Albert Bensoussan penché sur le Tehilim :

Inlassablement mon père sur la véranda…

À Déborah, férue d’hébreu

et à cousine Chantal, experte en latin-grec.

 

Inlassablement mon père sur la véranda de notre immeuble à Alger récitait son Tehilim. Je le reverrai toujours, ainsi que mon œil l’a saisi une fois pour toutes dans sa pieuse attitude, assis  en pyjama sur une petite chaise, ses pieds nus dont la blancheur me fascinait posés sur ce qu’il appelait des belghas et qui étaient des babouches de cuir jaune, sa tête chenue coiffée d’un béret, un éventail dans sa main droite qu’il agitait rythmiquement et dans la gauche son petit livre de Tehilim qu’il déchiffrait sous ses lunettes, et des heures durant il chantonnait à belle allure, psaume après psaume, sans même marquer de pause, sauf quand Fathie lui apportait un café, shrob cawouah ya cheikh, qu’il sirotait à petites gorgées en reposant son éventail sur ses genoux, puis il lui rendait la tasse et tout aussitôt reprenait sa litanie.

Et maintenant qu’il n’est plus, tant d’années après me voilà, presque aussi vieux que lui à l’heure de sa lecture, me penchant sur mes notes, rajustant mes lunettes, aiguisant mon œil faiblard,  prenant la pose du patriarche, tout en sachant que, de là où il est, il sourira de mes longues et pédantes phrases en me citant peut-être ce proverbe talmudiste : Quand l’ish pense El-Elohey rit. S’esclaffe-t-on en haut lieu à nos élucubrations mentales ? Et toute pensée n’est-elle qu’une clownerie, un tour de passe-passe ? Va donc pour l’illusionniste…

Les Psaumes – Tehilim en hébreu, pluriel de tehila qui signifie louange, du verbe hallel = louer, célébrer – constituent un élément majeur de la liturgie juive. Pas une prière ni un office, pas une fête ou action de grâces, où n’entrent les Psaumes, qui sont, pour l’essentiel, célébration du Créateur ─ Ouvre mes lèvres, mon Maître [adonaï], ou pi yaguid tehilatekha / et ma bouche dira ta louange… En fait, les Psaumes sont pour le croyant le chemin de la prière, de l’élévation et du réconfort. Ils le soutiennent dans sa peine ou son deuil, ils l’exaltent dans sa ferveur et son invocation. À chaque psaume sa vertu, beaucoup l’affirment.

 Le premier mot, celui qui ouvre ce corpus est Ashré¸ qui signifie heureux. « Heureux l’homme qui ne marche pas sur la voie des méchants… », ainsi débute le livre. Nous sommes dans le domaine de l’exaltation joyeuse, heureuse parce qu’il s’agit pour le récitant de s’armer de foi, de se pénétrer de piété, afin d’atteindre à la spiritualité, à la grâce. Le cœur doit être léger, le pas dynamique, l’esprit  saisi d’allégresse, puisqu’il s’agit d’une rencontre – une rencontre souhaitée, voulue, nécessaire – avec le Très-Haut. Aussi André Chouraqui, armé de linguistique hébraïque et sûr de ses mots, traduit-il par « En marche, l’homme ! » (« état de celui qui marche vers le but ultime, la rencontre de IHVH », explique-t-il).

Mais le Tehilim en ses cent cinquante chants est aussi un parcours du destin hébraïque et juif. Un témoignage historique, bien qu’exprimé par la voie allusive de la poésie. Ainsi assistons-nous au couronnement du roi David, à son règne bâtisseur, car il est celui qui a construit Jérusalem pour en faire la capitale des habitants de Judée, ceux qu’on appelle en grec ioudaios ἰουδαῖος et juifs en français, bizarrement, cette forme éloignée du latin judæus supposant un bas-latin judevus (syncope du d, et changement d’e en i et de v en f). Mais c’est son fils, Salomon, qui bâtit le Temple, et les Psaumes s’en font l’écho. Nous avons des psaumes d’exaltation religieuse, d’invocation à proprement parler, et aussi des psaumes psychologiques, qui traduisent les tourments de l’âme, les doutes, les peurs, la détresse ou la joie.

Et nous avons toute une série de Psaumes dits des degrés ─ Chir ama’alot ─ ou de la montée, qui étaient les chants des pèlerins qui se rendaient tout là-haut à Jérusalem, de tous les coins de Judée, au moment de ce qu’on appelle les fêtes de pèlerinage : Pessah (Pâque), Chavou’ot (Pentecôte) et Soukkot (Cabanes).

