Albert Bensoussan

 

Être ou ne pas être juif

Synagogue Santa María la Blanca à Tolède

Qu’est-ce que c’est un juif ? C’est la phrase que Truffaut, dans Le dernier métro, met dans la bouche de son juif polonais terré en cave. La question reste toujours posée. Sartre disait qu’on est juif par le regard des autres, s’inspirant de Raymond Aron, son « petit camarade » à l’École Normale Supérieure, qui n’était pas plus juif que cela – un « Juif inauthentique », dira-t-on –, mais que l’on tenait pour tel. On se rappellera la fameuse définition sartrienne : « Le Juif est un homme que les autres hommes tiennent pour Juif ». Tenir pour tel, ce fut le dogme ignominieux des nazis lorsqu’ils inventèrent la « solution finale » : tous les Juifs devaient disparaître, ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas, ceux qui se revendiquaient comme tels et ceux qui le niaient ou ne le savaient pas, les mémorieux et les oublieux, et puis tous ceux qui ne l’étaient, au regard « aryen », que par moitié ou par quart, comme aux temps espagnols de l’Inquisition et des statuts de Limpieza de sangre (pureté du sang) qui exigeaient pour n’être pas considéré comme juif d’être chrétien par « les quatre quartiers », donc avec quatre grands-parents de bonne foi : de là les difficultés de tant d’éminents Espagnols, de Cervantès à Mateo Alemán – le premier, inventeur du roman moderne avec son Don Quichotte de la Manche (dont le titre joue sur le double sens de « Mancha » en espagnol, tout à la fois province de Castille et « tache » – judaïque – du lignage), le second, inventeur du roman picaresque Guzmán de Alfarache dont le héros, pour bien persuader les autres qu’il est bon chrétien, utilise à l’église un chapelet dont les grains sont gros comme des œufs de pigeon ! Difficultés à faire accepter leur « marranisme » dans certaines voies : que ce soit un emploi ou tout simplement la permission d’aller faire fortune aux Amériques. Cervantès, par exemple, mutilé de guerre (à la bataille de Lépante contre les Turcs) et incapable de vivre de sa plume, dut se contenter d’être collecteur d’impôts, un emploi – risqué, car il le paya d’un séjour en prison − exercé de préférence par des Juifs ou des descendants de Juifs, et je note, pour ma part, que mon ancêtre (probable) Yossef Abenxuxen, fut almoxarife dans la Tolède chrétienne du XIIe siècle, et donc parcourait à cheval la ville où il allait fonder la synagogue que l’on appelle aujourd’hui Santa María la Blanca (joyau de l’art mudéjar) et sa région pour collecter les taxes pour le compte du roi de Castille. Le Juif et l’argent, c’est toute une histoire[1] !

