existence d’une théorie présumée irréfragable, à savoir : « Le concept », c’est-à-dire l’idée que les Égyptiens n’attaqueraient jamais sans disposer de missiles longue portée anti-aériens.

En raison du choix méthodologique et de ce « concept » qu’Imre Lakatos pourrait qualifier de théorie d’arrière-plan non discutée, le fait B, à savoir, l’évacuation de ressortissants russes, ne fut jamais interprété comme la connaissance par la Russie d’une attaque immanente se traduisant par la nécessité d’évacuer ses ressortissants.

Le fait B, pourtant de nature à falsifier l’hypothèse 1, sera ainsi inexploité.

Cet exemple permet de comprendre comment l’attachement à une théorie peut être très dangereux.

Sur le sujet de l’attachement, Imre Lakatos, philosophe des sciences, s’exprimait ainsi :

« L’emblème d’une attitude scientifique est un certain scepticisme même à l’égard de la théorie que l’on chérie le plus. Un engagement aveugle à l’égard d’une  théorie n’est pas une vertu intellectuelle, elle est un crime contre l’esprit. »

 « The hallmark of scientific behaviour is a certain scepticism even towards one’s most cherished theories. Blind commitment to a theory is not an intellectual virtue : it is an intellectual crime »

Le développement qui précède a permis au lecteur d’entrevoir de manière très furtive et simplifiée un aspect de la méthodologie des renseignements Israël. Cependant, lorsqu’une hypothèse est émise, et qu’un analyste qui fait correctement son travail, détecte des faits venant réfuter son hypothèse, il doit parfois laisser une chance à cette hypothèse, notamment au moyen par exemple de la création d’une théorie auxiliaire, elle-même réfutable, qui permettrait d’interpréter le fait, qui à première vue réfute son hypothèse, mais qui réinterprété à l’aune de la théorie auxiliaire, peut redevenir compatible avec l’hypothèse de départ.

Évidemment, l’analogie entre la philosophie des sciences et la méthode de l’analyse, doit être tempérée par au moins deux éléments de divergence :

Le temps est un facteur important dans le domaine du renseignement. L’analyste est souvent contraint par le temps pour fournir sa prévision alors que le  chercheur en physique n’a pas le couteau sous la gorge ;

Le coût, tant humain que matériel, d’une erreur peut être très important dans le domaine des renseignements, alors que ce n’est pas le cas dans le domaine de la recherche scientifique ;

Nous conclurons cet article par quelques remarques :

A°) L’analogie avec l’Ukraine vient immédiatement à l’esprit, la DGSE semblant ne pas avoir prévu l’attaque russe.

On peut s’interroger sur la méthodologie retenue par les services secrets français

B°) L’analogie avec le biais de confirmation vient conforter l’idée que la méthode mise au point par Isaac Ben Israël devrait être appliquée également au niveau individuel.

C°) Comme le professait Karl Popper, l’imagination est nécessaire et ne doit pas être bridée.

Pour que cette condition soit réalisée, une société dite « ouverte » au niveau des idées est une nécessité, de même que l’anarchisme épistémologique valorisée par Paul Feyerabend, qui implique la multiplication des théories aux fins de confrontation.

Enfin, chacun aura compris, à quels types de désastres la bien-pensance ou la pensée unique (politiquement correcte) peuvent conduire.

Source : librepuissantesouveraine.org

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