Les deux camps contraints d’exagérer les pertes estimées de l’autre camp alors que la bataille d’Afrin fait rage


Alors que l’offensive militaire turque contre les Kurdes de Syrie (Rojava) entre dans son cinquième jour, les rebelles arabes syriens dont le principal objectif demeure de renverser le régime du Président Bachar el Assad se retrouvent en première ligne de front, dans le camp de la Turquie.
L’Armée Syrienne Libre (ALS), une coalition hétéroclite constituée principalement de forces rebelles arabes sunnites, ont, jusqu’à présent, conquis (puis reperdu) un seul village stratégique et deux collines dans la région d’Afrin, la régionale principale kurde qui est la cible de la campagne turque, rapportait hier l’agence de presse Anadolu, appartenant à l’Etat turc. Les affrontements entre combattants kurdes, les YPG ou unités de protection du peuple kurdeet les forces menées par la Turquie, continuent de faire rage près de la colline de Qastal Jendo, à la frontière nord d’Afrin, les YPG affirmant rapidement avoir reconquis le terrain perdu.
Les frappes aériennes et bombardements turcs ont fait au moins 24 morts civils – dont au moins six enfants — depuis le début de l’offensive turque surnommé “Opération Rameau d’Olivier,” selon l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (SOHR), dans l’un de ses bilans de mise à jour constantes.
Coupée de tous côtés par la Turquie, ses alliés et les forces du régime, Afrin est confrontée à une crise humanitaire. Le Secrétaire à la Défense Jim Mattis a alerté que l’opération turque « risque d’exacerber la crise humanitaire que traverse la majorité de la Syrie ». Mattis a ajouté : « Dans la zone d’Afrin, nous sommes vraiment arrivé au pont où l’aide humanitaire est devenue fluide, où les réfugiés commençaient à refluer pour rentrer chez eux… L’incursion turque a interrompu tous ces efforts ».
La Turquie a dit que son objectif fondamental est de « purger » ses frontières des « tezrroristes des YPG » et de créer une zone de sécurité séparant ses frontières d’Afrin. Alors que la Turquie aurait, a priori, la main grâce à ses forces aériennes, les YPG demeurent un ennemi coriace, dont certains de ses dirigeants importants sont issus du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), à la suite de la proclamation d’une nouvelle ligne politique, favorisant les réalisations concrètes de l’autonomie et du développement, en rupture avec le passé de la confrontation politique directe contre la Turquie. Mais les liens passés de ces 33 dernières années tendent à conforter la propagande turque à l’encontre de cette nouvelle mouture idéologique, depuis la rupture des négociations de paix entre Erdogan et son prisonnier Ocalan.
Etablir un bilan aussi exact que possible du nombre de tués s’avère difficile, si les deux camps exagèrent les pertes infligées à l’autre camp.
La Turquie a confirmé la mort de 4 de ses officiers et soldats, alors que les YPG en revendiquent au moins dix fois plus. Mais les statistiques fournies par l’Observatoire SOHR suggère que, dans tous les cas de figure, ce sont les milices rebelles affiliées à Ankara qui spont le plus durent touchées et ont subi le plus de pertes, avec au moins 43 morts, mardi soir et sûrement plus, depuis. Ce qui semble provoquer des dissensions internes, notamment en opposant le faible décompte turc au sur-taux de mortalité des milices syriennes « libres ».
Dans une interview a Reuters, au début de cette semaine, le commandant de l’ASL Yasser Abdul Rahim a déclaré qu’une force alliée à la Turquie forte de 25.000 hommes prend part à « Rameau d’Olivier ». Il a affirmé que « le but dominant » des brigades pro-turques est de s’emaprer de Tal Rifaat, une ville du Sud-Est d’Afrin, et d’une sé »rie de villages arabes que les YPG ont arrachés aux rebelles en février 2016.
Les critiques de l’ALS, dont les YPG parlent avec dérision en les désignant les « gangs » et les « mercenaires », qui sont déchirés par des dissensions internes, doivent encore prouver leur valeur réelle sur le champ de bataille. Certains de ses éléments islamistes les plus radicaux sont ouvertement hostiles au Etats-Uniset se sont fréquemment illustrés dans des atrocités.
En juillet, l’Administration américaine a décidé de débrancher la perfusion des programmes de la CIA distribuant des armes et une aide multiforme aux supposés rebelles modérés opérant sous le logo de l’ASl. Les Etats-Unis ont ensuite reversé toutes leurs ressources allouées aux Forces Démocratiques Syriennes menées par les YPG, une coalition de Kurdes et d’Arabes qui sont le principal aptenaire de la coalition pro-américaine contre l’Etat Islamique.
Le groupe de l’ASL a vraisemblablement subi son plus lourd revers quand la Turquie a commencé à coopérer avec la Russie pour permettre aux forces du régime de reprendre les bastions rebelles de l’Est d’Alep, en 2016. Mais Ankara demeure l’unique et plus gros partisan de l’ASL, envers ces combattants et leurs familles, en leur offrant un sanctuaire en Turquie et dans la zone du Bouclier de l’Euphrate, conquis par la Turquie lors de son offensive éponyme lancée avec l’appui de l’ASL – et le consentement, cette fois encore, de la Russie 6 en 2016.
Charles Lister est un chercheur important, directeur du programme contre l’extrémisme et le terrorisme, à l’Institut du Moyen-Orient et c’est un fervent partisan de l’ASL, qui a qualifié la décision des Etats-Unis de leur tourner le dos comme représentant « une grave erreur ». On s’est entretenu avec lui des contributions de cette ASL à l’Opération Rameau d’Olivier. Voici ses éclairages, que l’on partage ou non son point de vue sur l’aide de cette ASL à l’Occident ou, au contraire, sa perméabilité aux influences djihadistes.