Oui, la question est posée, et malgré toutes les critiques soulevées par la thèse sartrienne et quelques légitimes susceptibilités, on doit convenir que l’on tient souvent pour juifs des gens qui n’ont qu’un lointain rapport avec le judaïsme. Il y a d’abord la question du nom : qui ne connaît des personnes au patronyme réputé juif – disons Cohen ou Lévy, pour rester dans l’évidence – qui sont chrétiens, soit qu’elles aient reçu le baptême, soit, le plus souvent, qu’elles aient eu une mère chrétienne ; pour ma part, mon petit-neveu dont le père est un Lévy qui fit sa bar-mitzvah avec le célèbre rabbin Schwartz, et la mère catholique de naissance, a choisi, après des années hors de toute religion, de choisir finalement d’entrer dans l’Église. Et c’est son droit le plus absolu : l’homme est libre, même si peu l’entendent ainsi. Je me souviens d’un camarade de classe à Alger qui s’appelait Atlan en toute « innocence » (j’emprunte ce mot au détestable Raymond Barre traitant les victimes chrétiennes de l’attentat de la rue Copernic d’ « innocentes », comme si les victimes juives avaient été coupables !). Eh bien, cet Atlan découvrit un jour qu’on pouvait légitimement le tenir pour juif au vu de son nom, mais lui n’en savait rien, nul ne le lui avait dit. Et il ignorait, bien entendu, qu’au temps de Vichy, la préfecture avait dressé en Algérie la liste de prochains déportés –  au vu de patronymes comme Atlan, certes –, qui ne le furent pas grâce au débarquement en novembre 42 des Anglo-Américains. Et il me revient une assez belle histoire : j’ai un ami qui se nomme Ackermann et vient d’une famille lorraine et protestante ; voilà un nom ambigu ; à Rennes, son épouse d’ascendance catholique fut l’objet – la victime – de douteuses réflexions et de quelques rejets ; le père Ackermann, pendant la guerre, avait dû bien souvent se déculotter pour prouver qu’il n’était pas juif, puisque non circoncis ; un jour, son enfant fut atteint de phimosis en entrant dans l’adolescence et dut, donc, se soumettre à l’ablation du prépuce ; que se passa-t-il alors dans la tête du père ? La même chose que chez certains Juifs qui, au lendemain de la 2nde guerre mondiale, refusèrent de circoncire leur garçon afin de lui éviter le pire, comme six millions des leurs l’avaient connu ; et donc Ackermann père alla trouver l’urologue et lui transmit ceci : s’il faut vraiment trancher dans la chair de mon fils, essayez de couper juste le nécessaire, bref faites une semi ou demi-circoncision, pas trop visible. Des noms douteux, il en est à la pelle, surtout chez les ashkénazes, mais il paraît que le redoublement du n final signalerait plutôt le goy ; ainsi mon ami le professeur Zimmermann, que d’aucuns prenaient pour juif et qui, me dit-il, répondait toujours : cela ne me gênerait pas d’être juif, et même j’en serais heureux, mais voilà, je ne le suis pas ; de même dans le monde séfarade, ces Juifs qui portent des noms arabes, ces Arabes qui portent des noms juifs, et puis avec tous ces « Ben » allez savoir à qui l’on a affaire ! Pendant la Guerre des Six Jours, alors que la balance semblait pencher au début du côté des armées arabes, un de mes collègues d’université vint m’assurer de son soutien : les Arabes, vous allez voir ce qu’ils vont leur mettre aux Juifs ; mais comme je lui faisais remarquer que je n’avais jamais nourri de sentiments anti-arabes, mais qu’il se trouvait que j’étais juif, il m’avait tout aussitôt rétorqué : « Ah, ne vous en faites pas, ce sont toujours les Juifs qui gagnent ! »… ce qui n’était guère mieux.

Qui niera qu’il y a là un problème. Dans la France d’aujourd’hui, que quelqu’un comme Jérôme Clément écrive un livre pour révéler la découverte, adolescent, de sa judéité (sa mère étant juive)[2] – et du même coup celle de Catherine Clément, sa sœur – et le voilà aussitôt objet d’opprobre ou d’attaques antisémites. Alors on dit qu’il y a pas mal de Juifs cachés, sauf que beaucoup, désormais, ne se cachent ou ne s’en cachent plus. Et tant pis pour le risque. Je rappellerai cette jolie phrase – quelque peu abrupte – d’un de mes étudiants dont le patronyme pouvait sembler arabe et qui, un jour, s’était écrié ce qui est presque un slogan et en tout cas une profession de foi : « Oui, je suis juif, je suis sioniste, je soutiens Israël, et je t’emmerde ! » Romain Gary, bel exemple de « Juif inauthentique », a tout de même écrit cette phrase éloquente – qu’un de mes étudiants était venu me montrer, après les cours, en manifestant sa compréhension et son soutien à mon égard : « Israël c’est important pour les Juifs ». Finalement, être juif, vouloir l’être aujourd’hui, c’est accepter la condition juive dans son destin, sa culture, son histoire et son accomplissement : c’est pourquoi je me revendique comme juif, je mets mes pas dans ceux de mon père et de mes ancêtres, je respecte les traditions et vais à la synagogue, et, sans nulle faille, je soutiens Israël, je soutiens les miens en cette terre de Palestine qui s’appelle Israël. Et me berce de cette belle autodéfinition de Jonas, le prophète, qui répond aux marins du bateau pris dans la tempête et qui finiront par le jeter dans la gueule de la baleine ou du gros poisson (dag gadol) : Je suis hébreu Ivri Anokhi עבריאנוכי. Et puisque j’ai commencé par Jean-Paul Sartre (qui essayait de pénétrer les arcanes du Talmud à la fin de sa vie, sous l’influence et dans l’amitié de Benny Lévy), je citerai, en cette période de recrudescence antisémite, la phrase conclusive de : Réflexions sur la question juive : «  Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un Juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie. » Nous sommes tous engagés sur la même galère ! Mais l’Exodus est arrivé à bon port.