Et puis le Tehilim traverse l’Histoire et voilà, en gros plan, les Hébreux exilés à Babylone : là, leurs ravisseurs leur demandent de chanter quelque chose de leur pays, mais comment chanteraient-ils ? Ils sont orphelins de leur terre, alors ils suspendent leurs lyres dans les branches des saules et tout ce qu’ils disent c’est le désespoir d’avoir été bannis de Jérusalem après la destruction du Temple par Nabuchodonosor, depuis vingt-six siècles aujourd’hui. Mais ils savent dire aussi l’espoir du retour et c’est là que se trouve la fameuse phrase chère au cœur du peuple juif :

 Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche, que ma langue se colle au palais… 

 Les paroles de ce psaume 137 ont servi de trame au fameux chœur des Hébreux de l’opéra de Verdi, Nabucco, et ce chant-là ─ véritable hymne patriotique des Italiens ─ a fait depuis plus d’un siècle le tour du monde et la gloire des scènes lyriques. C’est dire la force poétique des Psaumes et leur impact sur la conscience humaine.

Nous avons des psaumes sur l’épopée des Macchabées qui vit les Hébreux se révolter contre l’occupant grec, voici quelque vingt-deux siècles ; des psaumes au temps d’Antiochus Épiphane ; des psaumes contemporains des rabbins Hillel et Chamaï ; et donc aussi de Yeshua ben Yossef ; des chants pour tous les moments de la vie et de l’Histoire.

Mais alors comment peut-on dire que ces psaumes sont de David ? Ce corpus important est, bien sûr, de la main de divers scribes. Certains psaumes sont probablement écrits par le chef de chœur, le coryphée du Temple de Jérusalem, ou par les fils d’Assaf qui avaient reçu délégation pour l’organisation de la musique et des chants dans le Temple. Cet Assaf était sûrement un maître de musique. Sans doute David, dont on sait qu’il jouait de la harpe en chantant ses vers et pouvait ainsi, jeune homme, soulager la mélancolie ou la dépression du roi Saül, auquel il succèdera, avait le talent et la veine poétique pour écrire ces louanges. Mais ensuite, selon une coutume universellement répandue, ceux qui se sont réclamés de lui ont continué à lui attribuer, au-delà des années et même des siècles, la paternité de ces Psaumes. On ne prête qu’aux riches ! Les rabbins du Midrash disent aussi que David, qui est l’Oint du Seigneur – celui qui a reçu l’onction de l’huile sainte – et par qui doit venir le Messie, avait le don de voir tout le destin d’Israël et de passer, donc, par-dessus le temps, l’espace et la chronologie, pour, en visionnaire, chanter – fût-ce en prêtant sa voix – les heurs, bonheurs et malheurs d’Israël.

Les Psaumes nourrissent toutes les prières, du matin au soir, et même lorsqu’on bénit le repas ─ Birkat Amazone ─, soit en en récitant d’entiers, soit en en extrayant des versets qui sont mêlés aux paroles des prières. Sur la tombe des défunts l’on récite des psaumes alphabétiques, dont les lettres initiales recoupent l’identité du mort [אברהם־בן־שמואל־בן־עיישה, tel est mon nom]. On peut rappeler que Yeshua/Jésus avant d’expirer, ainsi que le rapportent les Évangiles, s’est écrié : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », « Eli, Eli, lamah ‘azavtani » (sabakhtani, en araméen), premier vers du psaume XXII, lamentation de David après la mort de son fils, et qui était chanté sur l’air de « Biche de l’aurore » ‘al ayelet hasha’har, un air profane.

Les Psaumes se terminent par une exaltation continue, appelée Hallel = qu’Il soit loué ! des psaumes qui s’ouvrent et s’achèvent sur ce mot universellement adopté, Halleluyah (Alléluia) « Que soit loué Dieu (Yah) ». Tout alors n’est que musique et sollicitation de tous les instruments, dont nous ne connaissons aujourd’hui, parfois, que le nom : instruments à corde, à vent, voix du chœur et du coryphée (chef de chœur). Le psaume 150, le dernier, est à cet égard « l’hymne à la joie » du judaïsme, où Yah ─ abréviation autorisée du tétragramme IHYH ─ est loué dans son sanctuaire, dans sa puissance, dans sa grandeur, et l’on demande de le louer au son du cor, sur la harpe et la cithare, sur le tambourin, le luth, la flûte et les cymbales retentissantes, en mobilisant les corps qui dansent et les voix qui chantent. Il suffit de le lire en hébreu pour comprendre que chaque mot est en lui-même musique. Il est temps de dire aussi que le mot psaume vient du grec psalmós ψαλμὸς, de psallein ψάλλειν, pincer les cordes du psaltérion, et qu’il se définit comme poème chanté accompagné de musique : ainsi David à sa harpe.

