Albert Bensoussan

Et le rêve rebâtissait ma demeure

Le Livre nous dit qu’il ne faut pas regarder en arrière. Sous peine d’être pétrifié, entravé, paralysé, figé et plus encore. C’est l’avatar de la femme de Loth, inscrite dans la roche au-dessus de Sodome, figure de proue suspendue sur l’abîme, et qu’on aperçoit au rebours de la mer Morte, à l’issue d’une baignade qui n’est qu’un bain de sel et de soufre d’où l’on ressort gluant et terrifié.

Mais la Torah, qui est livre d’histoire et de mémoire, ne cesse de nous rapporter le nomadisme de ce peuple qui est devenu juif, définitivement, après la destruction du 2nd Temple. Et même du 1er. De Nabucco à Tito — il me plaît de le dire en italien car je suis friand d’opéra et la geste des Hébreux se prête aux mises en scène. Et Massada, haut perchée au-dessus de l’étendue de sel, est devenue un haut-lieu d’Opéra. Là, Daniel Oren, ce prestigieux chef d’orchestre, ne conduit jamais la pieuse musique que coiffé de sa kippa. Pieuse parce qu’à mes yeux, elle conjure la destruction du Temple et l’offense fait au peuple juif, en exaltant renouveau, renaissance et retour.

Mais comment empêcher, malgré le mythe de Loth et la périlleuse pétrification, ce regard en arrière dont la traduction psychologique s’appelle la nostalgie ? Rien n’y fait. Non pas le regard brûlé de la statue de sel, car j’ai fermé les yeux au moment du départ, mais cet œil renversé qui jamais ne se détache du paradis primordial. Perdu, je ne dis pas.

Oui, en partant de là-bas, en laissant la clé sur la porte — d’où l’idée qu’elle pourra un jour se rouvrir —, les paupières ont tiré le rideau. Et comme l’on dit, la vie a suivi son cours. Parfois, surtout la nuit, mes yeux s’ouvraient sur l’autre rive : l’enfance, la jeunesse, l’harmonie, le bonheur. Et le rêve rebâtissait ma demeure…

Des voix me parvenaient : ma mère chantonnait toujours Ana Ghrib, déplorant en arabe le sort de l’étranger, exaltant les regrets du pays disparu ; mon père, délaissant la berceuse qu’il me chantait, moi dans ses bras et plongeant en sommeil, n’en finissait jamais de psalmodier son Tehilim, assis dans notre véranda, se balançant sur sa chaise en agitant l’éventail, et sa voix déroulait, et déroule toujours à mes oreilles, les vers ineffables de la poésie hébraïque dont le premier mot dit le bonheur : Ashrey haïch אשרי־האיש heureux l’homme… Le bonheur ou le dynamisme de l’homme advenu. C’est pourquoi André Chouraqui traduit ce premier vers du premier psaume par « En avant », en pariant sur le mouvement. L’homme qui marche, qui s’en va vers et pour lui-même, comme Abraham — lekh-lekha לך־לך —, l’homme qui n’oublie rien parce que le sable colle à sa semelle. Et le voilà pétri d’une nostalgie qui n’entrave pas son allant. Car en écrivant et disant לך־לך — et l’on sait qu’en hébreu les voyelles sont absentes des consonnes ce qui laisse à tout un chacun le soin de vocaliser, donc de donner du sens — on voit bien qu’on balbutie, que les deux mots sont absolument pareils, et que l’injonction « va », en se répétant, piétine. Abraham part et ne part pas. Celui qui a quitté la maison de son père y reste à jamais, quoi qu’en laisse entendre sa fuite en avant. « Achille immobile à grands pas », ainsi Paul Valéry voyait-il le nomade dans son Cimetière marin, où le temps est une flèche « qui vibre, vole et qui ne vole pas ». Et si la terre, notre planète, tourne vertigineusement sur elle-même comme une toupie folle, nous ne le voyons ni ne  le sentons pas. Non, rien ne passe ni ne s’efface.

 Tout est passé.

