Le « musulmanisme » oublié de Flaubert

 

Le terrorisme islamique a beau être conspué dans la France d’aujourd’hui, le discours de ceux auxquels il est permis de s’exprimer à travers les médias justifie ingénument, de manière détournée, cette violence qui vise la tradition ou du moins la culture judéo-chrétienne. Ces orateurs deviennent ainsi les acteurs d’une guerre muette qui a le masque de la paix, révélatrice d’un phénomène que je ne prétends pas étudier : l’analogie entre les visées du terrorisme et l’idéologie que répand en occident une certaine  intelligentsia. La gravité de ce phénomène est proportionnelle à la petitesse des faits qui le révèlent. Les pages qui suivent concernent les propos d’un acteur de théâtre français bien connu, écrivain à ses heures, qui me semblent manifester la duplicité de notre monde vis-à-vis du terrorisme, cette menace qui pourtant, d’une certaine manière, coïncide avec les failles ou les vices de cette intelligentsia. Cet acteur, Jacques Weber, est justement réputé pour son antisionisme : un terme dont Shmuel Trigano a montré la quasi-synonymie avec l’antisémitisme. Or, Weber s’en prend aux banquiers par un curieux détour, avec une verve inspirée par une actualité consacrée au terrorisme.

Interviewé pour RTL par Christelle Rebière au « Journal inattendu » du 27 juin 2015, Jacques Weber parlait de son roman La brûlure de l’été, inspiré par un fait divers ancien, déjà transposé par Marguerite Duras dans un récit bref Le coupeur d’eau : le suicide d’une famille endettée sur les rails d’un train. Or, la présentation de cet ouvrage de Weber est mise en parallèle, dès le début de cette émission en direct, avec l’attentat meurtrier du 26 juin par un « terroriste » salafiste à Saint-Quentin-Fallavier, qui coïncide avec l’assassinat, le même jour, de trente-huit personnes sur une plage de Tunisie par un jeune jihadiste.

Interrogé sur ces événements, Weber, désireux d’éviter ce qu’il appelle le « blabla » émotionnel, élude délibérément le cas tunisien pour expliquer ainsi le crime du salafiste père de famille : « c’est la société qui fabrique de tels monstres […] on ne nait pas monstre, on le devient » (et Rebière de faire écho), en renouant avec l’idéologie sartrienne. Cet avis complétant le portrait radiophonique du salafiste, par un de ses voisins et coreligionnaire : « tranquille, content de son travail, et victime d’un coup de folie ». (Thèse défendue par ce criminel, qui a prétexté une humiliation par son patron, que rien n’a vérifié.)

Ce « coup de folie » s’apparente à celui des héros du roman de Weber, victimes de banquiers qui appartiennent sans doute dans son esprit à la race qui occupe Israël. (Weber est connu pour son « obsession anti-israélienne », dont le journaliste Jacques Tarnero a dénoncé la violence dans les « Brèves [du] Monde » du 10 septembre 2013). En rejoignant le point de vue du terroriste à travers la famille endettée de son roman, Weber extériorise un ressenti qui, en d’autres occasions, concerne Israël, si volontiers accusé d’être responsable du terrorisme par certains intellectuels français.

La victime du terroriste de Saint-Quentin, Hervé Cornara, était d’ailleurs le patron d’une société pétrolière américaine établie en France. La haine de l’Amérique, volontiers associée à celle des Juifs chez certains Français de toute origine, a sans doute joué un rôle dans ce crime, associé dans cette émission à un fait divers dramatique, réel et fictif (puisque romancé) dont les banquiers seraient responsables.

Dans le discours de Weber qui défend la cause des victimes des banquiers, la mention de Céline, son modèle littéraire, révèle une idéologie défavorable aux banquiers, qui légitime insidieusement l’assassinat de son patron par le terroriste musulman. Weber, qui a un autre modèle littéraire, Flaubert, n’a sans doute pas compris les leçons de ce grand pourfendeur des idées reçues. Que mon lecteur de voit pas dans ces lignes une attaque personnelle ; les propos de Weber expriment un vice de pensée très répandu, seul objet de mon inquiétude.

Un jeu de mot involontaire de Weber confirme la justification du crime terroriste, assimilé à la beauté de l’art littéraire, tel que le pratique Weber. Son roman, un « conte sociologique », dénonce un monde qui, régi par les banquiers, « s’est mis à compter ». (Le travail littéraire ou le « conte » de Weber se rapproche en effet des « comptes » des banquiers, si la haine qu’il a de ses derniers inspire l’écriture de ce « conte ».) Parlant de son style, Weber parle de « coup de stylet », après le compliment de la présentatrice : une écriture « taillée au scalpel ». Ces métaphores convenues ont un relief étrange, après l’évocation de la décapitation du patron de la société pétrolière.

En écrivant, Weber éprouve d’ailleurs une « grande souffrance » (termes fréquemment employés par les médias pour excuser les crimes les plus divers). Cette souffrance est rapprochée par Weber lui-même de celle d’un Flaubert, qui « s’arrache » les phrases de sa propre chair. Ce désir suicidaire, dans le discours de Weber, se superpose à celui d’autres terroristes, dont la violence menace les représentants de leur propre race. Les justifications de son meurtre par le monstre de Saint-Quentin (une querelle intime avec son patron), ravivent d’ailleurs les ombres d’Abel et de Caïn.

