Corfou: sur les traces d’Albert Cohen

Synagogue de Corfou © Jean Housen – Wikimedia Commons

A  la fin du XIIe siècle, le voyageur juif espagnol Benjamin de Tudela ne rencontre qu’un juif esseulé à Corfou. Mais ils sont si nombreux, trois siècles plus tard, que les Vénitiens, devenus maîtres de cette île convoitée, verrou de l’Adriatique, les regroupent dans un ghetto.

Une légende chrétienne locale, faisant étrangement de Juda un natif de Corfou, leur rendit aussi la vie des plus déplaisantes. L’expulsion des juifs d’Espagne conduisit, cependant, des colonies séfarades à s’établir à Corfou ou dans les six autres îles ioniennes de l’Heptanèse.

Grâce aux idéaux de la Révolution, la domination française (1807-1815) offrit aux juifs corfiotes l’égalité des droits, ce qui ne fut pas du goût de la majorité chrétienne, orthodoxe et catholique. Quand Corfou et les îles ioniennes furent placées sous le protectorat de l’Angleterre, à la suite du congrès de Vienne, le sort des 4000 juifs empira brusquement en raison d’une série de mesures discriminatoires, dont la suppression du droit de vote.

Leur rattachement à la Grèce en 1864 signifia pour les juifs le retour à l’égalité civique, mais aussi des poussées récurrentes d’antisémitisme. En 1891, un pogrom éclata sur une accusation de crime rituel. S’ensuivit un exode de familles juives comme celle d’Albert Cohen, l’un des plus importants écrivains séfarades du XXe siècle.

Aron Kodesh. Photo Critisizer – Wikipedia

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la communauté juive de Corfou ne comptait que 2000 membres. Selon l’historien Mark Mazower, le commandant territorial de la Wehrmacht tenta cependant plusieurs fois de s’opposer à leur déportation, un cas quasi-unique.

Le 9 juin 1944, ordre fut finalement donné de les déporter, à la satisfaction affichée des autorités collaborationnistes. Toute différente fut l’attitude des notables civils et religieux de Zante, une île voisine où les juifs furent protégés et purent se cacher dans la montagne. À Corfou, il ne reste plus qu’une soixantaine de juifs.

Des quatre synagogues du vieux ghetto de Corfou, seule la  Scuola greca (« Temple grec »), a survécu à la Seconde Guerre mondiale.

De style vénitien, elle peut être datée du XVIIe siècle. La salle de prière est située au premier étage, avec une section pour les femmes en mezzanine. Construits en bois avec une colonnade corinthienne, la tévah et l’aron-ha-kodesh se font face d’ouest en est.

Cimetière juif de Corfou. Photo de Nikodem Nikoji – Wikipedia

Le quartier juif, le vieux « ghetto » vénitien, encore aujourd’hui nommé Evraïki en grec, s’étendait dans la partie sud-est de la ville, près des fortifications vénitiennes. Il était sillonné de venelles bordées de demeures décaties, hautes de plusieurs étages, comme à Venise. Le ghetto a perdu de son unité urbanistique du fait des bombardements et dernier conflit mondial.

On peut le parcourir à partir de la  Porta Réale en se dirigeant vers les rues  Solomou,  Palaiologou et  Velissariou. Des colonnes d’une synagogue détruite durant la guerre ont été retrouvées, il y a une vingtaine d’années, au numéro 74 de la rue Palaiologou.

Source: jguideeurope.org

Pierre Saba – Juifs de Corfou et de Salonique

Les Juifs de Corfou, comme ceux de Grèce, étaient des romaniotes. Ils s’exprimaient avec les chrétiens en grec et entre eux en yevaniote. Le yevaniote est la langue vernaculaire des Juifs de Grèce. Le mot yevaniote provient de l’hébreu “Yavan” qui signifie “Grèce”.

Les romaniotes étaient des descendants des hébreux hellénisés et/ou des descendants de grecs hébraïsés.

Les Juifs de culture ibérique vivaient en Grèce. Ils étaient des migrants en provenance de la Macédoine ottomane (actuellement la région grecque de Macédoine-Thrace, la Macédoine bulgare et la république de Macédoine du Nord) dont la capitale était Salonique. Ils étaient peu nombreux et vivaient en étrangers culturels et nationaux.


Famille juive de Salonique en 1917. Wikipédia

Le ladino est une langue calque de l’hébreu. Il est translitéré en une langue formée des langues ibériques (castillan, portugais, valencien, catalan, etc) et livournais (Italie).
Il est utilisé et autorisé pour les prières et les Hagadot.

La langue vernaculaire des Juifs balkaniques originaires d’Espagne et du Portugal est un mélange de langues ibériques, italiennes, balkaniques, et de turc ottoman. La dominante est le castillan.

La confusion entre Juifs d’expression ibérique de Macédoine et les romaniotes grecs provient de deux éléments.

D’une part, les romaniotes sont moins connus que les enfants d’Espagne (bney-sfarad) locaux. D’autre part, la Grèce de l’époque est assimilée à celle d’aujourd’hui.

Or, la Grèce méridionale est devenue indépendante de l’Empire ottoman en 1821 alors que la Macédoine ottomane et Salonique sa capitale sont devenues grecques entre 1912 et 1918. Les deux communautés ont été exterminées d’après les statistiques nazies à 97%.

La Grèce indépendante de 1821 n’entretenait que peu de relations avec la Macédoine ottomane. Les communautés ladinos et romaniotes étaient très différentes de culture et d’Histoire.

C’est la réunion de la Grèce du Nord à la “vieille Grèce” (Grèce méridionale) d’après la première guerre mondiale qui a organisé les exodes ethniques. Elle a réuni les publics juifs de culture, de langue et de nationalité helléniques aux Juifs ottomans de culture et de langues orales judeo-ibéro-italiennes et écrite (ladino).

L’Histoire des Juifs de Corfou ottomane est magistrale en termes de culture, d’organisation, d’art, d’enseignement. Le rattachement de Corfou à la Grèce indépendante a mis un terme à l’apogée culturelle, intellectuelle et de travail de cette communauté.

Finalement épuisés par l’émigration et l’antisémitisme populaire et administratif grec, la communauté des Juifs corfiotes finira assassinée sur place, déportée puis exterminée dans les camps nazis.

Pierre Saba

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