Al-Monitor: Les forces de l’Armée Syrienne Libre combattant avec (ou pour) la Turquie font fréquemment l’objet de dérision pour leur manque d’unité, d’efficacité, etc. Pensez-vous que la Turquie soit parvenue à les entraîner pour en faire une force plus efficace et réellement prête au combat? Observe t-on des signes allant en ce sens sur le front d’Afrin?
Lister: La Turquie semble, en effet, avoir utilisé a zone dite du Bouclier de l’Euphrate dans le nord d’Alep comme terrain d’entraînement pour ses partenaires, les combattants de l’opposition syrienne, tout en poussant ussi fortement ces groupes à opérer avec une plus grande coordination, grâce au concept de « L’Armée Nationale »
C’est loin d’être une conception parfaite et les forces de l’opposition opérant autour d’Afrin demeurent divisées en un grand nombre de factions séparées, mais néanmoins, elles apparaissent réellement avoir fait un effort en terme de professionnalisme, jouissant d’un meilleur équipement et également plus motivées qu’avant.
De façon plus large, nous devons aussi conserver à l’esprit la valeur incommensurable qu’une idéologie unique et unificatrice peut avoir en démultipliant les capacités militaires sur le terrain. Les groupes djihadistes comme Daesh et Al Qaïda jouissent de ce type d’effet d’entraînement, tout comme des groupes comme les YPG. L’opposition syrienne, de l’autre côté, représente un vaste spectre d’idéologies ou courants de pensée sociaux, politiques et religieux, qui a pour conséquence naturellement de constituer une coordination bien plus compliquée.
Al-Monitor: Qui sont ces gens et quelle est leur idéologie-maîtresse?
Lister: La majorité de ces groupes étaient, à l’origine, impliqués dans les groupes de l’ASL les plus axés sur le nationalisme, qui ont surgi à travers l’étendue entière du nord de la Syrie, allant d’Idlib à l’ouest, à Hasakah à l’est.
Certains de ces groupes ont fini par être expulsés ou à se faire exiler, soit d’un côté, par les djihadistes, soit par les YPG, alors que d’autres sont demeurés semi-opérationnels en passant d’un côté à l’autre du nord de la Syrie et du sud de la Turquie, scrupuleusement aux ordres d’Ankara. Le lancement de l’opération Bouclier de l’Euphrate dans le nord de la province d’Alep a finalement fourni une base de domiciliation à beaucoup de ces groupes et, depuis lors, leurs potentialités respectives se sont quelque peu étoffées.
Il existe aussi certains groupes à l’esprit plus proche de l’islamisme politique, dont la plupart sont idéologiquement proches des Frères Musulmans (comme le Aylaq al-Sham, par exemple) et d’autres groupes dont les motivations-directrices sont d’ordre ethnique, étant, pour la plupart, des Turkmènes.
Al-Monitor: Quel impact pensez-vous que le retrait du soutien des Américains a pu avoir sur certains de ces groupes?
Lister: Dans la vision d’ensemble, le retrait du soutien de la CIA à ces groupes de l’ALS anti-Assad du nord de la Syrie n’a fait qu’enraciner plus profondément ces groupes dans le camp de la Turquie. Après tout, la Turquie est actuellement perçue comme le seul espoir restant à la cause contre Assad, malgré sa position de couverture qui la situe désormais du côté d’Assad, de la Russie et de l’Iran. en vue d’une solution de « compromis » d’après-guerre.
Cela leur a fait perdre certaines de leurs succursales et cela a rendu leur présence plus incertaine dans des endroits comme Idlib, et ils sont maintenant perçus comme des supplétifs de pays étrangers et comme des menaces potentielles, par les groupes djihadistes [comme Hayat Tahrir al-Sham].
Al-Monitor: Il semble inévitable que certains ruminent leur rancoeur contre le soutien américain massif accordé aux Kurdes. Pensez-vous que ce ressentiment est susceptible de les radicaliser encore plus? En quoi ces Arabes sont très différents de deux dans les rangs des FDS?
Lister: Le facteur majeur différenciant les Arabes travaillant avec la Turquie des Arabes participant aux FDS est lié à leurs priorités respectives, les premiers étant viscéralement motivés par leur agenda opposé au régime (qui intègre aussi leur hostilité aux YPG d’Afrin) et les derniers cherchant plutôt à se tailler une zone territoriale semi-autonome gouvernée par une idéologie entièrement nouvelle [révolutionnaire] – et certains pourrait dire étrangère-.
La place de la religion et l’acceptation de son rôle en politique peut jouer pour une bonne part dans la différentiation entre ces deux nouvelles postures, mais je ne dirais pas que c’est le plus significatif des facteurs et que d’autres sont plus politiques.

est éditorialiste pour l’analyse de la Pulsion Turque d’ Al-Monitor, qui a couvert les questions de la Turquie, des Kurdes et de l’Arménie au Washington Post, le Daily Telegraph, le Los Angeles Times et la Voix de l’Amérique (Voice of America). Elle a occupé le poste de correspondante de The Economist en Turquie, entre 1999 et 2016. Elle était éditorialiste du quotidien libéral Taraf et du quotidien populaire Haberturk aant de changer pour le portail d’actualité indépendante en ligne Diken, en 2015. On Twitter: @amberinzaman
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