Albert Bensoussan

[1] Cf. Jacques Attali, Les Juifs, le monde et l’argent, Fayard,‎ 2002.

[2] Plus tard, tu comprendras (2005), ouvrage adapté au cinéma en 2008 par Amos Gitaï.

4 Commentaires

  1. En 1955 j’avais la meilleure note en philologie espagnole, à l’université de cette ville d’Alger où nous savions, dès l’adolescence, les lieux où Cervantes avait connu la captivité; et je connaissais bien le sens du mot « mancha » : le jeu de mots cervantin saute aux yeux et aux oreilles, sans besoin de lire l’ouvrage de Dominique Aubier bourré d’erreurs philologiques. Elle n’est pas ma source, et je cite bien dans 2 notes les auteurs estimables qui ont étayé cet article. D. Roith met ainsi le lapin dans le chapeau et tâche de me le faire manger alors que c’est son chapeau qu’il devrait croquer.
    Albert Bensoussan, Agrégé d’espagnol, docteur en études ibériques et docteur ès-lettres.

  2. « Don Quichotte de la Manche (dont le titre joue sur le double sens de « Mancha » en espagnol, tout à la fois province de Castille et « tache » – judaïque – du lignage) ». M. Bensoussan écrit cela comme si de tout temps il le savait alors que l’information provient du livre « Don Quichotte prophète d’Israël », de Dominique Aubier, éd. Robert Laffont / Editions Ivréa Gallimard, ce livre est le tout premier qui identifie le codage du Quichotte et qui explore pleinement l’implication hébraïque et araméenne de Don Quichotte. « Celui qui ne cite pas ses sources empêche le messie de venir » (Rabbi Eliezer).

  3. L’attitude la plus honnête est de dire que l’identité, c’est ce à quoi l’on s’identifie au jour le jour, de minute en minute. Comme cette identité change en fonction de la situation on peut dire que l’on est juif lorsque l’on se sent juif et autre chose lorsque l’on se sent autre chose (père, ami, professeur, client etc) La plupart d’entre nous ont (heureusement!) un grand nombre d’identités qui se succèdent, même sui certaines dominent. Il est ullusoire de croire que l’identité est immuable et constante! Comme il est illusoire de limiter l’identité a la seule religion ou à la seule nationalité. Je dirais, à l’inverse de Sartre, que l’on n’est juif que si l’on se sent foncièrement, et le plus souvent, juif. Indépendamment du regard des autres – notamment du regard ers antisémites!

  4. il est fort dangereux de relier ce qui est d’abord un système culturel et devient maintenant malheureusement une religion, à la génétique. C’est ouvrir grande la voie à l’anti-sémitisme, qui rappelons-le concerne autant Israël qu’Ismaël.
    La synagogue Santa Maria La blanca résume bien ce qui fit la grandeur de la diaspora, adopter les coutumes des peuples accueillants, fussent-ils sous la coupe du sultan, alors éclairé.

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