En définitive, le Tehilim, qui est aussi refuge et recours contre le doute, la tristesse, la maladie et le deuil, est un recueil de chants, un livre de piété joyeuse ou secourable, et il y a toujours grand plaisir, à la synagogue, à entonner à pleine voix et en chœur la magnifique et mélodieuse poésie des Psaumes. 

L’autre soir mon écran m’envoie une chanson israélienne, que je trouve quelque peu mièvre musicalement au regard de son contenu : Im eshka’hekh Yeroushalaïm. Je reconnais aussitôt, car mon oreille en fut bercée pendant toute ma jeunesse, les versets tant psalmodiés – ou pleurés – du psaume 137. Dans ce psaume, comme dit plus haut, nous sommes à Babylone, au milieu des Hébreux qui ont été déportés par Nabuchodonosor après la destruction du 1er Temple. Nous sommes avec eux dans l’exil et la confusion :

 Sur les fleuves de Babel là nous étions et pleurions aussi au souvenir de Sion Al-naharot Babel cham yachavnou gam bakhinou bezokhrenou et-tsion.

Comment le Tehilim fait-il un tel bond dans le temps ? Et David, le compositeur de ces chants, peut-il adoucir sur sa harpe – son kinor – le dur chemin de l’exode plus de cinq cents après avoir régné à Sion ? Les Sages, comme on l’a dit, ont avancé l’idée que David avait « vu » — dans une vision prophétique – la destruction du Temple ; oui, il aurait vu les hordes d’Hébreux en route pour Babylone. Soit. L’âme naïve peut faire taire sa raison et se couler dans la pensée magique qui abolit toute chronologie. Mais nous pensons que le temps n’a rien à voir à l’affaire, puisqu’en fait, dans notre langue ancienne et l’écriture de la Torah, passé et futur se confondent en un présent permanent, intemporel. « Je serai qui Je serai »  – Ehyeh asher ehyeh אהיה־אשר־אהיה ─ dit Élohim à Moïse au buisson ardent, et nous entendons et comprenons bien : « Je suis qui Je suis ». C’est-à-dire Je suis en permanence, hors des catégories contingentes de l’horloge des hommes, Je suis en éternité. C’est pourquoi nous n’attachons pas une importance radicale au scribe du Tehilim. Le roi David est-il l’auteur de tous ces psaumes ? Eh bien, soit ! Nous savons bien que lorsqu’il ne tenait pas sa fronde, il prenait sa harpe contre lui et en jouait, et chantait, notamment pour dissiper la mélancolie du roi Saül – auquel il va succéder. Il n’empêche que le Tehilim nous parle dans notre temps et parcourt notre histoire, la montant et la descendant à l’image de l’échelle de Jacob.

Alors, dans ce psaume 137, les verbes de la plainte s’expriment au futur, mais nous les comprenons et traduisons au présent : Si je t’oublie – Im eshka’hekh… qu’elle oublie – tishka’h… Le lecteur du Livre  est familier de ce régime verbal qui fait de la Torah un ouvrage intemporel parce que tous temps confondus.

S’il est vrai que sur la planète bleue il y a nuit et il y a jour, comme nous l’apprend le premier chapitre de la Genèse, dès lors qu’on s’élève dans le ciel, ces catégories lumineuses disparaissent, et avec elles le temps. Plus de nuit, plus de jour, plus d’hier, plus de demain, mais le ténébreux éclat d’un temps perçu comme immobile alors même qu’aux yeux humains, fondu en espace, il file en vertigineuse circularité ─ Einstein ne l’a-t-il pas relativement prouvé ?

C’est de cette ambiguïté que naît la poésie, et le baroque espagnol, par la voix d’un Góngora ─ dont la judéité, aux dires de ses détracteurs, pointait du nez ─, sut donner dans ses Solitudes une vision du monde évoluant dans la confusión/confusion, celle du temps et de l’espace, par le récit d’un naufragé, d’un premier homme, perdu au milieu des ombres, « foulant des crépuscules /crepúsculos pisando)»… et « la douteuse lueur du jour /la dudosa luz del día ». Ce que l’on voit et perçoit là, c’est la naissance du monde et l’homme est seul dans la nuit : Berechit.