Et moi, bientôt rendu au seuil de la « maison de vie » où s’enfouit dans la terre toute mémoire, je dis : non, je ne suis jamais parti. Ni même arrivé. Et l’édifice intégral de mon enfance, de mon histoire, jailli tout d’un bloc, ressurgi tout du brut, se dresse impérieux, impérial, en défiant et la mer et les sables.

Le sable du sablier.

La nostalgie a mauvaise réputation, car on dit qu’il est vain de regarder en arrière — j’y reviens encore —, que cela fige l’action, paralyse le geste, empêche l’écoulement du temps, ralentit ou enraye l’histoire qui, comme l’on sait, avance tel un rouleau compresseur.

Qui a dit que l’histoire avait un sens ? Quel insensé, quel naïf ? Moi, j’ai toujours au philosophe préféré le prophète. Le poète. De Platon, le prince de toute pensée, je ne retiens que la vision projetée sur le mur au fond d’une caverne. Les étranges images et la vaine gesticulation de ces marionnettes qui veulent ignorer les fils qui les manipulent et les dirigent. Et j’aime aussi ce qu’en retenait ce Marc Aurèle qu’on tient pour empereur et stratège alors qu’il fut maître à penser : nous sommes tous sur scène, avec des habits prêtés et un maquillage de fortune. Calderón, dramaturge espagnol de génie, en a fait son fonds de commerce. Et, bien entendu, Qohélet, maître du stoïcisme juif, qui a su ramasser toutes les billes. À l’arrivée, qu’on appelle aussi « Rideau », même si l’on n’a pas joué les cinq actes de la comœdia il faut rendre sa pelisse et partir en parfaite nudité, ainsi qu’au premier jour, à la porte miséricordieuse.

Le judaïsme interdit d’exposer le mort : sitôt la vie effacée, on doit voiler le visage, envelopper le corps et laisser aux laveurs – haverim – le soin de préparer l’ultime voyage, le dernier séjour.

Il me plaît de confondre en un même mot miséricorde et matrice, ainsi que le fait l’hébreu où רחם / ra’hem signifie tout à la fois la matrice et la miséricorde. Quoi de plus miséricordieux que le ventre maternel ? Siège de toute pitié (piété ?) : à la grâce d’en sortir et de naître succède la pitié d’y revenir et d’y mourir. Ou renaître ? Doit-on croire en ce Guilgoul hanechama  − transmigration de l’âme – cher aux kabbalistes de Safed et à Isaac Louria ? Mais alors quoi, un même mot pour désigner la vie et la mort ? Certes, c’est pourquoi l’hébreu nomme le cimetière Beth ’hayim  בת־חיים Maison de vie.

 Mais lorsqu’on arrive au terme de la course, lorsqu’on est à bout de souffle, et qu’on va naître à l’autre vie, toucher à l’autre rive, alors ce qu’on appelle nostalgie entre à flots dans l’être tout entier, le roule dans ses vagues, le retourne dans ses flots. Le submerge sans suffocation. Le vomit sur le sable tel Jonas qui, le premier, m’a défini : Ivri anokhi  עברי־אנכי « Je suis hébreu ». Et c’est le retour.

 C’est aussi la leçon du rav Léon Askenazi : « Il est à nouveau possible et même nécessaire qu’un Juif redevienne un Hébreu et seulement un Hébreu »[1] .

Abraham Ben Shoshan

[1] La parole et l’écrit. II.- Penser la vie juive aujourd’hui, Albin Michel, 2005.

3 Commentaires

  1. Nostalgique, certes, mais quel beau texte cher Albert. Qu’il voyage dans l’espace ou au fil du temps avec le vieillissement, l’homme apporte avec lui un peu de sa terre natale accrochée aux sandales de sa mémoire.

  2. Oui, tu reprends souvent le même thème, cher Albert, mais tu l’exprimes avec une telle virtuosité, et il est à tel point essentiel, qu’on ne s’en lasse jamais. Surtout que, dans le tourbillon du quotidien, on a trop souvent tendance à oublier ces primordiales vérités! Merci mille fois pour ce bain de sagesse!

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