Le coût invisible de la guerre : Israël face à une vague inédite de blessés et de traumatismes

Les nouveaux chiffres publiés par le ministère israélien de la Défense dressent un tableau d’une ampleur inédite : la Division de réhabilitation suit aujourd’hui quelque 82 400 soldats et vétérans blessés, dont 22 000 ont été ajoutés depuis le 7 octobre 2023, date de l’attaque du Hamas et du déclenchement de la guerre à Gaza. Derrière ces données se dessine une réalité lourde, appelée à marquer la société israélienne pendant des décennies.

Parmi l’ensemble des blessés pris en charge, 31 000 sont traités pour des troubles de santé mentale, principalement des syndromes de stress post-traumatique, des états anxieux et dépressifs. Signe d’un tournant, 58 % des nouveaux dossiers ouverts depuis le début de la guerre concernent désormais des blessures psychiques plutôt que physiques. Le ministère reçoit environ 1 500 demandes par mois de reconnaissance officielle de troubles mentaux liés au service, un volume qui illustre la banalisation du traumatisme dans une armée engagée sur plusieurs fronts.

Les projections officielles confirment la profondeur de la crise : d’ici 2028, près de 100 000 blessés pourraient être suivis par la Division de réhabilitation, dont environ la moitié principalement pour des atteintes psychologiques. Plusieurs experts soulignent qu’il s’agit d’un basculement historique : la génération des combattants d’après-7 octobre sollicite davantage l’aide psychologique que les vétérans des guerres précédentes, rompant un tabou de longue date autour du traumatisme de guerre.

Pour répondre à cette pression, les ministères de la Défense et des Finances ont mis en place un comité public chargé de repenser l’ensemble du dispositif : soins médicaux, accompagnement psychologique, insertion sociale et professionnelle. Dans la foulée, le budget de la Division de réhabilitation a été relevé de 53 %, pour atteindre 8,3 milliards de shekels. Près de la moitié de cette enveloppe, soit 4,1 milliards de shekels, est explicitement affectée à la prise en charge des troubles de santé mentale – un choix qui confirme que la blessure invisible est désormais au centre des priorités.

Cette montée en puissance se traduit aussi par une diversification des réponses. Le ministère fait état d’une hausse d’environ 50 % du recours à des thérapies dites « alternatives » : équithérapie, travail avec des animaux, art-thérapie ou programmes en milieu naturel, proposés en complément des traitements classiques. Parallèlement, la ligne d’assistance Nefesh Achat (« Une seule âme »), dédiée aux soldats et vétérans, a enregistré une augmentation d’environ 80 % des appels, soit plus de 20 000 sollicitations en un an. Les autorités considèrent cette plateforme comme un pilier de la réforme de la réhabilitation, destinée à détecter plus tôt les situations de détresse.

Les statistiques détaillées publiées par le ministère donnent un visage à ces chiffres. Sur les 82 400 blessés suivis, 9 % sont des femmes. Près de la moitié (49 %) ont été touchés durant leur service militaire obligatoire, 26 % alors qu’ils servaient comme réservistes, 13 % appartiennent à l’armée de carrière et 9 % viennent de la police. Environ 26 % de l’ensemble des blessés l’ont été depuis le début de la guerre actuelle, ce qui montre à quel point le conflit récent a alourdi une charge déjà considérable.

Le niveau de gravité de nombreuses blessures est tout aussi frappant : 873 personnes sont aujourd’hui confinées à un fauteuil roulant, dont 132 depuis le 7 octobre. On compte 612 blessés reconnus avec un taux d’invalidité de 100 %, dont 64 liés directement à la guerre en cours. S’ajoutent 1 061 amputés (88 depuis le début du conflit) et 115 personnes souffrant d’atteintes graves à la vue, y compris la cécité, dont cinq cas imputés aux combats actuels. Ces chiffres rappellent que la guerre ne se résume pas aux bilans de morts : des milliers de vies se trouvent irréversiblement transformées.

La répartition géographique met en lumière certaines communautés particulièrement touchées. En proportion de sa population, Modi’in-Maccabim-Reout arrive en tête des villes comptant le plus de soldats et vétérans blessés, devant Herzliya et Ramat Gan. Cette surreprésentation reflète aussi le degré exceptionnel de mobilisation de certaines localités en service de réserve.

Enfin, un symbole résume la continuité historique de cette réalité : la personne la plus âgée suivie aujourd’hui par la Division de réhabilitation est un vétéran de la Haganah âgé de 98 ans. Du combattant de la période pré-étatique au réserviste blessé à Gaza en 2023, tout un arc de l’histoire israélienne se retrouve dans ces dossiers. Pour l’État comme pour la société, le défi est désormais clair : assumer sur le long terme la responsabilité envers ceux qui ont porté l’effort de guerre, qu’ils soient marqués dans leur chair, dans leur esprit, ou les deux.

 

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