Le psaume 137 nous situe au milieu du chemin, dans une ouverture qui semble annoncer les plus célèbres vers italiens : « Au milieu du chemin de notre vie, je me suis retrouvé dans une forêt obscure. J’avais perdu la voie droite », ainsi qu’a chanté Dante Alighieri, Nel mezzo del cammin di nostra vita…. Nous sommes là avec le psalmiste, « sur les fleuves de Babel », hors les murs de la ville, ainsi qu’il sied aux bannis et aux réprouvés. De même naguère, dans leur longue Golah, les Juifs avaient obligation, par exemple dans la Tlemcen du XVème siècle, de camper au-delà des portes de la ville… jusqu’à l’avènement du miraculeux rav Ephraïm Enkaoua, un rabbin et médecin qui, ayant guéri la fille du sultan, avait obtenu de ce dernier la grâce d’habiter au cœur de la capitale almohade.

L’histoire se répète. Mais là nous sommes aux portes de Babylone et le peuple hébreu se lamente sur son Paradis perdu, « au souvenir de Sion bezokhrenou et-tsion ». Ces Hébreux interdits de séjour ont suspendu leurs harpes aux branches des saules, ‘aravim. Et l’on sait que le saule, en diverses traditions, est l’arbre du souvenir  et de la nostalgie. Mais c’est aussi cet arbre originaire de Mésopotamie, berceau d’Abraham, dont la feuille, ’aravah, associée au loulav et suspendue à la Soukka, qui est tente d’exil, a un rôle protecteur. L’interprétation kabbalistique fait de ‘aravah le symbole de celui qui est exclu de l’étude de la Torah et des mitsvot, des bonnes actions, symbole du rejet et de la désolation ; par ailleurs, le saule est associé à la bouche ce que l’on comprend bien avec ce « a », voyelle de l’extrême ouverture buccale, trois fois répété, et donc ici ─ la lyre étant suspendue et le chant aboli ─ au mutisme de ce peuple qui a perdu son Temple et l’exercice du culte. C’est pourquoi, dans ce psaume 137, les harpes sont muettes et le texte précise : betokhah, tout au fond de l’arbre, tout dedans, noyées dans le bruissement du feuillage. Mais voilà que le Perse vainqueur demande à l’esclave hébreu de chanter et de le divertir. Tout comme Samson aveugle et dépossédé de sa force chevelue est sommé de réjouir, par sa lourdeur impuissante d’ours enchaîné, la foule philistine massée dans le temple, et va appeler sur elle le châtiment du ciel en faisant s’écrouler les colonnes, ainsi le peuple exilé consent-il à dépendre, à reprendre sa harpe et à exprimer sa douleur, avant d’excréter ses imprécations. Aux ‘arou ‘arou ! – « rasez, rasez ! » – des Babyloniens répondront en fin de psaume ces verbes de vengeance, aussi expressifs qu’agressifs : yo’hez, « écrasez », nipets, « fracassez », rendant le mal pour le mal. Mais avant la malédiction vient la plainte qui s’exprime comme un acte de foi. Non, ici, pas de cendre sur la tête ni de poing frappant la poitrine, pas d’accablement ni de démission, pas de victimisation déplorable et démobilisatrice, mais le serment positif de garder vive la mémoire de Sion et de retrouver la voie droite dont parlera Dante. Alors s’élève le verset le plus beau, le plus fort de toute l’histoire d’Israël : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite s’oublie (ou se dessèche) », qu’il faut scander en hébreu : Im eshka’hekh Yeroushalaïm tishka’h yemini. Vers parfaitement rythmé par la répétition du verbe lishkoah’ = oublier, conjugué au futur mais à sens présent : eshka’h = j’oublierai et tishka’h = elle oubliera, autrement dit, qu’elle oublie ! La forme tishka’h, avec sa consonne « t » occlusive sourde initiale, relayée par la consonne « k » occlusive sourde médiane, dit bien la violence de l’expression verbale : qu’elle s’oublie, ma main, qu’elle dépérisse ou se dessèche, qu’elle cesse de fonctionner. Quant à l’objet de cet oubli, la main, comment ne pas voir la répétition plaintive de la voyelle « i » : yemini ? Et surtout, comment ne pas voir en yemini le rappel musical, par l’initiale « ye » répétée, de Yeroushalaïm ? Nous avons là un procédé poétique des plus élaborés et des plus efficaces. C’est cela la beauté du vers, par ailleurs choyé par la répétition de ce doux chuchotis – esh — au sein de Yeroushalaïm et de eshka’hekh. Et enfin, ce rythme du vers en neuf pieds scandé 1-3-5, en respectant la gradation impaire de un à trois à cinq, est proprement le rythme élégiaque, que l’on retrouvera en poésie latine dans le rythme dactylique ─ le dactyle latin se compose d’une longue suivie de deux brèves ˉ ˘ ˘. Eh bien ! si l’on songe qu’en poésie latine le dactyle est suivi du spondée, composé de deux longues ˉ ˉ, nous voyons apparaître là un antécédent ou un contemporain (qui peut dater ce psaume ?) de l’hexamètre dactylique latin avec ce jeu subtilement rythmé de eshka’hekh – dactyle : une longue + deux brèves – et de tishka’h – spondée : deux longues, ici bien martelées en deux temps, tish-ka’h. En définitive, l’amour choyé de Jérusalem s’exprime d’une voix brisée s’étranglant dans la plainte, sur la corde aigue d’une harpe dramatiquement décrochée d’un saule.

