La droite israélienne redoute l’ombre d’un État palestinien

La Knesset s’est retrouvée mercredi au cœur d’un étrange paradoxe politique : entériner le « plan en 20 points » du président américain Donald Trump pour Gaza… sans la présence de la coalition au pouvoir. À l’initiative du chef de l’opposition, Yaïr Lapid, les députés présents ont adopté une proposition appelant Israël à soutenir officiellement ce plan, alors même que les bancs de la majorité étaient presque entièrement vides. Le vote est non contraignant, mais son symbole est lourd : 39 élus sur 120 seulement ont participé, tous en faveur, aucun contre, tandis que le gouvernement choisissait de rester à l’écart.

Dans un hémicycle clairsemé, Lapid a ouvert le débat en soulignant l’absence de Benyamin Netanyahou. Selon lui, c’était l’occasion rêvée d’envoyer un message de cohésion à Washington et au reste du monde : Israël peut se rassembler autour d’un objectif commun, la fin de la guerre à Gaza. Le Premier ministre, qui avait déjà publiquement affiché son soutien au plan lors de sa visite à la Maison-Blanche, a cependant renoncé à apparaître sur la photo intérieure, au risque de laisser à l’opposition le monopole de cette initiative diplomatique.

Le plan Trump lui-même pèse lourd en arrière-plan. Présenté à la fin septembre, ce document en 20 points vise à mettre un terme à deux années de guerre à Gaza : désarmement du Hamas, remise en cause de son pouvoir politique, libération des otages israéliens et mise en place d’une force internationale chargée de superviser la reconstruction, en échange d’un retrait militaire progressif d’Israël et d’un vaste effort humanitaire. Il a reçu le soutien affiché de plusieurs puissances occidentales, de responsables de l’ONU et de plusieurs pays de la région, tandis que le Hamas et d’autres acteurs palestiniens le dénoncent comme un texte largement orienté en faveur d’Israël.

L’un des points les plus sensibles, pour la scène politique israélienne, est la mention d’un « chemin crédible vers l’autodétermination et la création d’un État palestinien » si certaines réformes au sein de l’Autorité palestinienne sont menées à bien et si la reconstruction de Gaza progresse. C’est précisément cette formulation, intégrée également dans un projet de résolution du Conseil de sécurité soutenu par Washington, qui a déclenché une tempête au sein de la droite nationaliste israélienne.

Depuis plusieurs semaines, le ministre des Finances Bezalel Smotrich et le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir multiplient les avertissements à l’adresse de Netanyahou. Les deux hommes, piliers de la coalition, exigent que le Premier ministre déclare sans ambiguïté qu’« aucun État palestinien ne sera jamais établi » entre le Jourdain et la mer Méditerranée. Pour eux, toute référence, même conditionnelle, à une souveraineté palestinienne légitime une dynamique qu’ils tentent par ailleurs de « enterrer » en accélérant les projets de colonisation, notamment autour de Jérusalem et dans le corridor E1 en Cisjordanie.

Dans ce contexte explosif, le choix de la coalition de boycotter le vote à la Knesset apparaît comme un exercice d’équilibrisme politique. En laissant l’opposition porter seule l’initiative, Netanyahou évite de mettre ses propres alliés face à un dilemme : voter contre un plan soutenu par Washington et une large partie de la communauté internationale, ou accepter un texte où l’idée d’un futur État palestinien, même lointain et conditionnel, n’est plus taboue. L’absence de la majorité a ainsi permis d’éviter un spectacle de divisions publiques qui aurait pu fragiliser davantage encore un gouvernement déjà sous pression.

Pour Lapid, au contraire, le moment était idéal pour pousser le gouvernement dans ses retranchements. En faisant adopter une motion entérinant le plan Trump, il offre au président américain l’image d’un Parlement israélien formellement aligné sur la nouvelle feuille de route, tout en mettant en lumière le malaise de la coalition. Aux yeux de ses partisans, l’opposition se présente ainsi comme l’interlocuteur le plus fiable d’un Israël soucieux de restaurer ses relations avec ses alliés après des mois de tensions autour de Gaza et de la question palestinienne.

Reste que ce vote n’a ni force de loi ni impact immédiat sur la politique du gouvernement. Il illustre toutefois une ligne de fracture profonde : d’un côté, ceux qui voient dans le plan Trump une occasion de tourner la page de la guerre, même au prix d’un débat futur sur l’État palestinien ; de l’autre, une droite nationaliste prête à faire tomber le gouvernement plutôt que d’accepter, même en théorie, cette perspective. Entre ces deux pôles, Netanyahou tente une fois de plus de gagner du temps, en espérant que la bataille des mots ne se transforme pas trop vite en crise de coalition.

Au fond, une question traverse toute cette séquence politique : pourquoi la coalition, qui dispose pourtant d’une majorité confortable à la Knesset, a-t-elle choisi de déserter l’hémicycle lors d’un vote aussi sensible ? La première réponse qui vient à l’esprit est simple : parce qu’il s’agit du plan Trump. Israël ne veut pas – ou ne peut pas – se permettre de rejeter frontalement une initiative soutenue par Washington et par une partie significative de la communauté internationale. Il fallait donc que le texte soit adopté, mais sans que la droite gouvernante y appose directement sa signature. La coalition a ainsi laissé l’opposition faire le travail à sa place. Reste alors une interrogation dérangeante, qui dépasse les seuls jeux de couloir : qui fixe réellement le cap politique d’Israël aujourd’hui, Donald Trump ou Benyamin Netanyahou ?

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Alain

Tout ça par manque d’assertivité. Des opérations militaires et des guerres sans victoires probantes, des négociations sans raison, et voilà le résultat.