Weber présente les acteurs de son roman comme « de toutes petites gens pas méchants ». Ces termes sont toujours employés par les témoins que sollicitent les médias à propos des terroristes après leurs crimes. La décapitation de Saint-Quentin, si elle coïncide avec le passage du train sur ces « petites gens », est pourtant celle du pauvre Cornara qui, par sa fonction, se rapproche des responsables supposés de ce suicide en famille ! Ce retournement du sens, loin de n’être symptomatique que de la psyché d’un Weber, est exemplaire de la confusion des idées et des valeurs, dans le monde contemporain.

Or, l’empathie inconsciente pour le « coup de folie » du terroriste, exprimée à travers celle que ces « petites gens » inspirent à l’écrivain Weber, se vérifie dans les aveux de l’acteur Weber. Ce dernier, au moment de l’enregistrement de cette émission, joue dans une pièce, « Gustave » : un portrait de Flaubert, écrit par Arnaud Bedouët, basé sur la correspondance de ce grand modèle de Weber auteur. En évoquant son travail d’acteur, travail essentiellement physique où la chair prime sur le verbe (c’est la doxa aujourd’hui, assénée sans nuances dans les cours de théâtre), Weber a ces mots : « mon corps se réconcilie avec ma tête », et « la pensée peut bander ». La réconciliation du corps avec la tête donne l’idée d’un miracle, où le patron décapité retrouverait sa tête, pour peut-être pardonner à son meurtrier.

Cette double identification de l’artiste Weber à la victime et au bourreau se précise dans ses confidences d’acteur : jouer sur scène, c’est pour Weber se jeter « à corps perdu …une pierre au cou »[1]. Tel l’employé de l’usine, avant son crime, et telle sa victime, au cou planté sur un grillage. L’indistinction du bien et du mal, dans ces propos dont le délire n’est pas apparent, accompagne l’érotisme suspect de ces confidences, où l’acteur fait siennes les pulsions qui commandent la décapitation d’un innocent.

Ces aveux de l’acteur livré à son public, « une pierre au cou », s’entendent comme un écho de ceux de Flaubert lui-même, dans sa lettre à Ivan Tourguéniev du 13 novembre 1872 : « Si je ne travaillais pas, je n’aurais plus qu’à piquer une tête dans la rivière avec une pierre au cou. »[1] Je souligne les mots auxquels Weber n’a pas besoin de faire écho, puisqu’ils se font déjà trop entendre dans l’actualité radiophonique concernant le crime de Saint-Quentin-Fallavier. Mais cette analogie trouve sa limite dans la « colère » de Flaubert, qui concerne notamment le goût de ses contemporains pour les « exercices corporels », revendiqués par Weber comme l’idéal de son art d’acteur.

Dans le même passage de cette lettre, l’inquiétude que cause à Flaubert « la haine de toute grandeur, le dédain du Beau », n’est pas partagée par Weber romancier qui défend sans nuances les « petites gens pas méchants ». Ces retournements paradoxaux sont symptomatiques de notre époque, en proie à des ombres dont Flaubert a justement senti la venue.

Dans une autre lettre, Flaubert éprouve une inquiétude à propos du « musulmanisme », qu’il a vu de près au cours de ses voyages en Orient : « Il me semble que tout craque sur la terre depuis la Chine et jusqu’à Rome.— Le musulmanisme, qui va mourir aussi, se convulsionne. Nous verrons de grandes choses. J’ai peur qu’elles ne soient funèbres. »[2] Mais cette vision de Flaubert ne trouve pas d’écho dans le spectacle joué par Weber, qui met avantage l’homme Flaubert, au détriment du penseur ?

Le théâtre selon Weber, est « une structure culturelle qui ramène le sauvage » dans notre monde ; « le sauvage » (substantif) désignant la force vive dont serait privé un monde trop voué au verbe. Autrement dit le monde judéo-chrétien, non moins condamné par la sauvagerie des terroristes.  Ce point de vue de Weber implique certes la vocation originelle, supposée sacrificielle, du théâtre. Mais la valeur purement représentative de la catharsis théâtrale s’estompe, sous le spectre du crime bien réel, projeté sur toute l’émission.

Cette confusion des valeurs apparaît d’ailleurs comme un but, à travers la définition que Weber propose de son roman, une réflexion sur « la différence et l’indifférence ». Le sens littéral de ce jeu de mots assez vain, recouvre un désir de brouiller les repères, autrement dit les différences, à commencer par celles du bien et du mal, quand le crime d’un terroriste se dessine comme le modèle en creux des aspirations d’un « artiste » comme Weber. Mais cette confusion n’en exprime pas moins le drame d’un monde où la violence exercée sur les corps équivaut à celle qui, chez les gens de petite ou grande vie, prend la forme du déni des valeurs qui empêchent ceux qui les respectent de se jeter sous les roues d’un train.

 

Michel Arouimi

Université du Littoral

[1] Flaubert, Correspondance, Gallimard [Folio], 1998, p. 611.

[2] Lettre du 8 octobre 1859 à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, op. cit., p.377.

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