Mais lorsqu’on pleure, on pleure à plusieurs reprises, les larmes sont abondantes et réitératives, et donc si la main dépérit en même temps que la voix se perd dans le cri, la langue à son tour va se paralyser et coller au palais. Et le vers se prolonge ainsi : tidbak lechoni le’hiki. Avec cet impératif d’une rare violence tout en occlusives, sourde à l’initiale « t » et en finale « k », avec au milieu les occlusives sonores d + b : quatre occlusives en un mot de deux syllabes, c’est un record et c’est éminemment expressif de violence, car la consonne occlusive n’est rien d’autre qu’un blocage du souffle brutalement relâché ; l’occlusive, c’est la consonne de l’explosion ─ ainsi explique-t-on le fameux big-bang de la Genèse par les deux violentes occlusives sonores bilabiales de Berechit Bara. Mais par ce vers, nous voyons aussi se prolonger la plainte initiale dans lechoni suivi de le’hiki : trois « i » aigus et c’est la poursuite du cri. On voudra bien ici pardonner au philologue et phonologue ─ en son jeune temps adoubé par Gérard Moignet, grand maître ès linguistique ─ sa relative pédanterie, au bénéfice de l’impérieux besoin de faire entendre et de faire comprendre.

Mais enfin, ce cri, cette plainte, cette violence des sons, tout cela est au service de la résolution finale, exprimée à nouveau sous forme de condition : im-lo ezkerekhi im lo a’ale et-yeroushalaïm ‘al rosh sim’hati : « si je ne me souviens de toi, si je n’élève Jérusalem à la tête de ma joie ». Ainsi l’acte de foi exprimé dans la plus haute poésie se ramène-t-il à l’injonction de mémoire. On sait, depuis, que l’impératif Yizkor – « il se rappellera », « rappelle-toi » – est devenu un impératif catégorique du judaïsme. Mais ici, la mémoire ne s’applique pas aux malheurs qui vont suivre – et, en dernier lieu, à la Shoah –, ce souvenir sur lequel le peuple juif prête serment depuis vingt-six siècles est celui de la Cité de la Torah, la ville de David, celle d’où sont issues la Loi et la Parole : Jérusalem.

Sur son lit d’agonie, les lèvres de mon père remuaient inlassablement. « Il vous bénit, mes enfants », disait ma mère. Eh oui, certes, il récitait son Tehilim qu’il avait fini par connaître par cœur. Ainsi, jusqu’au dernier souffle. La nuit où nous l’avons veillé, j’ai repris son livre de Psaumes de poche, édité à « London – British & Foreigh Bible Society – 1926 », qu’un soldat libérateur de 1942 nous avait laissé à Alger en héritage, un ish maguen, « homme-bouclier » britannique, et, accordé au rythme de mes frères, j’ai entrepris d’un timbre vacillant « Ashré aïsh Heureux l’homme / En marche, l’homme », ainsi de suite et tout du long, tout du bon, en faisant défiler les pages et déroulant ma voix jusqu’à l’épuisement de la flamme mortuaire.

Albert Bensoussan

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